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"La Lumière sur le Sentier", Commentaires 3 et 4

Sommaire :

Commentaire 3 (↑ sommaire)

LA DEMANDE DU NÉOPHYTE AVANT QUE LA VOIX PUISSE PARLER EN LA PRÉSENCE DES MAITRES

La parole est le pouvoir de communiquer avec autrui; le moment de l'entrée dans la vie active est marqué par son acquisition.

Et maintenant, avant d'aller plus loin, qu'il me soit permis d'expliquer un peu la façon dont sont disposées les règles énoncées dans la Lumière sur le Sentier. Les sept premières, qui sont numérotées, sont des subdivisions des deux premières règles non numérotées — celles dont j'ai traité dans les pages précédentes. Les règles numérotées sont ici comme une contribution de ma part en vue de rendre les autres plus intelligibles. Les règles numérotées de huit à quinze se rapportent à la règle rappelée ci-dessus et dont je vais maintenant parler.

Comme je l'ai dit, ces règles sont écrites pour tous les disciples, mais pour nul autre ; elles ne présentent d'intérêt pour aucune autre personne. Aussi je compte bien que personne d'autre ne prendra la peine de poursuivre la lecture de ces pages. À propos des deux premières règles qui couvrent toute cette partie de l'effort qui exige d'employer le bistouri du chirurgien, je m'étendrai encore si on me le demande. Mais le disciple est tenu d'affronter le serpent (son soi inférieur) sans aucune aide, et d'étouffer ses passions et ses émotions humaines par la seule force de sa volonté. Il ne peut demander l'assistance d'un Maître que lorsque cela est accompli ou, tout au moins, partiellement réalisé. Autrement, les portes et fenêtres de son âme seront maculées, obstruées, rendues impénétrables, et aucune connaissance ne pourra lui parvenir. Ce n'est pas mon propos, dans ces pages, de dire à un homme comment il devrait se comporter vis-à-vis de son âme; simplement, à l'intention du disciple, je donne de la connaissance. Et si, même maintenant, je n'écris pas pour que le premier venu puisse me lire, c'est parce que la nature supérieure (ou la sur-nature) l'interdit de par ses propres lois immuables.

Les quatre règles que j'ai notées ici pour ceux qui, en Occident, désirent les étudier, sont écrites, comme je l'ai indiqué, dans l'antichambre de toute Fraternité vivante. Je puis même dire plus : dans l'antichambre de toute Fraternité, vivante ou morte, ou de tout Ordre appelé encore à venir. Cependant, en évoquant une Fraternité ou un Ordre, je ne veux pas parler d'une constitution arbitrairement élaborée par des discoureurs érudits et des professionnels de l'intellectualisme, mais d'un fait réel existant dans la sur-nature, marquant un stade du développement vers le Dieu ou le Bien absolu. Au cours de ce développement, le disciple rencontre l'harmonie, la pure connaissance, la pure vérité, à des degrés divers; et au fur et à mesure qu'il atteint à ces degrés, il découvre qu'il devient progressivement une partie intégrante de ce qu'on pourrait décrire, en gros, comme une couche de la conscience humaine. Il vient en rapport avec des êtres qui sont ses égaux, des hommes qui ont le même caractère altruiste, et son association avec eux devient permanente et indissoluble, du fait qu'elle est fondée sur une similitude vitale de nature. Il vient à se trouver lié à eux par des serments qui n'exigent pas d'être proférés, ou coulés dans le moule du langage ordinaire. C'est là un des aspects de ce que j'entends par une Fraternité.

S'il parvient à se rendre Maître des premières règles, le disciple découvre qu'il se tient sur le seuil. C'est alors que, si sa volonté est assez résolue, lui vient le pouvoir de la parole. Un pouvoir double. Car, désormais, à mesure qu'il avance, il constate qu'il entre dans un état d'épanouissement analogue à une floraison, où tout bouton qui s'ouvre déploie largement ses divers rayons ou pétales. S'il doit exercer son nouveau don, ce ne peut être qu'en l'employant sous son double aspect. Il est vrai qu'il trouve en lui le pouvoir de parler en la présence des Maîtres: en d'autres mots, il a le droit de revendiquer le contact avec l'élément le plus divin de cette couche de conscience où il vient d'accéder. Mais, en même temps, il se voit obligé, de par la nature de sa position, d'agir de deux manières à la fois : il ne peut faire résonner sa voix jusqu'aux cimes où se tiennent les dieux tant qu'il n'a pas pénétré jusqu'aux profondeurs où leur lumière ne brille d'aucune façon. Il est tombé sous l'empire d'une loi de fer. S'il demande à devenir un néophyte, il devient immédiatement un serviteur. Mais ce service n'en est pas moins sublime, ne fût-ce que par le caractère de ceux qui y prennent part. Car les Maîtres sont aussi des serviteurs ; ils servent, et ne réclament leur récompense qu'après. Une partie de leur service consiste à faire que leur connaissance atteigne le disciple : pour lui, le premier acte de service c'est de donner un peu de cette connaissance à ceux qui ne sont pas encore capables de se tenir là où il se tient. Cette obligation ne résulte pas d'une décision arbitraire prise par un Maître ou un instructeur, ou un être quelconque, fût-il divin. C'est une loi de cette vie où s'est engagé le disciple.

C'est pourquoi il était écrit au portail intérieur des loges de l'antique Fraternité égyptienne : " L'ouvrier est digne de son salaire ".

" Demandez et vous recevrez " paraît une affirmation trop facile et trop simple pour qu'on y attache quelque crédit. Mais le disciple ne peut " demander " (au sens mystique où le mot est employé dans cette Écriture), avant d'avoir acquis le pouvoir d'aider les autres.

Pourquoi en est-il ainsi ? L'affirmation a-t-elle un accent trop dogmatique ?

Est-ce vraiment trop dogmatique de dire qu'un homme doit avoir un sol ferme où appuyer le pied avant de sauter ? Le cas est identique. Si l'aide est donnée, si le travail est accompli, alors il y a une demande authentique — non pas ce qu'on appelle la revendication personnelle d'un paiement en retour, mais une demande sur la base de l'identité de nature. Les êtres divins donnent, ils exigent que vous donniez aussi avant de pouvoir être des leurs.

Cette loi se découvre dès que le disciple essaye de parler. Car la parole est un don qui ne vient qu'au disciple doué de pouvoir et de connaissance. Le spirite pénètre dans le monde psychique-astral, mais il n'y trouve aucun langage sûr, à moins de réclamer immédiatement ce privilège et de persister à le faire. S'il s'intéresse aux " phénomènes ", ou aux simples particularités et événements de la vie astrale, il n'accède à aucun rayon direct de connaissance ou d'intention concertée: il ne fait qu'exister dans la vie astrale et s'y amuser, comme auparavant il existait dans la vie physique et s'y amusait. Il y a certainement une ou deux leçons élémentaires que la sphère psychique-astrale peut lui enseigner, tout comme il y a de simples leçons que lui inculque la vie matérielle et intellectuelle. Et toutes doivent être apprises, car l'homme qui se propose d'accéder à la vie de disciple sans s'être instruit des premières leçons élémentaires aura toujours à souffrir de son ignorance. Elles sont vitales, il faut donc les étudier d'une façon vitale, s'en pénétrer à fond par des expériences vécues mainte et mainte fois jusqu’à ce que chaque partie de la nature en soit pénétrée.

Pour en revenir à notre sujet : en revendiquant le pouvoir de la parole, comme on l'appelle, le néophyte invoque de toute sa voix le Grand Être qui est à la tête du rayon de connaissance auquel il vient d'accéder, afin qu'il lui serve de guide. Mais lorsqu'il lance cet appel, sa voix est renvoyée avec force par le pouvoir qu'il a touché, et elle se répercute en échos jusque dans les recoins les plus profonds de l'ignorance humaine. De quelque manière, confuse et brouillée, se transmet alors la nouvelle qu'il existe une connaissance, et un pouvoir bienfaisant qui enseigne, et ce message est porté à tous les hommes qui sont disposés à l'écouter. Nul disciple ne peut franchir le seuil sans communiquer cette nouvelle et sans la consigner durablement, d'une façon ou de l'autre.

Il est d'abord frappé d'horreur en voyant la manière imparfaite et malhabile dont il s'est acquitté de cette tâche; alors naît le désir de faire mieux, et avec ce désir d'aider ainsi les autres, vient le pouvoir de le faire. Car c'est un désir pur que celui qui l'envahit; lui-même ne peut obtenir aucun crédit, aucune gloire, aucune récompense personnelle en le réalisant. C'est pourquoi il acquiert le pouvoir de le réaliser.

Toute l'histoire du passé, aussi loin que nous puissions remonter, prouve très clairement qu'il n'y a ni crédit, ni gloire, ni récompense à attendre de cette première tâche qui est confiée au néophyte. Toujours, on s'est raillé des mystiques, et les voyants ont suscité l'incrédulité; ceux qui avaient en plus le pouvoir de l'intellect ont laissé à la postérité leur témoignage écrit qui apparaît cependant, à la plupart des hommes, comme privé de sens et chimérique, même quand les auteurs ont l'avantage de faire entendre leur voix du fond d'un passé très reculé. Le disciple qui entreprend cette tâche, avec l'espoir secret d'arriver à la gloire ou au succès, d'apparaître aux yeux du monde comme un instructeur et un apôtre, échoue avant même d'avoir tenté l'effort, et son hypocrisie cachée empoisonne son âme, et l'âme de ceux qu'il touche. C'est lui-même qu'il adore en secret, et cette pratique idolâtre ne peut manquer d'amener sa propre récompense.

Le disciple qui a le pouvoir de passer le seuil, et qui est assez fort pour franchir toutes les barrières, s'oubliera complètement dans la nouvelle conscience venant à l'envahir lorsque le divin message parviendra à son esprit. Si, en définitive, ce contact sublime peut réellement l'éveiller et l'aiguillonner, il devient comme l'un des êtres divins dans son désir de donner plutôt que de prendre, dans son voeu d'aider plutôt que d'être aidé, dans sa résolution de nourrir les affamés plutôt que de prendre lui-même la manne qui vient du ciel. Sa nature est transformée, et l'égoïsme qui pousse les hommes à l'action dans la vie ordinaire l'abandonne d'une manière soudaine.

Commentaire 4 (↑ sommaire)

L'ISOLEMENT DE L’ADEPTE AVANT QUE LA VOIX PUISSE PARLER EN LA PRÉSENCE DES MAITRES, ELLE DOIT AVOIR PERDU LE POUVOIR DE BLESSER.

Ceux qui n'accordent qu'une attention passagère et superficielle au sujet de l’Occultisme — et ils sont légion — demandent constamment pourquoi, si les adeptes de la vie existent, ils n'apparaissent pas dans le monde et ne montrent pas leur pouvoir. Le fait qu'il soit laissé à entendre que l'ensemble le plus important de ces sages se trouve vivre au-delà des solitudes de l'Himalaya semble une preuve suffisante qu'ils ne sont que des personnages de baudruche. Autrement, pourquoi les placerait-on si loin?

Malheureusement, cette disposition est l'œuvre de la Nature, et non le fruit d'un choix ou d'un arrangement personnel. Il existe certains endroits sur terre où le progrès de la " civilisation " ne se fait pas sentir, où la fièvre du dix-neuvième siècle est tenue en échec. Dans ces lieux privilégiés, il y a toujours le temps, toujours l'opportunité, pour les réalités de la vie: elles ne sont pas étouffées par le flot des activités d'une société incohérente, avide d'argent et de plaisirs. Tant qu'il y aura des adeptes sur la terre, celle-ci devra préserver pour eux des lieux de retraite. C'est là un fait naturel qui n'est qu'une expression extérieure d'une réalité profonde de la sur-nature.

La demande du néophyte ne peut se faire entendre aussi longtemps que la voix qui l'exprime n'a pas perdu le pouvoir de blesser. Cela parce que la vie au niveau de l'astral divin (1) relève d'une sphère où l'ordre règne, comme il règne dans la vie naturelle. Il y a toujours, bien entendu, ce qui est le centre et ce qui tient lieu de circonférence, comme c'est le cas dans la nature. C'est près du cœur central de la vie, sur n'importe quel plan, que se trouve la connaissance, que règne l'ordre d'une façon complète; tandis que le chaos rend indistinct et confus le bord extérieur du cercle. En réalité, la vie, sous toutes ses formes, ressemble plus ou moins étroitement à une école philosophique. On y trouve toujours ceux qui se vouent à la connaissance en oubliant leur propre existence dans la poursuite de leur objectif; on y rencontre toujours également la foule superficielle et désinvolte des gens qui vont et viennent (dont Epictète a dit qu'il était aussi facile de leur enseigner la philosophie que de manger de la crème pâtissière à la fourchette).

Le même état de chose existe dans la vie de l'astral supérieur; et l'adepte y trouve pour s'y établir une retraite plus profonde et plus complète encore. Ce lieu de retraite est si sûr, si abrité, qu'aucun son renfermant la moindre discordance ne peut parvenir à son oreille. Pourquoi cela — demandera-t-on immédiatement — si c'est un être doué de pouvoirs aussi grands que le disent ceux qui croient à son existence ? La réponse paraît très évidente. Il sert l'humanité et s'identifie avec le monde entier; il est prêt, à tout moment, à faire pour elle le sacrifice expiatoire — EN VIVANT ET NON EN MOURANT POUR ELLE. Pourquoi, en fait, ne mourrait-il pas pour elle ? Parce qu'il est un fragment du grand Tout, et l'une de ses parties les plus précieuses. Parce qu'il vit selon des lois d'ordre qu'il ne désire pas violer. Sa vie ne lui appartient pas, elle appartient aux forces qui opèrent derrière lui. Il est l'efflorescence de l'humanité, la fleur épanouie qui renferme la semence divine. Il constitue, dans sa personne même, un trésor de la nature universelle qui est protégé et gardé en sûreté, afin que la fructification puisse être menée à bien. Ce n'est qu'à certaines périodes définies de l'histoire du monde qu'il lui est permis d'aller parmi la foule grégaire des hommes comme leur rédempteur. Mais pour ceux qui ont le pouvoir de se séparer de cette foule, l'adepte est toujours accessible. Et pour ceux qui ont la force de vaincre les vices de la nature humaine personnelle, qui sont évoqués dans ces quatre règles, il est proche par la conscience, facile à reconnaître et prêt à répondre.

Mais cette victoire sur le soi personnel implique une destruction de qualités que la plupart des hommes considèrent non seulement comme indestructibles, mais aussi comme désirables. Le " pouvoir le blesser " comprend beaucoup de choses que les hommes apprécient en eux-mêmes aussi bien que chez les autres: l'instinct d'auto-défense et de conservation en fait partie; également, .l’idée que l'on peut avoir un droit quelconque, ou des droits, comme citoyen, comme homme, ou individu; ou encore, la bonne conscience que l'on tire de la dignité personnelle et de la vertu. Ce sont, pour beaucoup, des choses dures à entendre; cependant, elles sont vraies. Car ces mots que j'écris maintenant, et ceux que j'ai déjà écrits sur ce sujet, ne sont de moi d'aucune façon. Ils sont empruntés aux traditions de la loge de la Grande Fraternité, qui fut jadis la splendeur secrète de l'Egypte.

Les règles écrites dans l'antichambre de cette loge étaient les mêmes que celles qui se lisent actuellement dans l'antichambre de toutes les écoles existantes. De tous temps, les sages ont vécu à l'écart de la masse. Et alors même qu'un dessein ou un objectif temporaire détermine l'un d'entre eux à venir dans le monde de l'existence humaine, son isolement et sa sécurité n'en sont pas moins tout autant préservés. C'est une part de son héritage, une caractéristique de sa condition; il y a droit effectivement et ne peut pas plus s'en défaire que le Duc de Westminster peut déclarer qu'il ne veut pas être le duc de Westminster. Dans les diverses grandes villes du monde, un adepte séjourne un moment, de temps à autre, ou éventuellement ne fait que passer, mais chacun y est aidé à l'occasion, par le pouvoir réel et la présence de fait de l'un de ces hommes. Ici, à Londres, comme à Paris et à Saint Pétersbourg, il y a des hommes d'un haut développement. Mais ils ne sont connus comme des mystiques que par ceux qui ont le pouvoir de faire cette reconnaissance — le pouvoir que confère la domination du soi. Sans cet isolement, comment pourraient-ils exister, ne fût-ce que pendant une heure, dans une atmosphère mentale et psychique comme celle que créent la confusion et le désordre d'une ville ? S'ils n'étaient pas protégés et mis en sûreté, leur propre croissance serait entravée, et leur travail compromis. Et le néophyte peut rencontrer un adepte dans la chair, il peut vivre avec lui dans la même maison, sans être capable de le reconnaître, ni faire que sa voix soit entendue de lui. Car ni le rapprochement dans l'espace, ni la familiarité des rapports, ni l'intimité du côtoiement quotidien ne peuvent supprimer les lois inexorables qui assurent son isolement à l'adepte. Aucune voix ne pénètre jusqu'à son oreille intérieure qui ne soit devenue voix divine — une voix qui ne laisse plus s'exhaler les cris du soi. Tout autre appel moins élevé serait aussi inutile, et constituerait un gaspillage d'énergie et de pouvoir aussi grand que si des enfants apprenant leur alphabet demandaient à en être instruits par un professeur de philologie. Tant qu'un homme n'est pas devenu, de cœur et d'esprit, un disciple, il n'a aucune existence pour ceux qui sont des instructeurs de disciples. Et il ne le devient que par une seule méthode: l'abandon de sa personnalité humaine.

Pour que la voix ait perdu le pouvoir de blesser, un homme doit avoir atteint ce point où il se considère seulement comme un être parmi les immenses multitudes vivantes, un grain parmi les sables qu'emportent de-ci de-là les marées de l'existence fluctuante. On dit que chaque grain de sable du fond de l'Océan est amené à son tour par les eaux sur le rivage, et y reste un moment exposé au soleil. Il en est de même des êtres humains; ils sont ballottés en tous sens par une grande force, et chacun à son tour se découvre sous les rayons du soleil. Quand un homme est capable de considérer sa propre vie comme une partie d'un tout d'une telle nature, il cesse de lutter pour obtenir quoi que ce soit pour lui-même. C'est cela l'abandon des droits personnels. L'homme ordinaire ne s'attend pas à recevoir les mêmes chances que le reste du monde mais bien à réussir mieux que les autres, en certains points qui lui tiennent à cœur. Le disciple n'a pas cette espérance. Par conséquent, même s'il arrive qu'il soit, comme Epictète, un esclave enchaîné, il ne trouve rien à y redire. Il sait que la roue de la vie tourne sans cesse. C'est ce que Burne-Jones a fait ressortir dans son merveilleux tableau (2) : la roue tourne et, avec elle, riches et pauvres, grands et petits, qui y sont attachés. Chacun a son heure de bonne fortune quand la roue l'amène au sommet. Mais dans cette rotation, le roi s'élève et tombe, le poète est fêté puis oublié, l'esclave est heureux puis disgrâcié. Chacun est broyé à son tour par la révolution de la roue. Le disciple sait qu'il en est ainsi et, bien qu'il soit de son devoir de tirer tout le parti possible de cette vie qui est la sienne, il ne s'en plaint pas, ni ne s'en réjouit de façon débordante, pas plus qu'il ne trouve à redire à propos du sort meilleur des autres. Tous, il le sait bien, ne font qu'apprendre une leçon; et il sourit du socialiste et du réformateur (3) qui entreprennent, simplement par la force, de réarranger des circonstances qui sont le produit des forces de la nature humaine elle-même. Cela revient à regimber contre l'aiguillon: c'est un gaspillage de vie et d'énergie.

En comprenant cela, un homme abandonne ce qu'il avait cru être ses droits individuels, quels qu'il soient.

Cela le délivre d'un aiguillon acéré, qui tourmente également tous les hommes ordinaires.

Quand le disciple a pleinement reconnu que l'idée même de droits individuels n'est que l'expression de ce qu'il y a de venin mortel dans sa nature — le sifflement du serpent du soi qui empoisonne de sa morsure sa propre vie et celle de ceux qui l'entourent — il est alors prêt à prendre part à une cérémonie annuelle, accessible à tous les néophytes qui y ont été préparés. Toutes les armes, défensives et offensives, sont abandonnées; toutes les armes du mental et du cœur, du cerveau et de l'esprit. Jamais plus un autre homme ne peut être considéré comme une personne pouvant être critiquée ou condamnée; jamais plus le néophyte ne peut élever sa voix pour se défendre ou s'excuser. Après cette cérémonie, il retourne dans le monde aussi impuissant et sans défense qu'un enfant nouveau-né. Et c'est en effet ce qu'il est. Il a commencé à renaître sur le plan supérieur de la vie, ce plateau balayé de brise et baigné de lumière d'où l'œil perçoit avec intelligence le monde et le considère avec une pénétration nouvelle.

J'ai indiqué, un peu plus haut, qu'après s'être défait du sens des droits individuels, le disciple devait se défaire également du sens de la dignité personnelle et de la vertu. Ceci peut sembler une doctrine terrible, pourtant tous les occultistes savent bien que ce n'est pas une doctrine, mais un fait. Celui qui se croit plus saint qu'un autre, celui qui s'enorgueillit tant soit peu d'être affranchi du vice, ou de la déraison, celui qui se croit sage, ou supérieur de quelque manière à ses semblables, est incapable d'atteindre l'état de disciple. Un homme doit devenir comme un petit enfant avant de pouvoir entrer dans le royaume des cieux.

La vertu et la sagesse sont choses sublimes ; mais si, dans le mental de l'homme, elles créent un sentiment d'orgueil, avec une conscience d'être séparé du reste de l'humanité, elles ne sont que le serpent du soi réapparaissant sous une forme plus subtile. A tout moment, il pourra reprendre sa forme grossière et mordre aussi sauvagement que lorsqu'il inspirait les actions d'un meurtrier, tuant par désir de gain ou haine, ou celles d'un politicien, sacrifiant la masse à ses intérêts personnels, ou à ceux de son parti.

En réalité, avoir perdu le pouvoir de blesser implique que le serpent est non seulement percé de coups, mais tué. Lorsqu'il n'est qu'engourdi, ou endormi, il se réveille : le disciple se met alors à utiliser sa connaissance et son pouvoir à ses propres fins, et devient un élève des nombreux Maîtres de l'art noir, car la route qui mène à la destruction est très large et facile, et la voie peut se découvrir les yeux bandés. De toute évidence, c'est le sentier de la destruction car, lorsqu'un homme commence à vivre pour lui-même, il rétrécit progressivement son horizon jusqu'à ce que finalement ce mouvement acharné de retrait sur lui-même ne lui laisse plus que l'espace d'une tête d'épingle pour tout refuge. Nous avons tous été témoins de ce phénomène dans la vie ordinaire. Un homme qui devient égoïste se confine dans l'isolement, devient moins intéressant et moins agréable pour les autres. C'est un spectacle terriblement affligeant, et les gens finissent par fuir un être très égoïste, comme une bête de proie. Combien la chose est plus terrible encore lorsqu'elle se produit sur le plan plus avancé de la vie, avec en surplus les pouvoirs de la connaissance, et qu'elle se prolonge sur des incarnations successives !

C'est pourquoi je dis : arrêtez-vous, et réfléchissez bien sur le seuil.

Car si la demande du néophyte est formulée sans que la purification soit complète, elle ne pénétrera pas dans la retraite de l'adepte divin, mais évoquera les terribles forces qui veillent sur le côté noir de notre nature humaine.


" AVANT QUE L'ÂME PUISSE SE TENIR DEBOUT EN LA PRÉSENCE DES MAÎTRES, SES PIEDS DOIVENT ÊTRE LAVÉS DANS LE SANG DU CŒUR "

Le mot âme, tel qu'il est employé ici, signifie l'âme divine, ou l' " esprit qui a la lumière d'une étoile ".

" Être capable de se tenir debout, veut dire avoir confiance " ; et avoir confiance signifie que le disciple est sûr de lui-même, qu'il a fait l'abandon de ses émotions, de son soi lui-même et, bien plus, de son humanité ; qu'il est inaccessible à la peur et insensible à la souffrance ; que toute sa conscience est centrée dans la vie divine, exprimée ici symboliquement par le terme " les Maîtres " ; qu'il n'a plus ni yeux, ni oreilles, ni langage, ni pouvoir, sinon dans le rayon divin que son sens le plus élevé a perçu — et pour ce rayon. C'est alors vraiment qu'il est sans peur, libre de toute souffrance, libre de tourment intérieur ou d'abattement ; son âme se tient debout — sans mouvement de recul, ni désir de remettre à plus tard — dans le plein éclat de la lumière divine qui le pénètre jusqu'à la dernière fibre de son être. C'est alors qu'il est entré en possession de son héritage et qu'il peut revendiquer sa parenté avec les instructeurs des hommes ; il se dresse, la tête haute, et il respire l'air même qu'ils respirent.

Mais avant que l'homme ait la moindre possibilité de réaliser cela, les pieds de l'âme doivent être lavés dans le sang du cœur.

Le sacrifice, ou l'abandon, que l'homme doit faire du cœur et de ses émotions est la première des règles ; il implique " l’accession à un état d'équilibre qui ne puisse être ébranlé par l'émotion personnelle ". C'est ce que réalise le philosophe stoïcien ; lui aussi, se tient à l'écart, et regarde d'un œil égal ses propres souffrances et celles des autres.

De même que les " larmes " symbolisent, dans le langage de l'occultiste, l'âme de l'émotion, et non sa manifestation matérielle, le " sang " signifie non pas le liquide désigné par ce mot, qui est un élément essentiel de la vie physique, mais le principe créateur vital à l'œuvre dans la nature de l'homme, qui l'entraîne dans l'existence terrestre pour lui faire expérimenter douleur et plaisir, joie et tristesse. Une fois qu'il a laissé ce sang s'écouler de son cœur, il se tient devant les Maîtres comme un esprit pur qui ne désire plus s'incarner par besoin d'émotion et d'expérience. Peut-être, dans les grands cycles du temps, son lot sera-t-il encore de vivre des incarnations successives dans la matière grossière; mais il n'y aspire plus : le désir de vivre, dans sa forme brute, l'a abandonné. Lorsqu'il se revêt d'une apparence d'homme dans la chair, il le fait dans la poursuite d'un but divin, afin d'accomplir l'œuvre des " Maîtres ", et pour nulle autre fin. Il ne recherche ni plaisir ni douleur, ne demande aucun ciel, et ne craint aucun enfer; cependant, il est entré en possession d'un grand héritage qui n'est pas tant une compensation pour les choses dont il a fait l'abandon qu'un état qui simplement en efface entièrement le souvenir. Désormais, il ne vit plus dans le monde, mais avec lui; son horizon s'est étendu aux dimensions de l'univers tout entier.

Δ

Notes :

  • (1) Il est vrai que toute personne intéressée à l'Occultisme apprend en lisant Éliphas Lévi, et d'autres auteurs, que le plan de " l'astral " est un plan de forces déséquilibrées, et qu'il y règne nécessairement un état de confusion. Mais ceci ne s'applique pas au plan de " l'astral divin ", qui est un plan où prédomine la sagesse, et par suite l'ordre.
  • (2) Il s'agit du tableau " Wheel of Fortune " (la Roue de la Fortune) peint en 1883 par Sir Edward B. Burne-Jones (N.d.T.).
  • (3) En anglais « the socialist and the reformer », termes utilisés par l'auteur dans le contexte anglo-saxon de la fin du 19e siècle (N.d.T.).

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