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Le cœur errant

Sommaire : Étude dans la Voix du Silence, partie1

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Le cœur errant (↑ sommaire)

[Traduit du Theosoplical Movement, Vol, 10, pp. 129-31]

L'effondrement de chaque civilisation est provoqué par la décadence des mœurs de ceux qui y vivent et y participent. La fausse connaissance comme le mauvais usage de la connaissance vont généralement de pair avec des mœurs dégénérées. Un rapport déséquilibré entre la connaissance et l'éthique produit un état critique conduisant à la mort si on n'y porte pas promptement remède. Des exemples puisés dans l'histoire, comme celui de l'Empire romain, se présenteront à l'esprit du lecteur. La guerre joue un rôle dans la destruction et la reconstruction des civilisations. Depuis l'époque du Mahabharata jusqu'à nos jours, nous constatons le phénomène de déséquilibre qui existe entre la capacité mentale et la responsabilité morale, la compétition qui conduit à des guerres répétées et finalement à la destruction. La destruction de la caste Kshatriya tout entière eut lieu à Kurukshetra — événement qui nous sert de leçon à tous, nous qui sommes les témoins du déclin de la civilisation européenne.

Au cours de chaque siècle, c'est seulement un petit nombre d'êtres qui perçoit la nécessité de maintenir, dans la vie individuelle, l'équilibre entre la connaissance et l'amour, entre la tête et le cœur. La grande majorité manifeste un déséquilibre — des sentiments, non accompagnés de la lumière de la Sagesse, prédominent dans une partie de cette majorité, tandis que, dans l'autre, la
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"connaissance-de-tête" sans "sagesse-de-l'âme", sans compassion, ni philanthropie, ni esprit de sacrifice, provoque des catastrophes. Le sentiment religieux sans la connaissance est une malédiction qui donne naissance au fanatisme, à la haine et à la guerre. La connaissance dépourvue d'une base spirituelle ne tarde pas à se transformer en fausse connaissance qui engendre arrogance, hostilité et guerre. Ce sont seulement quelques individus, une petite minorité d'êtres au cours de chaque siècle, qui sont des Ésotéristes — ce ne sont pas des chercheurs qui disent professer un intérêt pour l'Occulte, mais de véritables étudiants apprenant à mettre en pratique et à propager les grandes doctrines de la Science de la Vie. Leur tâche consiste à établir dans leur propre constitution l'équilibre entre la connaissance et l'éthique, sans lequel il n'est possible ni d'atteindre à l'illumination, ni de pratiquer l'altruisme pour le bien de tous.

C'est pour ce petit nombre d'individus que H.P. Blavatsky a rédigé le livre intitulé La Voix du Silence, et c'est à eux qu'elle l'a dédié. Dans la Préface de cet inestimable petit volume, elle écrit qu'elle offre trois Traités, et qu'on ne saurait donner plus « à un monde trop égoïste et trop attaché aux objets des sens pour être préparé de quelque manière à recevoir, avec l'attitude convenable, une éthique aussi sublime. »

Seuls, ceux qui s'efforcent sérieusement et sincèrement de façonner leur propre mental feront usage du livre. Comme le dit H.P. B. :

« À moins qu'il ne persévère sérieusement dans la poursuite de la soi-connaissance, l'homme ne prêtera jamais une oreille attentive à des conseils de cette nature. »

La Philosophie Ésotérique a toujours enseigné l'art du développement complet de l'ensemble — un mental sain dans un corps sain ; mais, également, elle a toujours enseigné que le processus du développement va de l'intérieur vers l'extérieur, et que, par conséquent, c'est le mental et non le corps qui doit être le point de départ,
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le motif et non la méthode devant être considéré en premier lieu. Ce n'est pas que le corps et la méthode aient été négligés, mais, toujours et sans exception, le mental et le motif ont été pris comme point de départ. C'est le fond même de l'enseignement de la Bhagavad-Gîtâ, des doctrines de Bouddha, des paroles de Jésus.

  

Ceux qui ont fait de La Voix du Silence  leur livre de chevet ont remarqué qu'elle attache aussi une importance primordiale à l'entraînement du mental poursuivi avec le juste motif. Dans la présente série de quatre articles, nous examinerons la place qu'occupent le motif et l'activité du mental selon l'enseignement des trois Traités, dont chacun devrait être considéré comme constituant une unité indépendante. Bien qu'il existe, naturellement, une étroite interdépendance entre eux, nous ne devrions pas considérer que le troisième Traité constitue la suite du second, ni que ce dernier représente une continuation de l'enseignement du premier. Chacun met l'accent sur un aspect particulier de la Vérité, de la Voie et du Sentier; chacun a son propre message. L'un n'est pas supérieur à l'autre, pas plus que le bleu, comme couleur fondamentale, n'est supérieur au jaune ou inférieur au rouge.

    À l'instar de tous les traités Occultes, La Voix du Silence est rédigée en écriture chiffrée et révèle plus d'une signification, car il faut utiliser plus d'une clé pour décoder un profond message chiffré. Le néophyte à son degré et l'adepte au sien utilisent les enseignements pour croître comme pour servir — pour croître en servant. H.P. B. a fait « une sélection judicieuse pour les quelques véritables mystiques » de l'époque à laquelle elle vint, qui la reconnurent et apprécièrent la valeur de cette sélection. Pour les étudiants de la génération moderne, le livre contient le même message et offre les mêmes bienfaits ; pour eux aussi, la formulation du motif et l'entraînement du mental constituent le premier pas.

On pourrait fort bien utiliser une expression d'H.P. B. comme pierre de touche pour déterminer la nature du motif qui nous pousse à entreprendre la tâche de l'acqui-
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sition de la soi-connaissance et à essayer de nous améliorer. Dans La Clef de la Théosophie, en faisant un commentaire sur les pratiques ascétiques, H.P.B. parle de « ce qu'un homme pense et ressent, des désirs qu'il nourrit dans son mental et auxquels il permet de prendre racine et de croître »; ce que nous pensons dépend en grande partie de ce que nous ressentons, et nous pouvons découvrir le caractère de nos sentiments en notant les désirs qui se développent à partir de racines très profondément enfoncées dans le sol de la personnalité. « Quels désirs nourrit-il dans son mental ? » « À quels désirs permet-il de prendre racine ? » Quels désirs autorise-t-il à « croître » ? Voilà qui révélera le motif qu'il entretient. Très souvent, nos motifs nous restent cachés et c'est en raison du motif que beaucoup échouent avant même d'avoir commencé. Le Maître K.H. écrivit une fois :

« La première considération essentielle qui nous incite à accepter ou à rejeter votre offre concerne le motif intérieur qui vous pousse à rechercher nos instructions, et, dans un certain sens, à vous placer sous notre direction. » 

Nous devons apprendre à faire une distinction entre le motif intérieur ou réel et le motif extérieur ou superficiel. Ici encore, le même Maître souligne un point important en écrivant : « nos idées Orientales sur les "motifs", la "véracité" et "l'honnêteté" diffèrent considérablement des vôtres en Occident ». En Inde, presque tous ceux qui sont "instruits" ont un mental occidental — ou, pour être plus précis, un mental eurasien — et ils souffrent des mêmes limitations que les hommes et les femmes nés occidentaux. La notion orientale de motif est profonde : en recherchant la nature de notre motif nous devons prendre notre temps et il nous faut rester prudents, judicieux, éveillés et attentifs.

Bien qu'il soit juste de dire que le motif est tout, nous ne devons cependant jamais oublier la leçon indé-
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niable de l'histoire nous enseignant que « le bon motif sans la connaissance donne parfois des résultats lamentables ». Robert Crosbie poursuit ainsi :

« Dans toute la suite des âges, il est question de bon motif, mais aussi de pouvoir et de zèle mal employés, par manque de connaissance. La Théosophie est le sentier de la connaissance. Elle fut donnée au monde dans le but, entre autres choses, que le bon motif et la sagesse puissent aller de pair.»

Sur le plan du motif, l'attention de l'étudiant est dirigée dès le début vers les idéaux de la vie supérieure. Éviter de s'empêtrer dans les filets du monde de la matière, par l'ambition et d'autres leurres, mais opérer un retrait et une émancipation progressive complète hors de l'univers de l'illusion — Maya et son Jeu — Lila. L'étudiant doit faire son choix entre la vie des sens et la vie de l'âme et, quand il est suffisamment confirmé dans son désir supérieur de vivre comme une âme, en maîtrisant ses sens, il se trouve en face d'un autre idéal, le plus grand que l'humanité ait jamais connu — le Renoncement. La culture de l'âme conduit celui qui la pratique à l'idée de Libération, l'état tant désiré par les affligés — par les cœurs lourds de chagrin, les têtes pleines de confusion. Après avoir perçu la cause de la maladie, et bu la potion curative, qui désirerait encore prolonger son séjour à l'hôpital ? Après avoir compris la dégradation de la vie d'une prostituée, qui souhaiterait vivre dans une maison de prostitution ? Après avoir reconnu que le monde n'est qu'un vaste asile d'aliénés, qui voudrait y rester et ne chercherait pas à s'en échapper à toutes jambes ? Même une petite connaissance de la Théosophie montre à l'étudiant réfléchi et sincère que ce monde est semblable à un hôpital, plein de malades et de scrofuleux ; que les hommes et les femmes, par millions, prostituent leur mental et leur cœur, que le monde est plein de névrosés privés de leur saine raison qui se précipitent à droite et à gauche,
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en s'imaginant qu'ils sont normaux et bien portants. L'étudiant Théosophe enregistre cette constatation : être de ce monde c'est aller au-devant de la maladie, prostituer des pouvoirs, devenir fou. « Puissé-je échapper à tous ces maux ! » conclut-il. Ainsi, pendant plus d'une vie, l'étudiant fixe son mental sur la Libération, et le motif qui le pousse à mener la vie supérieure est de se libérer « du monde, de la chair et du démon ». La Voix du Silence reconnaît la place du Sentier de la Libération — la conquête du Nirvana.

Pendant de nombreux siècles, des générations de mystiques ont été inspirées par l'idéal de la Libération, et notamment ici en Inde, le désir de réaliser Moksha et d'atteindre le Nirvana est devenu le but suprême — bien plus, le seul et unique but de la démarche spirituelle. Le grand Bouddha enseigna le Sentier du Renoncement et en incarna l'enseignement dans sa propre vie. H.P. B. dit  :

« Les enseignements ésotériques affirment qu'il renonça au Nirvana et à la robe Dharmakaya afin de rester un « Bouddha de Compassion » en contact avec la misère de ce monde. »

Lorsque Ses purs Enseignements eurent disparu de Son pays natal, le concept de Moksha domina en Inde comme idéal unique, en submergeant celui du Renoncement. Nulle part ailleurs que dans La Voix du Silence l'Enseignement du Sentier du Renoncement n'est si nettement formulé, ses fonctions et ses objectifs si clairement mis en valeur et opposés à ceux de l'autre Sentier. L'une des missions de l'incarnation d'H.P. B. fut non seulement d'indiquer cette vérité oubliée, mais aussi d'éveiller, dans le plus grand nombre possible de cœurs, l'aspiration à s'engager sur le Sentier du Renoncement. C'est pourquoi, parmi les trois seuls Traités qu'elle donna au monde public, se trouve celui des « Deux Sentiers », et c'est du « petit nombre » que devront se lever ceux qui entreprendront l'éducation du
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cœur nécessaire pour parcourir ce Sentier. Les attraits qui sont inhérents à l'idéal du renoncement sont si forts, si puissants et si manifestes, que la plupart de ceux qui font partie du « petit nombre » s'empressent de se dire : « Je veux suivre le Sentier du Renoncement ». Ils ne se rendent pas bien compte qu'il faut pour cette tâche une préparation spéciale et qu'il y a une différence non seulement de degré mais d'espèce — de qualité — entre le grand Service de Ceux qui Renoncent et le simple désir, aussi ardent soit-il, qui incite l'aspirant à aimer et à aider ses semblables. Acquérir la sagesse nécessaire à ce Sentier demande du temps et un effort spécial ; et c'est possible par la voie suivie par le Chéla, non telle qu'on l'entend dans le milieu religieux et mystique, mais telle qu'elle est comprise en Occultisme et dans la Philosophie Ésotérique. Une sorte spéciale d'entraînement et de développement est nécessaire pour marcher sur la Voie du Renoncement : il s'agit de renoncer non seulement au monde de la matière, mais aussi au monde de l'esprit ; non seulement à la vie dans la forme mais également à la vie éternelle. C'est la libération des liens de la passion — libération dont jouit toute Âme Émancipée — mais c'est, de plus, l'acceptation des liens de la Compassion, que refuse le Mukta, le libéré.

L'entraînement du disciple en probation comprend le développement du motif juste que présente l'idéal du Sentier du Renoncement. Être Chéla implique le fait de s'engager sur ce Sentier et de substituer aux autres motifs, y compris celui de la Libération — le Motif Unique, le véritable motif intérieur, dont tous les autres motifs extérieurs ne doivent être que des expressions et des émanations. Le choix se présente à la fin, mais ce choix est le point culminant d'une accumulation de choix innombrables que l'âme a faits — depuis le stade de débutant en probation jusqu'à celui d'Adepte.

Si nous encourageons dans notre mental le désir de renoncer, si nous le nourrissons afin qu'il puisse prendre racine et croître, nous obtiendrons l'entraînement nécessaire pour acquérir le Juste Motif. Cet entraînement ne
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consiste pas simplement à prendre une résolution et à répéter verbalement le fameux Serment de Kwan-Yin, mais à s'en souvenir pendant l'accomplissement des devoirs quotidiens. Celui qui fait le Grand Renoncement ne se précipite pas pour aider ici et là, n'importe où, mais il « protège constamment l'Humanité et veille sur elle dans les limites karmiques ». Cela implique la connaissance, en particulier celle de la Loi des Cycles et « des divisions ultimes du temps ». C'est pourquoi H.P. B. dit qu' « il est facile de devenir Théosophe... Mais c'est une toute autre question de se placer sur le Sentier conduisant à la connaissance de ce qu'il est bon de faire, et au juste discernement entre le bien et le mal. » (Les étudiants feront bien de réfléchir sur les différences faites par H.P. B. dans Raja-Yoga [article "L'Occultisme pratique"] ; il n'est pas facile de devenir Théosophe: c'est seulement relativement moins difficile ; le sentier de l'Esotériste « conduit un homme au pouvoir qui lui permet d'accomplir le bien qu'il désire, souvent sans même apparemment lever le petit doigt »).

La culture du Juste Motif prend plus d'une vie ; la maîtrise du mental errant est une nécessité universellement reconnue, mais combien sont ceux qui pensent au cœur errant ? Lorsque le cœur a été stabilisé, la concentration du mental devient facile, car un objectif a été trouvé. Le mental se recueille et fait de l'objectif son centre, alors que sans but, ou sans objectif, le mental ne peut jamais gagner l'état de concentration. Les hommes ont des objectifs nombreux et variés dans la vie, et l'étudiant de la Théosophie ne fait pas exception à la règle. S'il décide que l'objectif qu'il vise ne sera ni la béatitude du Nirvana, ni le développement des siddhis, [pouvoirs]  inférieurs ou supérieurs, ni la réalisation du succès dans un domaine ou un autre, mais, en lâchant prise sur tout, de s'engager sur le Sentier du Renoncement, en se disciplinant pour la vie de service spirituel de l'Humanité
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orpheline, alors il a trouvé l'objectif correct, le Juste Motif, essentiel à la vie du Chéla. Une fois qu'un aspirant prend la résolution de suivre le Juste Motif, ce dernier, qu'il s'en souvienne ou non, affectera sa vie et le forcera à travailler pour l'humanité, d'une manière ou d'une autre. Dès qu'il n'essaiera plus de gagner un bienfait spirituel d'une façon égoïste, au lieu de s'efforcer d'aider ses frères, il ressentira l'appel intérieur vers le travail, auquel on ne peut se soustraire. Pour le Grand Choix, son moment viendra, mais cette venue sera hâtée dans la mesure où il restera fidèle au grand Choix de son incarnation présente — s'efforcer de faire de la Théosophie un Pouvoir Vivant dans sa Vie.

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Le destructeur du réel (↑ sommaire)

[Traduit du Theosophicat Movement, Vol. X, pp. 151-54.]

L'ascèse qui est préconisée par La Voix du Silence s'applique au principe pensant — elle vise à extraire le mental de sa situation présente, dans laquelle il est un esclave. Le mental est la proie d'images internes composées de vies de la nature d'élémentaux (voir Râja yoga ou Occultisme, art. 8 et 9)  qui forment le principe du désir, et celles-ci éveillent les sens à l'activité et font d'eux les agents nourriciers de ce principe. Le monde objectif de l'homme n'est qu'une réflexion — une émanation irréelle — de ce plan subjectif des images de désir.

À l'état de conscience de veille, l'homme ne vit pas dans le monde du mental mais dans celui des sens animés par des désirs à l'intérieur desquels le mental est captif. Ce qu'on appelle le raisonnement chez l'homme n'est pas une pure activité engendrée par le mental car ses prémisses sont des impressions sensorielles qui sont pénétrées par des désirs. Les hommes de Science eux-mêmes, en utilisant leur mental, vont des données des sens aux déductions et, bien que, dans la plupart des cas, les désirs personnels en rapport avec les objets d'observation soient mis de côté, néanmoins ils souffrent encore du fait des sens soumis à l'impact des désirs. Les yeux d'un ivrogne voient trouble : de même voit trouble le mental de celui qui, en tirant ses conclusions, se base sur les sens envahis par le principe du désir. Pour que
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les données sensorielles soient vraies et que les observations faites à l'aide des sens soient exactes, elles doivent être à l'abri de l'action des forces du principe du désir. Lorsque la Philosophie Ésotérique déclare illusoire le monde des objets ce n'est pas dans le sens que les objets n'existent pas, mais afin de signifier que l'évaluation que nous en faisons est fausse. On peut fort bien comparer le monde objectif à un grand bazar oriental dans lequel les individus au mental enchaîné par le désir, ne sachant pas le prix exact des choses, sont attirés par les boniments et sont amenés à négocier, marchander et se battre pour acquérir des choses nécessaires, et doivent subir la tentation de vouloir et d'acquérir d'autres choses. Le mental ainsi exploité au bazar du monde objectif acquiert de l'expérience et apprend à évaluer chaque objet à sa véritable valeur, et c'est alors — et pas avant — que l'homme commence à vivre dans ce monde.

Ainsi, comme on peut le voir facilement, notre difficulté ne réside pas dans les objets mais dans notre ignorance des véritables valeurs de ces objets, ignorance due à nos désirs dont le mental est prisonnier. Les désirs par eux-mêmes, sans l'aide du pouvoir de la pensée, seraient inoffensifs, mais, fortifiés par lui, ils font de l'homme le pire représentant du règne animal. C'est pour cette raison que notre livre appelle ce mental le Destructeur du Réel et que, dès le début, il enjoint au Disciple de détruire le Destructeur. Il donne aussi la méthode :  « deviens indifférent aux objets de perception ». Ce mental, séduit par le désir, qui circule dans le système nerveux du corps, est appelé le régent des sens, et c'est ce sens-mental qui rend l'homme différent de l'animal — capable de lui devenir supérieur, mais aussi de devenir le plus rusé et le plus sensuel de tous les animaux.

« Devenu indifférent aux objets de perception, l'élève doit se mettre à la recherche du Râjah des sens,
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le producteur de la pensée, lui qui fait naître l'illusion. Le Mental est le grand Destructeur du Réel. Que le Disciple abatte le Destructeur. »

C'est donc l'activité de ce mental dans le monde objectif que l'aspirant-chéla doit tout d'abord prendre en main. Tant que nous ne verrons pas que ces objets deviennent des canaux pour ces images internes, leur offrent de la nourriture et contribuent à satisfaire nos désirs, nous ne serons pas capables de les juger à leur valeur correcte. Nous donnons une valeur à un objet en fonction du degré de satisfaction ou de plaisir qu'il procure à nos sens envahis de désirs. Voilà la cause de l'illusion qui est ignorance — ce n'est pas une entière absence de connaissance mais une évaluation erronée des objets qui fait prendre la convoitise pour de l'amour.

« Si tu veux traverser en sûreté la première Salle, ne laisse pas ton mental s'abuser et prendre les feux du désir qui y brûlent pour la lumière du soleil de la vie. »

À partir de la convoitise, le Producteur de la Pensée fabrique de l'amour et, lorsque celui qui pratique comprend cela dans l'expérience effective de la vie, il a vraiment avancé d'un pas. C'est en comprenant cela qu'il reconnaît la précarité du monde des objets par rapport à la force du monde des images. C'est cette vision qui, lorsqu'elle n'est pas comprise, soumet l'étudiant à la tentation de s'échapper du monde pour se réfugier dans la forêt.

Lorsque celui qui cherche la Lumière en lui-même voit l'activité du monde externe des objets, il essaie naturellement de fermer les fenêtres par lesquelles les objets viennent l'assaillir. Dans cette retraite, quelle soit psychologique ou physique, tout ce qu'il obtient n'est qu'un bref répit de cette attaque. Très rapidement il repère la racine de ses maux : l'attraction ou la répulsion que les objets exercent sur lui ne provient pas des
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objets externes mais des images internes — des images fournies par la mémoire du passé, non seulement de cette vie mais aussi d'incarnations précédentes.

« Détourne ton mental de tout objet du dehors, de toute vision extérieure. Refuse toute image intérieure, de peur que sur la lumière de ton Âme elle ne projette une ombre obscure. »

C'est là un travail formidable à côté duquel se retirer des objets des sens est chose facile. Si, au cours du premier exercice, le chéla [disciple] apprend la nature illusoire du monde objectif, maintenant il éprouve la nature trompeuse de son propre monde subjectif. Cherchant le Dieu à l'intérieur de lui-même, il tombe sur le diable: recherchant la lumière de l'âme, il trouve les ténèbres — tellement épaisses qu'il ne réalise pas que c'est une ombre. « Ô ténèbres, ténèbres, ténèbres, épaisses ténèbres, en pleine clarté du jour ! » C'est dans ces ténèbres que nous rencontrons nos idoles créées par l'imagination fantaisiste, nos images créées par la pensée, nos fantômes créés par le désir. Mais ces ténèbres ont le pouvoir particulier de tromper notre conscience. Très vite, la sphère de ténèbres nous apparaît comme la région de la lumière diaphane — du sommeil translucide, tranquille et reposant. La du maya [l'illusion] du monde objectif n'est qu'un effet dû à l'illusion-Moha de cette sphère de la subjectivité autocréée et dont la lumière provient des passions humaines. C'est là le monde d'Apprentissage Probatoire que le Chéla doit abandonner, mais il ne peut le faire tant qu'il ne le comprend pas. La première véritable bataille rangée de la plus grande de toutes les guerres se tient dans cette région appelée la Lumière Astrale. Lorsque le Pouvoir de son Vœu, qu'il a prononcé dans le monde objectif, l'éveille et le dynamise, le combattant dans la Lumière Astrale sent qu'il se trouve à une place où il ne
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devrait pas se trouver et qu'il ne devrait pas écouter les sons de ces images mais ceux du monde de l'Âme à l'intérieur.

Théoriquement, tout étudiant sait que le Manas inférieur [voir Glossaire-2] est différent du Manas Supérieur [voir Glossaire-2] , que Kama-Manas [voir Glossaire-2] est démoniaque et que Buddhi-Manas [voir Glossaire-2]  est divin. Mais cette vérité doit être expérimentée et nous connaîtrons la nature du mental de l'Âme lorsque nous renverserons quelques-unes des troupes ennemies, c'est-à-dire lorsque nous détruirons quelques-unes de nos images créées par la pensée. La grande tentation qui se présente au Chéla en probation provient du plaisir accru des sens lorsque la plasticité de la lumière astrale est manipulée et absorbée; cela est comparable à l'état euphorique de celui qui vient d'absorber une boisson très forte. Souvent, au lieu de combattre et de chasser sur-le-champ les images déjà créées, l'individu succombe à la tentation d'en créer de nouvelles. Dans le monde objectif, nous devons maîtriser le mental errant tandis que, là, nous devons lutter contre le mental créateur. Alors commence une période de combat intense qui aboutit à la victoire lorsque l'âme-soldat a saisi cette vérité :

« Avant que le mental de ton Âme puisse comprendre, le bourgeon de la personnalité doit être écrasé, le ver des sens détruit au delà de toute résurrection. »

Saisir cette vérité signifie, pour le Chéla en probation, percevoir qu'il est autre chose que la Personnalité et que, si le ver qui sans cesse tire sa subsistance des sens est écrasé, il en résultera la mort du soi séparatif, qui pousse constamment à la séparativité et qui fait de la Personnalité l'ennemi suprême. La vision fugitive de l'Âme qui dévoile la nature hostile de la Personnalité amène le combattant en Probation à prendre refuge dans cette Âme intérieure. Et ceci implique une certaine connaissance de la nature et des pouvoirs de cette Âme.

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« Fais taire tes pensées et concentre toute ton attention sur ton Maître, que tu ne vois pas encore, mais que tu pressens.
  Ton soi et ton mental, comme des jumeaux sur une même ligne, avec l'étoile qui est ton but rayonnant  au-dessus de ta tête. »

Le Maître est le Soi Supérieur, « l'équivalent d'Avalokitesvara, et le même qu'Adi-Buddha... le CHRISTOS des Gnostiques anciens ». À moins que le Maître ne soit senti comme une Présence dans la seconde Salle, celle de l'Apprentissage probatoire, l'entrée dans la troisième Salle, celle de la Sagesse, restera fermée. C'est par le canal du mental de l'Âme que nous touchons le rayonnement du Dieu intérieur, et c'est par le contact avec les grands Gurus que nous touchons le rayonnement du Dieu dans la Nature — la Compassion Absolue.

Lorsque l'activité du mental est rendue silencieuse, l'âme, assistée de la Lumière de l'Esprit, se perçoit comme distincte et séparée du mental. Libérée de Kama, elle voit la possibilité, bien plus, la certitude, de s'unir parfaitement avec son Étoile — son Père dans le Ciel. Dans le lac translucide du mental pur, l'étoile du haut du ciel se reflète — et même cette influence réfléchie éveille le mental à saisir la gloire qui est, la gloire plus grande qui sera. Il n'est pas suffisant de faire taire ses pensées ; il est aussi nécessaire de percevoir l'Étoile de l'Espérance — l'Étoile-Mère, la source Dhyani-Buddhique de notre existence.

Oblitérer les images internes c'est la même chose qu'écraser l'ardente soif d'existence sensible. Le processus demande que nous centrions notre attention sur la Lumière intérieure. Mais, se détourner des images intérieures ne doit pas être, en même temps, se détourner du monde objectif. Demeurer au milieu des objets sans être leur esclave implique une bataille de longue durée car, dans un lointain passé, nous avons créé toute une
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armée d'images-pensées personnelles ; par nos états d'âme nous avons donné naissance à une couvée de vices ; par nos complaisances mentales, nous avons commis de nombreux péchés. Un par un nous devons les abattre.

« Malheur à toi, disciple, s'il reste en toi un seul vice que tu n'auras pas abandonné ! (...) Malheur à qui oserait polluer un seul échelon avec des pieds boueux, (...) ses péchés élèveront leurs voix, semblables au rire et au sanglot du chacal après le coucher du soleil ; ses pensées deviendront une armée et l'emmèneront en captivité tel un esclave. »

Cela ne veut pas dire que le chéla en probation soit censé être sans défaut dès le départ, mais qu'il doit apprendre à atteindre la pureté avant de pouvoir traverser la Porte d'Or conduisant dans la Salle de Sagesse, et d'avoir gagné le droit d'y résider en permanence. En tant que chéla en probation, il a sa période de jour où il se réchauffe au rayonnement du Soleil Spirituel, puis sa période de nuit —  la nuit obscure de l'Âme pendant laquelle les péchés de son mental ricanent comme ricane le chacal —  et c'est un cri déchirant qui le terrifie, le met à l'épreuve pour le pousser à la chute ou plutôt à sa perte complète. Les chacals se déplacent en bandes et peuvent ainsi harceler et tuer des moutons et même des antilopes. Lorsqu'ils ne sont pas à même de trouver des proies vivantes, ils se nourrissent de charogne, et ils suivent avec prudence et ruse les guépards et même les lions, afin d'achever les carcasses que ces fauves abandonnent après s'en être repus. La comparaison de nos pensées inférieures avec les chacals est des plus adéquates, car, en bandes, elles attaquent nos pensées élevées et nos aspirations nobles et, lorsqu'elles ne parviennent pas à se saisir de ces images vivantes, elles flairent les images tombant dans le sommeil et la mort et s'en gavent -- phénomène qui est en relation
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avec la précipitation de Karma et autres choses semblables. Également, comme le chacal, nos images-pensées inférieures dégagent une odeur nauséabonde, car elles aussi, comme le chacal, produisent une sécrétion repoussante à la base de leur queue.

Maintenant, il nous est dit comment nous devrions agir avec nos créations du passé :

« Une seule pensée évoquant le passé laissé derrière toi t'entraînera en bas et tu devras recommencer l'ascension. Tue en toi-même tout souvenir d'expériences passées. Ne te retourne pas ou tu es perdu. »

Si nous n'étouffons pas la mémoire du passé, si nous nous y complaisons, nous revivons subjectivement le passé et régénérons les images-pensées. Seulement, maintenant, nous avons renforcé notre pouvoir de pensée, de sorte que ces images s'expriment plus fortement. Tous les étudiants de la Théosophie connaissent l'existence d'une réserve de Karma passé, mais tous ne savent pas que, dans le domaine subjectif, des spectres et des élémentaires d'actions objectives mortes créent souvent des ravages.

La dernière citation du premier Traité de notre livre qu'il nous faut considérer est la suivante :

« Avant d'entrer dans ce sentier, tu dois détruire ton corps lunaire, purifier ton corps mental, et purger ton cœur de toute souillure. »

Dans une note en bas de page, H.P. B. explique que la forme astrale produite par Kama doit être détruite. Habituellement, le Kama-rupa se forme après la mort du corps et avant que l'Ego n'entre en Devachan, en se libérant de cette forme. Mais dans la vie du chéla en probation, étant donné qu'il pénètre dans le monde des vivants, en abandonnant derrière lui celui des morts, il se produit le phénomène du Kama-rupa en relation avec
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celui du Gardien du Seuil. L'âme éveillée devient consciemment vivante lorsque, chassant du champ du mental toutes les images-pensées nourries de Kama, elle commence à vivre par le pouvoir du cœur pur, c'est-à-dire par l'influence de Buddhi. C'est pour ce double processus — qui consiste à disperser le Kama-rupa et à éveiller Buddhi, afin que Manas puisse en être animé — que le monde objectif se révèle d'un grand avantage.

Le monde objectif des actions est d'un grand intérêt non seulement pour nous permettre de comparer, d'opposer des valeurs et d'apprendre à nous concentrer avec discernement, mais il se révèle comme une sphère fort utile quand est entamée la lutte de nature subjective, mentionnée ci-dessus. C'est par le moyen de l'accomplissement juste du devoir que le disciple en probation doit apprendre à se servir du monde objectif. Le Devoir est l'axe autour duquel tourne le monde objectif : des erreurs commises concernant le Devoir, la négligence ou une attitude dilatoire dans ce qui doit être accompli, le fait d'entreprendre ce qui ne nous regarde pas, etc... tout cela devient péché d'omission ou de commission. Engagé dans l'accomplissement juste d'un devoir réel, le disciple en probation ne trouve pas de temps pour le « mal » — fait inconsciemment. De plus, lorsqu'il subit des attaques venant du côté subjectif de sa nature inférieure, le fait que ses sens et son cerveau soient occupés avec sagesse à agir dans le monde objectif affaiblit l'attaque. L'Occultisme recommande de ne pas renforcer l'ennemi en pensant constamment à lui, ni en luttant directement contre lui. Ne prêtez aucune attention particulière à l'ennemi, mais occupez votre conscience avec un travail protecteur et bienfaisant sur le plan mental et physique. Aucun disciple en probation ne peut méditer ni étudier pendant des heures entières : il est donc à la fois extrêmement profitable et très impératif qu'il soit appelé à accomplir des devoirs de ce monde, comme gagner sa vie, etc... Ce n'est pas en inventant un travail particulier, mais en accomplissant ce qui nous incombe que s'élargit le champ du devoir, jusqu'à ce que l'humanité devienne notre famille et le monde notre patrie. Le Devoir est la Divinité qui modèle notre monde objectif jusqu'à la perfection : le Devoir est le Dieu du monde objectif - c'est-à-dire la Vérité : OM, TAT, SAT. [voir AUM, TAT, SAT - Glossaire].

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