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  • M. Collins / Portes d'or
  • La recherche du plaisir

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"Par les Portes d'Or", La recherche du plaisir

 

Chapitre 1

Section 1

Nous connaissons tous cette dure réalité appelée souffrance, qui poursuit l'homme ; chose assez étrange, à première vue, elle ne procède pas selon une méthode vague et incertaine, mais c'est avec une obstination manifeste et soutenue qu'elle le fait. Sa présence n'est pas absolument continue, car dans ce cas l'homme ne pourrait plus vivre, mais son opiniâtreté ne se relâche jamais. Le spectre du désespoir demeure en permanence derrière l'homme, prêt à le toucher de son doigt terrible s'il se trouve satisfait trop longtemps. Qu'est-ce qui a donné à cette ombre effrayante le droit de nous hanter depuis l'heure de notre naissance jusqu'à celle de notre mort ? Qu'est-ce qui lui permet de rester sans cesse à notre porte qu'elle tient toujours entrouverte de sa main impalpable, mais combien horrible, prête à entrer au moment qu'elle juge opportun. Le plus grand philosophe qui ait jamais vécu doit finir par succomber devant elle, et celui-là seul est un philosophe, au sens profond du terme, qui reconnaît qu'on ne peut lui résister et sait, que semblable à tous les autres hommes, il devra souffrir tôt ou tard. Cette souffrance et cette détresse sont une part de l'héritage humain ; et celui qui décide que rien ne le fera souffrir ne fait que s'envelopper d'un manteau d'égoïsme profond et glacé. Mais s'il peut le protéger contre la douleur, ce manteau l'isolera aussi du plaisir. Si l'on doit trouver la paix sur la terre, et goûter une joie quelconque dans la vie, ce ne peut être en fermant les portes de la sensation, qui précisément donnent accès à la partie la plus élevée et la plus vive de notre existence. La sensation, telle que nous l'obtenons par le canal de notre corps, nous apporte tout ce qui nous incite à vivre dans cette forme physique. Il serait inconcevable qu'un homme veuille bien se donner la peine de respirer si cet acte ne lui procurait pas un sentiment de satisfaction. Il en est de même pour chaque acte, à tout instant de notre vie. Nous vivons parce que la sensation nous est agréable, même celle de la douleur. C'est la sensation que nous désirons ; s'il n'en était pas ainsi, d'un commun accord, nous goûterions des eaux profondes de l'oubli, et la race humaine s'éteindrait. Si tel est le cas dans la vie physique, il en est évidemment de même pour la vie des émotions — l'imagination, la sensibilité aux différents aspects, et toutes ces créations raffinées et délicates qui, avec le merveilleux mécanisme enregistreur du cerveau, constituent l'homme intérieur ou subtil. La sensation est ce qui fait leur plaisir ; une suite infinie de sensations constituent pour elles la vie. Détruisez la sensation qui leur donne l'envie de persévérer dans l'expérience de l'existence et il ne restera rien. Par conséquent, l'homme qui essaye de faire disparaître le sens de la douleur, et qui se propose de maintenir un état égal, qu'il soit satisfait ou blessé, frappe à la racine même de la vie, et détruit l'objet de sa propre existence. Et ceci doit s'appliquer — pour autant que nous puissions le comprendre avec notre pouvoir actuel de raisonnement ou d'intuition — à tous les états, même à celui du Nirvâna, tant désiré par les Orientaux. En effet, cette dernière condition ne peut être qu'un état de sensation infiniment plus subtile et plus raffinée, du moins si c'est effectivement un état et non l'annihilation ; et, d'après notre expérience de la vie, qui est notre base actuelle de jugement, il est clair qu'une subtilité plus grande de la sensation signifie une intensité plus vive ; ainsi, par exemple, un homme sensible et imaginatif, éprouve devant l'infidélité ou la fidélité d'un ami une sensation plus forte que ne le pourra jamais un homme de la nature physique même la plus grossière, par l'entremise de ses sens. Il est donc clair que le philosophe qui se refuse à sentir ne se réserve aucun lieu de retraite, pas même le but nirvânique lointain et inaccessible. Il ne peut faire ainsi qu'abandonner son héritage de vie qui est, en d'autres termes, le droit à la sensation. S'il choisit de sacrifier ce qui fait de lui un être humain, il doit se contenter d'une léthargie de conscience, à côté de laquelle la vie de l'huître est un état d'exaltation.

Mais aucun homme n'est capable d'accomplir un tel exploit. Le fait qu'il continue d'exister prouve clairement qu'il continue de désirer la sensation, et qu'il la désire sous une forme si positive et si active que ce désir doit être satisfait dans la vie physique. Il semblerait plus pratique de ne pas se jouer la comédie avec l'artifice trompeur du stoïcisme, et de ne pas tenter le renoncement à une chose que rien ne nous incite à abandonner. Ne serait-ce pas une ligne de conduite plus audacieuse, une manière plus féconde de résoudre la grande énigme de l'existence, que de s'en saisir, et de l'étreindre fermement, pour la forcer à livrer son propre mystère ? Si les hommes voulaient bien considérer un moment les leçons qu'ils ont apprises du plaisir et de la douleur, ils pourraient découvrir beaucoup sur la cause étrange qui produit tous ces effets. Mais les hommes sont enclins à se détourner hâtivement de toute étude de soi ou de toute analyse poussée de la nature humaine. Pourtant, il doit exister une science de la vie aussi intelligible que n'importe quelle autre discipline enseignée dans les écoles. Cette science est inconnue, il est vrai, et son existence est à peine soupçonnée, à peine suggérée par un ou deux de nos penseurs les plus avancés. Le développement d'une science ne fait que découvrir ce qui existait déjà ; et la chimie est aussi magique et incroyable actuellement pour un laboureur que l'est la science de la vie pour un homme doué de perception ordinaire. Pourtant, il existe peut-être, et il doit exister, un être clairvoyant qui perçoit la croissance de la nouvelle connaissance, comme les pionniers de jadis qui réalisèrent les premières expériences de laboratoire ont vu le système de connaissance auquel on est arrivé actuellement se dégager progressivement de la nature, pour l'usage et le bénéfice de l'homme.

Section 2

Sans doute, bien davantage de gens tenteraient de se suicider comme beaucoup déjà le font afin d'échapper au fardeau de la vie s'ils pouvaient être convaincus de trouver l'oubli de cette manière. Mais celui qui hésite avant de boire le poison, dans la crainte de ne provoquer par son acte qu'un changement de mode d'existence, avec peut-être une forme de souffrance plus intense, est un homme faisant preuve de plus de connaissance que ces âmes insensées qui se précipitent follement dans l'inconnu, en s'en remettant à sa bonté. Les eaux de l'oubli sont une réalité bien différente des eaux de la mort, et la race humaine ne peut s'éteindre par la mort aussi longtemps que la loi de la naissance continue d'opérer. L'homme revient à la vie physique comme l'ivrogne revient à sa bouteille de vin — il ne sait pas pourquoi, sinon qu'il désire la sensation produite par la vie, comme l'ivrogne désire celle que lui donne le vin. Les vraies eaux de l'oubli s'étendent bien loin au delà de notre conscience, et ne peuvent être atteintes qu'en cessant d'exister dans cette conscience — c'est-à-dire en cessant d'exercer la volonté qui fait de nous des êtres pleins de sensibilité et d'affectivité.

Pourquoi la créature qu'est l'homme ne retourne-t-elle pas dans cette grande matrice de silence d'où elle est venue, pour y demeurer en paix, comme l'enfant dans le sein de sa mère est en paix, avant que le grand élan de la vie ne l'atteigne ? Elle ne le fait pas parce qu'elle a soif de plaisir et de souffrance, de joie et de chagrin, de colère et d'amour. L'homme malheureux peut bien soutenir qu'il n'a aucun désir de vivre : il prouve la fausseté de ce qu'il dit en vivant. Personne ne peut l'obliger à vivre ; le galérien peut être enchaîné à sa rame, mais sa vie ne peut être enchaînée à son corps. Le splendide mécanisme du corps humain est aussi inutile qu'une machine dont la chaudière n'est pas allumée, si la volonté de vivre cesse, cette volonté que nous maintenons, résolument et sans relâche, et qui nous permet d'accomplir des tâches qui, autrement, nous rempliraient de découragement comme par exemple l'inspiration et l'expiration constantes du souffle. Nous poursuivons sans nous plaindre, de tels efforts herculéens : nous les acceptons même avec plaisir, pourvu que nous puissions exister, au milieu d'innombrables sensations.

Bien plus, nous nous contentons, en général, de continuer à vivre sans objet ni but, sans aucune idée de la destination vers laquelle nous marchons, sans aucune compréhension du chemin que nous suivons. Quand l'homme devient conscient pour la première fois de cette absence de but, et se rend vaguement compte qu'il s'agite, avec de grands et constants efforts, sans aucune idée de l'objet vers lequel ses efforts sont dirigés, le désespoir propre à la pensée du dix-neuvième siècle s'abat sur lui. Il est perdu, désemparé, et sans espoir. Il devient sceptique, désillusionné, abattu, et se pose la question, apparemment sans réponse : cela vaut-il vraiment la peine de respirer, pour arriver à des résultats aussi inconnus, et vraisemblablement inconnaissables. Mais, en fait, ces résultats sont-ils inconnaissables ? Ou plutôt, pour poser une question plus simple : est-il impossible de tâcher de deviner dans quelle direction se trouve notre but ?

Section 3

Cette question, fruit de la tristesse et de la lassitude, semble appartenir essentiellement à l'esprit du dix-neuvième siècle, mais c'est en fait, une question qui a dû se poser à travers tous les âges. Si nous pouvions remonter le cours de l'histoire avec intelligence, nous trouverions sans doute qu'elle s'est toujours posée à l'heure où la fleur de la civilisation était arrivée à son plein épanouissement et où ses pétales étaient prêts à s'effeuiller. C'est le moment où l'aspect naturel de l'homme a atteint son apogée : il n'a roulé la pierre jusqu'au sommet du Mont de la Difficulté que pour la voir retomber, au moment précis où il était gravi — comme ce fut le cas en Égypte, à Rome, en Grèce. Pourquoi tous ces efforts inutiles ? N'est-ce pas là une raison d'inexprimable lassitude et de désespoir que d'accomplir ainsi perpétuellement un travail, et de le voir ensuite détruit ? Pourtant, c'est ce que l'homme n'a cessé de faire à travers toute l'histoire, aussi loin que remontent nos connaissances limitées. Il existe un sommet auquel il parvient, au prix d'immenses efforts conjugués, et où se produit une grande et brillante efflorescence de tous les aspects, intellectuel, mental et matériel, de sa nature. L'apogée de la perfection sur le plan de l'expérience des sens est atteinte ; à partir de ce moment son emprise s'affaiblit, sa puissance décroît, par le découragement et la satiété, il retombe dans la barbarie. Pourquoi ne se maintient-il pas sur les hauteurs atteintes ; pourquoi ne tourne-t-il pas son regard vers les montagnes qui se dressent au delà, et ne se résout-il pas à escalader ces cîmes plus élevées ? Parce qu'il est ignorant et que, percevant au loin le scintillement d'une grande lumière, il baisse les yeux, désorienté, ébloui, et retourne prendre son repos sur la pente ombreuse de sa colline familière. Pourtant, de temps à autre se trouve un être assez courageux pour contempler ce scintillement et pour y discerner un peu de la forme qui s'y trouve contenue. Poètes et philosophes, penseurs et instructeurs, tous ceux qui sont les « frères aînés de la race »  ont contemplé cette vision, d'une époque à l'autre, et certains d'entre eux ont reconnu, dans ce scintillement éblouissant, les contours des Portes d'Or.

Ces Portes nous donnent accès au sanctuaire de la nature intime de l'homme, au lieu d'où jaillit son pouvoir de vie, et où il est prêtre de l'autel de vie. Qu'il soit possible d'y entrer et de franchir ces Portes, c'est ce qu'un homme ou deux nous ont montré. C'est ce qu'ont fait Platon, Shakespeare, et quelques autres âmes fortes, et ils nous ont parlé, en un langage voilé, alors qu'ils se tenaient encore près de l'entrée. Quand l'homme fort a passé le seuil, il ne parle plus à ceux qui sont de l'autre côté. Et même les paroles qu'il prononce lorsqu'il se tient à l'extérieur sont si pleines de mystère, si voilées, et si profondes, que seuls ceux qui suivent ses pas peuvent découvrir la lumière qu'elles contiennent.

Section 4

Ce que les hommes désirent, c'est trouver le moyen d'échanger la douleur contre le plaisir ; c'est-à-dire découvrir de quelle façon on pourrait régler la conscience pour ne plus éprouver que la sensation la plus agréable. Une telle découverte est-elle possible à force d'exercer la pensée humaine ? Voilà pour le moins une question digne de considération.

Si le mental de l'homme se fixe sur un sujet donné avec une concentration suffisante, il obtient l'illumination tôt ou tard sur ce point. L'individu particulier en qui apparaît l'illumination finale est appelé un génie, un inventeur, un être inspiré ; mais il n'est que le couronnement d'un immense travail mental créé par des hommes inconnus autour de lui, et remontant très loin dans la nuit des temps. Sans eux, il n'aurait pas eu la matière dont il s'est servi. Même le poète a besoin de nombreux rimailleurs pour s'alimenter. Il est l'essence du pouvoir poétique de son temps, et des temps qui l'ont précédé. Il est impossible de séparer un individu d'une espèce quelconque du reste de ses semblables.

Par conséquent, si au lieu d'accepter que l'inconnu soit inconnaissable, les hommes tournaient, d'un commun accord, leurs pensées vers lui, ces Portes d'Or ne resteraient pas aussi inexorablement closes. Il n'est besoin que d'une main forte pour les ouvrir. Le courage d'y entrer c'est celui de sonder, sans peur et sans honte, le tréfonds de notre propre nature. La clef qui ouvre ces grandes Portes se trouve dans la partie la plus fine, l'essence, le parfum subtil de l'homme. Et lorsqu'elles s'ouvrent, que découvre-t-on ? Dans le long silence des âges, il arrive que des voix s'élèvent pour répondre à cette question. Ceux qui les ont traversées ont laissé en héritage à leurs semblables des paroles dans lesquelles nous pouvons trouver des indications précises sur ce qui doit être recherché au delà de ces Portes. Mais seuls ceux qui désirent prendre ce chemin lisent le sens caché à l'intérieur des mots. Les savants, ou plutôt les pseudo-savants, parcourent les livres sacrés des diverses nations, la poésie et la philosophie que nous ont laissées les esprits éclairés, et n'y découvrent rien que de très matériel. L'imagination, embellissant les légendes de la nature, ou exagérant les possibilités psychiques de l'homme, explique à leurs yeux tout ce qu'ils trouvent dans les Bibles de l'humanité.

Mais ce qui est contenu dans chaque mot de ces livres peut être découvert en chacun de nous ; et il est impossible de trouver dans la littérature, ou par quelque autre canal de pensée, ce qui n'existe pas dans l'homme qui se livre à l'étude. Voilà, bien sûr, un fait évident connu de tous ceux qui étudient véritablement. Mais il faut spécialement s'en souvenir en ce qui concerne ce sujet profond et obscur, car les hommes s'imaginent volontiers que rien ne peut exister pour les autres là où eux-mêmes ne perçoivent que le vide.

L'homme qui lit ces livres s'aperçoit bien vite d'une chose : ceux qui l'ont devancé n'ont nullement constaté que les Portes d'Or menaient à l'oubli. Au contraire, passé ce seuil, la sensation devient réelle pour la première fois. Mais elle est d'un ordre nouveau, d'un ordre qui nous est à présent inconnu, et impossible à apprécier, à moins de posséder quelque indice suggestif sur son caractère. Sans aucun doute, un tel indice ne manquera pas d'apparaître au chercheur qui voudra bien se donner la peine de parcourir toute la littérature accessible. Il existe des livres et des manuscrits mystiques qui restent inaccessibles, simplement parce que personne n'est à même d'en lire la première page : telle est la conviction à laquelle arrivent tous ceux qui ont étudié suffisamment le sujet. Car il doit y avoir, d'un bout à l'autre, la ligne continue ; nous la voyons aller de l'ignorance profonde jusqu'à l'intelligence et la sagesse ; il est tout naturel qu'elle s'élève ensuite à la connaissance intuitive et à l'inspiration. Nous possédons quelques rares fragments de ces grands dons de l'homme ; où se trouve donc le grand tout dont ils forment une partie ? Il est caché derrière le voile mince et pourtant apparemment infranchissable qui nous le dissimule comme il nous a caché toute science, tout art, tout pouvoir de l'homme jusqu'au moment où ce dernier a eu le courage de déchirer le frêle obstacle. Ce courage ne peut naître que de la conviction. Dès que l'homme croit que la chose qu'il désire existe, il l'obtient à tout prix. La difficulté, dans ce cas, réside dans l'incrédulité de l'homme. Il faut éveiller un grand courant de pensée et d'attention si l'on veut se tourner vers la région inconnue de la nature de l'homme pour en ouvrir les portes et en explorer les grandioses perspectives.

Tous ceux qui se sont posé la triste question du dix-neuvième siècle — « la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? »  — doivent admettre que cette tentative mérite d'être faite, quel qu'en soit le risque. Sans doute suffit-il d'aiguillonner l'homme vers un nouvel effort, avec l'idée qu'au delà de la civilisation, de la culture intellectuelle, de l'art et de la perfection mécanique, il y a un autre portail nouveau donnant accès aux réalités de la vie.

Section 5

Lorsqu'il semble que la fin et le but soient atteints et que l'homme n'ait plus rien à faire — à ce moment même où il ne paraît plus avoir que deux alternatives : manger et boire, et vivre dans son confort, comme le font les bêtes, ou tomber dans le scepticisme qui est la mort — c'est alors, en fait, s'il veut se donner la peine de regarder, que les Portes d'Or sont devant lui. Ayant assimilé parfaitement en lui la culture de son époque, au point d'en être lui-même une incarnation, il est, à ce moment-là, devenu apte à risquer le grand pas qui est une chose absolument possible, bien qu'elle soit tentée par si peu même parmi ceux qui en ont l'aptitude. Si cette tentative est si rare c'est, en partie, parce qu'elle est entourée de difficultés profondes, mais bien plus encore parce que personne ne comprend que c'est là vraiment la voie où l'on doit obtenir le plaisir et la satisfaction.

II y a certains plaisirs qui attirent chaque individu ; tout homme sait que c'est dans un domaine ou un autre de la sensation qu'il trouve sa plus grande jouissance. Naturellement c'est vers lui qu'il se tourne systématiquement dans la vie, comme l'héliante se tourne vers le soleil et le nénuphar se penche vers l'onde. Mais, tout le temps, il lutte avec un fait redoutable qui l'opprime jusqu'à l'âme : à peine a-t-il obtenu son plaisir qu'il le perd à nouveau et qu'il doit, une fois de plus, se mettre à sa recherche. Bien plus, il ne l'atteint jamais en réalité, car il le voit s'échapper au dernier moment. Ceci est dû au fait qu'il s'efforce de saisir ce qui est insaisissable, et de satisfaire la faim de sensation de son âme, par un contact avec des objets extérieurs. Comment ce qui est extérieur peut-il donner satisfaction ou même être agréable à l'homme intérieur — cette chose qui règne au-dedans, et n'a pas d'yeux pour la matière, pas de mains pour toucher les objets, pas de sens avec lesquels saisir ce qui est en dehors de son enceinte magique ? Ces barrières enchantées qui l'entourent sont sans limites, car ce régent intérieur est partout ; on peut le découvrir en toute chose vivante, et aucune parcelle de l'univers ne peut être conçue en dehors de lui, si l'on considère cet univers comme un tout cohérent. Et si ce point n'est pas accepté dès le début, il est inutile de se mettre à étudier le sujet de la vie. La vie, en vérité, est privée de sens si elle n'est pas universelle et cohérente, et si nous ne comprenons pas que nous existons par le fait que nous sommes un fragment de ce qui est, et non pas en raison de notre propre être.

Voilà l'un des facteurs les plus importants du développement de l'homme : la reconnaissance, l'admission profonde et complète de la loi d'universelle unité et cohérence. La séparation existant entre les individus, entre les mondes, entre les différents pôles de l'univers et de la vie, l'illusion mentale et physique appelée espace, tout cela est un cauchemar de l'imagination humaine. Tout enfant sait que les cauchemars existent, et qu'ils n'existent que pour tourmenter ; et ce qu'il nous faut acquérir c'est le pouvoir de discerner entre la fantasmagorie du cerveau qui ne concerne que nous-mêmes, et celle de la vie quotidienne, dans laquelle d'autres êtres sont aussi impliqués. Cette règle s'applique aussi au cas plus général. Cela ne regarde que nous si nous vivons dans un cauchemar d'horreur irréelle, si nous nous imaginons être seuls dans l'univers, et capables d'actions indépendantes tant que nos associés sont seulement ceux qui font partie du rêve ; mais lorsque nous désirons parler à ceux qui ont tenté l'expérience des Portes d'Or et les ont ouvertes, il est alors absolument nécessaire — en fait, il est essentiel — d'user de discernement, et de ne pas introduire dans notre vie les confusions de notre sommeil. Si nous le faisons, nous sommes pris pour des fous et nous retombons dans les ténèbres où il n'y a d'autre ami que le chaos. Ce chaos a fait suite à chaque effort de l'homme consigné dans l'histoire ; une fois qu'une civilisation a fleuri, la fleur tombe et meurt, puis l'hiver et l'obscurité la détruisent. Tant que l'homme se refuse à faire l'effort de discernement qui lui permettrait de distinguer entre les formes indistinctes de la nuit et les personnages actifs du jour, ceci doit arriver inévitablement.

Mais si l'homme a le courage de résister à cette tendance réactionnaire, de se tenir fermement sur les cîmes qu'il a atteintes et d'avancer le pied pour chercher le pas suivant, pourquoi ne le trouverait-il pas ? II n'y a rien qui permette de supposer que le sentier s'arrête à un certain endroit, sinon le fait que la tradition l'a dit et que les hommes ont accepté cette affirmation et s'y cramponnent pour justifier leur indolence.

Section 6

L'indolence est en fait la malédiction de l'homme. Comme le paysan irlandais et le bohémien sans patrie vivent dans la saleté et la pauvreté, par pure oisiveté, l'homme de ce monde vit, satisfait des plaisirs des sens, pour la même raison. Le fait de boire des vins fins, de se délecter de mets raffinés, d'aimer les brillants spectacles et la belle musique, les belles femmes, et un cadre luxueux — tout cela ne vaut pas mieux pour l'homme cultivé, et n'est pas plus satisfaisant comme but final de jouissance pour lui que ne le sont les amusements grossiers et l'assouvissement de plaisirs de rustre pour l'homme sans culture. Il ne peut y avoir de point final, car la vie, dans toutes ces formes, n'est qu'une immense série de fines nuances ; et celui qui décide de rester stationnaire au point de culture qu'il a atteint, et se plaît à avouer qu'il ne peut aller plus loin, exprime simplement une affirmation arbitraire pour excuser son indolence. Il y a, bien sûr, la possibilité de dire que le bohémien vit heureux dans sa crasse et sa pauvreté, et que, dans ces conditions, il est aussi grand que l'homme le plus cultivé. Mais cela n'est vrai que tant qu'il est ignorant : dès que la lumière pénètre dans le mental obscurci, l'homme tout entier se tourne vers elle. Il en est de même sur un plan plus élevé ; seulement, à ce stade, la difficulté de pénétrer le mental et d'accepter la lumière est plus grande encore. Le paysan irlandais aime son whisky et, tant qu'il peut s'en procurer, il ne se soucie nullement des grandes lois de la morale et de la religion qui sont censées gouverner l'humanité et pousser les hommes à vivre dans la tempérance. Le gourmet raffiné ne recherche que des fumets délicats et des saveurs parfaites ; mais il est aussi aveugle que le plus simple paysan au fait qu'il existe quelque chose au delà de telles jouissances. Comme le rustre, il est le jouet d'un mirage qui tyrannise son âme, et il s'imagine, ayant une fois goûté une joie sensuelle qui lui plaît, se donner la satisfaction la plus haute par une répétition inlassable jusqu'à arriver finalement à la folie. Le bouquet du vin qu'il aime entre dans son âme et l'empoisonne, ne lui laissant d'autres pensées que celles du désir sensuel ; et il se trouve dans le même état désespéré que l'ivrogne mourant fou. Quel bien l'ivrogne a-t-il obtenu par sa folie ? Aucun, la souffrance a finalement englouti complètement son plaisir et la mort survient mettant fin à son agonie. L'homme subit la peine de mort pour son ignorance persistante d'une loi de la nature, aussi inexorable que celle de la gravitation — une loi qui défend à l'être humain de rester sur place. On ne peut goûter deux fois à la même coupe de plaisir ; la deuxième fois, elle doit contenir soit un grain de poison, soit une goutte d'élixir de vie.

Le même argument est applicable aux plaisirs intellectuels ; la même loi opère. Nous voyons des hommes qui sont la fleur de leur époque au point de vue intellectuel, qui dépassent leurs semblables, et les dominent de cent coudées, et qui finissent par s'enfermer de façon fatale dans une sorte de cage d'écureuil de la pensée où ils s'abandonnent à l'indolence innée de l'âme et commencent à s'illusionner avec la consolation de la répétition. Puis viennent la stérilité mentale et le manque de vitalité, cet état malheureux et décevant dans lequel tombent trop souvent les grands hommes quand l'âge mûr est à peine dépassé. Le feu de la jeunesse, la vigueur du jeune intellect l'emportent sur l'inertie intérieure et portent l'homme à escalader des cîmes de la pensée, en remplissant ses poumons mentaux de l'air libre des hauteurs. Mais bientôt la réaction physique se produit, la mécanique physique du cerveau perd son élan puissant et commence à relâcher ses efforts, simplement parce que la jeunesse du corps est finie. Alors, l'homme est assailli par le grand tentateur de la race qui se tient toujours sur l'échelle de la vie, attendant ceux qui parviennent à grimper à ces hauteurs. Il lui verse la goutte de poison dans l'oreille et, dès lors, toute la conscience commence à s'appesantir, et l'homme se trouve épouvanté par la pensée que la vie puisse perdre pour lui toutes ses possibilités. Il redégringole alors sur une plate-forme familière d'expérience et y trouve un réconfort à faire vibrer une corde bien connue de passion ou d'émotion. Et trop nombreux sont ceux qui, ayant agi de la sorte, s'attardent en ce point, craignant d'affronter l'inconnu, et se contentent de faire résonner continuellement la corde qui répond le plus aisément. De cette façon, ils conservent la certitude que la vie brûle toujours en eux. Mais, en fin de compte, leur sort est semblable à celui du gourmet et de l'ivrogne. La puissance du sortilège diminue de jour en jour, à mesure que la mécanique qui assure la sensation perd de sa vitalité ; et l'homme s'efforce de raviver l'ancienne excitation et ferveur, en frappant la note plus violemment, en étreignant la chose qui le fait sentir, en buvant la coupe empoisonnée jusqu'à la lie fatale. C'est alors qu'il est perdu ; la folie tombe sur son âme, comme elle s'abat sur le corps de l'ivrogne. La vie n'a plus aucun sens pour lui, et il se précipite furieusement dans les abîmes de l'aliénation intellectuelle. Un individu de moindre valeur qui tombe dans ce fol égarement lasse l'esprit des autres, en s'accrochant stupidement à une pensée familière et en persistant farouchement dans le ressassement qu'il prétend être le but final. Le voile qui l'entoure est aussi fatal que la mort elle-même, et les hommes qui, dans le passé, étaient à ses pieds, se détournent de lui avec douleur et doivent évoquer ses paroles d'autrefois, pour se souvenir de sa grandeur.

Section 7

Quel est le remède à cette misère et à ces efforts gâchés ? En existe-t-il un ? Sans aucun doute, la vie elle-même possède une logique, et une loi qui rend l'existence possible ; autrement le chaos et la folie seraient les seuls états pouvant être atteints.

Quand un homme absorbe sa première coupe de plaisir, son âme est remplie de cette joie inexprimable qui accompagne une sensation première et neuve. La goutte de poison qu'il met dans sa seconde coupe — et qui, s'il persiste dans sa folie, devra être doublée et triplée, jusqu'à ce qu'à la fin la coupe entière ne soit plus que poison — est le désir ignorant de répéter et d'intensifier le plaisir ; et cela signifie évidemment la mort, selon toute analogie. L'enfant devient homme ; il ne peut conserver son état d'enfance et répéter, intensifier les plaisirs de l'enfance, sinon en payant le prix inévitable et devenant idiot. La plante plonge ses racines dans le sol et développe son feuillage en hauteur ; puis elle fleurit et donne des fruits. La plante qui ne produit que des racines ou des feuilles, persistant indéfiniment dans son développement, est considérée par le jardinier comme une chose qui est inutile et doit être rejetée.

L'homme qui choisit la voie de l'effort et se refuse à accepter que le sommeil de l'indolence engourdisse son âme trouve à ses plaisirs une joie nouvelle et plus raffinée chaque fois qu'il les goûte — un je ne sais quoi de subtil et d'insaisissable qui les éloigne de plus en plus de l'état où la simple sensualité est tout ; cette essence subtile est l'élixir de vie qui rend l'homme immortel. Celui qui le goûte et qui refuse de boire, à moins que cet élixir ne se trouve dans la coupe, voit la vie grandir et le monde s'accroître devant ses yeux ardents. Il reconnaît l'âme dans la femme qu'il aime et la passion devient la paix ; il voit dans sa propre pensée les qualités subtiles de la vérité spirituelle qui se tient au delà de l'activité de notre mécanique mentale ; alors, au lieu d'entrer dans la ronde sans fin des intellectualismes, il se repose sur les larges ailes de l'aigle de l'intuition, et prend son essor dans l'air éthéré où les grands poètes ont trouvé leur inspiration ; il découvre, dans son propre pouvoir de sensation, de plaisir dans l'air frais et le soleil, dans la nourriture et le vin, dans le mouvement et le repos, les possibilités de l'homme subtil, cette chose qui ne meurt pas quand meurt le corps, ou le cerveau. Dans les plaisirs de l'art, de la musique, de la lumière, de la beauté — à l'intérieur des formes que les hommes répètent jusqu'à ce qu'ils ne retrouvent plus que les formes — il découvre, lui, la gloire des Portes d'Or — et il les traverse pour trouver au delà la vie nouvelle qui enivre et fortifie, comme l'air vif des montagnes grise et fortifie par sa vigueur même. Mais s'il a versé, goutte à goutte dans sa coupe, de plus en plus d'élixir de vie, il est assez fort pour respirer cet air intense et pour en vivre. Alors, qu'il meure ou qu'il vive dans la forme physique, il poursuit également sa route et découvre des joies nouvelles et plus raffinées, des expériences plus parfaites et satisfaisantes, à chaque souffle qu'il inspire et expire.

      

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