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Clairvoyance

[Cet article fut publié par W. Q. Judge dans sa Revue The Path, avril 1886.]

Les remarques suivantes ne prétendent pas être une critique des mérites ou des démérites littéraires du poème choisi comme sujet d'étude. En 1882, la Revue The Theosophist (1) a publié une critique d'un poème de M. H. G. Hellon intitulé « Le Voyant — Poème prophétique », 'et, comme l'on parle beaucoup de clairvoyance en Occident, il semble désirable de faire usage de ce poème afin d'étudier, dans une certaine mesure, la conception occidentale de la clairvoyance, et de présenter à mes compagnons de recherche le point de vue d'un étudiant instruit à une tout autre école.

Je n'ai pas encore pu comprendre le moins du monde ce qu'on entend par « clairvoyance » dans le langage du mysticisme occidental. Après avoir .essayé d'analyser les états de conscience de nombreux « Voyants », je suis plus loin que jamais d'acquérir quelque lumière sur le sujet, comme on l'entend ici, car il me semble qu'il n'existe aucune classification des différents états qui se manifestent sur ce plan-ci du globe, mais que tous ces états se mêlent d'une façon hétérogène. Nous voyons ainsi que l'état qui permet à peine quelques échappées  dans la lumière astrale est dénommé clairvoyance tandis que les. cas les plus élevés de manifestation de cette faculté sont appelés transes.

Pour autant que j'aie pu le comprendre, la « clairvoyance », comme on l'entend ici, ne s'élève pas jusqu'au niveau de Sushupti qui est l'état de sommeil sans rêves dans lequel la conscience la plus haute du mystique — formée de ses facultés intellectuelles et éthiques supérieures — cherche et saisit n'importe quelle connaissance dont il peut avoir besoin. Dans cet état, la nature inférieure du mystique est au repos (paralysée) ; seule sa nature supérieure plane dans le monde idéal à la recherche de sa nourriture. Par nature inférieure, j'entends ses principes physique, astral ou psychique, émotionnel et intellectuel, inférieurs, y compris l'aspect inférieur du cinquième principe (2). Mais même la connaissance obtenue durant l'état Sushupti doit être considérée de ce plan comme théorique, et susceptible, au moment de là reprise de possession du corps, de se mêler à l'erreur et aux idées préconçues que nourrit le mystique à l'état de veille, si nous la comparons à la connaissance véritable acquise au cours des diverses initiations. En dehors des mystères de l'initiation, le mystique ne peut recevoir aucune garantie que ses expériences, ses recherches, la connaissance qu'il obtient dans un état quelconque de conscience sont exactes.

Mais tous ces états variés sont nécessaires à la croissance. Jagrata, notre état de veille où tous nos organes, sens et facultés des plans physique et vital trouvent leur champ nécessaire d'expérience et de développement, est indispensable au soutien de l'organisme physique. Swapna, l'état de rêves, qui comprend tous les divers états de conscience intermédiaires entre Jagrata et Sushupti, tels que le somnambulisme, la transe, les rêves, les visions, etc... est nécessaire pour permettre aux facultés physiques de se reposer et aux facultés émotionnelles et astrales inférieures de vivre, de devenir actives et de se développer ; et Sushupti est nécessaire afin que la conscience des états Jagrata et Swapna puisse trouver le repos, et que le cinquième principe, qui est le principe actif en 'Sushupti, se développe par un exercice approprié.

La connaissance acquise en Sushupti peut être ramenée ou non dans la conscience physique; tout dépend des désirs de l'individu et de la préparation plus ou moins parfaite de ses consciences intérieures en vue de recevoir et de conserver cette connaissance.

Les voies de pénétration du monde idéal sont soigneusement gardées par des élémentaux contre l'intrusion des profanes.

Lytton fait dire à Mejnour (3) : « ... nous jugeons d'après des épreuves qui visent à purifier les passions et à élever les désirs. Et en cela la Nature nous contrôle et nous assiste, car elle place des gardiens terribles et des barrières insurmontables entre les ambitions du vice et le ciel de la science suprême ».

S'il est correctement guidé, le désir de la jouissance physique se transmue en un désir d'une chose plus naute qui graduellement se transforme en un désir de faire du bien à autrui et perd peu à peu, en s'élevant ainsi, sa caractéristique de désir pour se transformer en un élément du sixième principe.

Ce contrôle de la nature auquel Mejnour fait allusion est tangible dans l'intervalle naturel compris entre les limites maximum et minimum : l'on ne peut s'élever trop haut, ni descendre trop rapidement ni trop bas. L'assistance de la nature est sensible dans l'état Turya : lorsque l'adepte fait un pas en avant, la nature aide au suivant.

Dans l'étal Sushupti, il se peut qu'on trouve ou non l'objet de sa recherche ardente, et, dès qu'on l'a découvert et qu'on désire en ramener le souvenir dans la conscience normale, à ce moment même prend fin l'état Sushupti. Mais on peut alors se trouver dans une position difficile en quittant cet état. Les voies que doit emprunter la vérité pour descendre dans la nature inférieure sont fermées. Cette situation est magnifiquement décrite dans un proverbe indien : « Le son dans la bouche et le feu sont tous deux perdus ». Ceci est une allusion à une pauvre fille qui mange du son et veut en même temps ranimer le feu qui s'éteint devant elle. Elle l'active en soufflant sur les cendres tout en gardant le son dans la bouche, mais il tombe sur les braises mourantes les étouffant complètement; ainsi subit-elle une double perte. Dans l'état Sushupti l'anxiété qui est éprouvée en désirant ramener le souvenir des expériences dans la conscience agit comme le son sur le feu. Loin d'être une aide, comme certains se l'imaginent, le désir trop ardent de posséder certaines choses ou de travailler dans un certain sens est nettement pernicieux, et si nous permettons à ce désir de nous gagner pendant nos heures de veille il agira avec une force d'autant plus grande sur le plan de Shushupti. Le résultat de ces échecs est clairement exposé par Patanjali (4).

Alors même que les voies de pénétration dans la conscience inférieure sont ouvertes, la connaissance rapportée de l'état Sushupti peut, par suite des distractions et des difficultés qui se présentent sur les routes directes ou indirectes ascendantes et descendantes, se perdre en chemin, partiellement ou complètement, ou se mêler à de fausses idées ou à des erreurs.

Mais dans cette recherche de la connaissance en Sushupti, il ne doit pas rester la moindre trace d'indifférence ou de vaine curiosité dans la conscience supérieure, pas même une ombre d'hésitation latente à entrer dans cet état ; pas le moindre doute concernant la nécessité d'y pénétrer et l'utilité et l'exactitude de la connaissance qu'on a pu y récolter précédemment, ou qu'on est susceptible d'y glaner au moment présent. S'il existe un tel doute ou  une telle hésitation, les progrès de l'étudiant en seront retardés. De même aussi, la tromperie, l'hypocrisie, la dissimulation sont des entraves formelles. Dans notre état normal de veille, il arrive souvent qu'alors même que nous croyons nourrir des aspirations ardentes, un élément ou l'autre de notre conscience ou de nos consciences inférieures nous en donne le démenti; nous en concevons du dépit et rions de nous-mêmes, car telle est la nature du désir, inconséquente en elle-même. Dans l'état que nous envisageons existent des états subjectifs et objectifs, ou des classes subjectives et objectives de connaissance et d'expérience, tout comme il en existe dans l'état de Jagrata. Aussi est-il de la plus grande importance de rendre aussi élevés que possible vos motifs et vos aspirations tandis que vous êtes dans la condition normale. Malheur à celui qui oserait jouer avec les moyens que Sushupti met à sa disposition. L'une des façons les plus sûres pour les mystiques occidentaux de mésuser à la légère de cette opportunité consisterait par exemple à rechercher les chaînons manquants de l'évolution afin de ramener cette connaissance dans la conscience normale et d'étendre ainsi le domaine du savoir « scientifique ». Bien entendu, dès qu'un pareil désir se fait jour, celui qui l'éprouve est exclu de Sushupti (5).

Il peut être intéressant pour le mystique d'analyser la nature réelle du monde objectif, ou de s'élever jusqu'aux pieds des Manu (6), dans les sphères où l'intellect Monava est absorbé dans l'élaboration du moule d'une future religion, ou a créé celui d'une religion passée. Mais ici encore les limites maximum et minimum que nous impose la nature dans son contrôle sur nous-mêmes, doivent être prises en considération. Un trait essentiel de Sushupti, pour autant que nous puissions actuellement le comprendre, c'est que le mystique doit atteindre à toutes les vérités par le canal d'une seule source ou d'un sentier unique, c'est-à-dire par l'intermédiaire du monde divin qui appartient en propre à sa loge (ou à son instructeur) ; par ce sentier, il lui est loisible de s'élever aussi haut qu'il peut, quoique qu'on ne puisse dire ce qu'il en rapportera en fait de connaissance.

Nous pouvons maintenant nous demander quel est l'état de clairvoyance où s'est trouvé l'auteur de notre poème « le Voyant », et chercher à y découvrir les points faibles. Ensuite nous pourrons essayer d'avoir une idée des états atteints par Swedenborg, P. B. Randolph, et quelques-uns des voyants exercés ou non, naturels ou formés par leurs propres efforts, utilisant des boules de cristal ou des miroirs magiques, etc...

J'étudie ce poème dans le seul but d'indiquer des erreurs qui pourront servir à notre étude. Il contient aussi des beautés et des vérités que chacun peut goûter par lui-même.

Dans le passé, c'était une précaution nécessaire pour les mystiques d'écrire en un style figuré, de façon à cacher au profane les choses sacrées. En ces temps anciens, le symbolisme était fort répandu avec le mysticisme et les allégories étaient immédiatement comprises par ceux à qui elles étaient destinées. Mais les temps ont changé. Dans cet âge matérialiste qu'est le nôtre, les conceptions les plus fantaisistes existent, comme on le sait, dans le mental de nombreux êtres à tendances mystiques et spirituelles. La plupart des mystiques et de leurs fidèles ne sont pas a l'abri des superstitions et des préjugés qui trouvent dans l'Église et la science leur contrepartie. Ainsi donc, à mon humble avis, il n'y a plus de raisons pour traiter du mysticisme sous une forme allégorique ni pour mettre de tels écrits à la portée de tous en les publiant. Agir de la sorte est positivement pernicieux. Si les récits allégoriques et les romans qui induisent en erreur sur ce sujet visent à populariser le mysticisme en supprimant les préjugés existants, les auteurs devraient alors exprimer clairement leurs motifs. Il reste à décider si les bienfaits qui résultent d'une telle popularisation ne sont pas plus que contrebalancés par le mal causé à de pauvres adeptes ignorants du mysticisme, qui sont ainsi leurrés. Et les écrits allégoriques sont moins justifiés de nos jours qu'ils ne l'étaient du temps de Lytton. De plus, au cours de ce dernier quart de siècle [19ème], on a dissimulé, par des assertions symboliques ou erronées, beaucoup de choses que l'on peut révéler sans danger en termes compréhensibles. Terminons par là nos remarques générales, et examinons « Le Voyant ».

Dans l'Invocation, manifestement adressée au Guru (7) du « Voyant », nous trouvons ces paroles :

«  Alors qu'en des rêves délicieux je quitte cette vie,

«  Et qu'en une extase suave je perçois ses mystères,

«  Donne-moi ta lumière, ton amour, ta divine « vérité ! » ...

Le terme extase désigne ici uniquement l'un des états variés connus sous le nom d'état cataleptique ou somnambulique, mais ce n'est certainement pas Turiya  ni Sushupti. Dans un tel état, on ne peut découvrir que très peu des mystères de « cette vie », ou même de l'état d'extase ou de transe. Le soi-disant Voyant peut se « divertir » aussi innocemment et inutilement qu'un enfant qui s'amuse à barboter paresseusement dans la lagune, sans pour cela acquérir aucune connaissance, et en risquant finalement d'y perdre la vie. Il en est de même de celui qui nage, fait des cabrioles dans la lumière astrale, et perd pied dans un milieu étrange qui dépasse entièrement sa compréhension. La seule différence entre un tel Voyant et l'homme qui recherche simplement les plaisirs des sens c'est que le premier se livre à des excès physiques et astraux tandis que le second ne s'adonne qu'aux plaisirs physiques.

Ces occultistes s'imaginent qu'ils ont détourné leur intérêt du SOI personnel, tandis qu'en réalité ils n'ont fait qu'étendre le domaine de l'expérience et du désir, et reporter leur intérêt sur les choses qui concernent un aspect plus large de la vie (8).

Il est aussi sacrilège et répréhensible d'invoquer les bénédictions du Guru sur votre nature supérieure, dans le but de vous maintenir dans cet état de transe qui convertit les énergies supérieures en inférieures, que d'invoquer son aide pour vous enivrer de vin; car le monde astral est lui aussi matériel. Ceux qui prétendent pouvoir résoudre, à l'état de transe, les mystères d'un état de conscience quelconque, même de la conscience physique la plus basse, sont aussi vains dans leurs prétentions que les physiologistes et les mesméristes. À l'état de transe, si vous n'êtes pas d'une nature suffisamment élevée au point de vue moral, vous serez tentés et amenés irrésistiblement par le pouvoir de vos éléments inférieurs puissants à scruter les secrets de vos voisins, et à les calomnier lorsque vous serez revenus à l'état normal. Le plus sûr moyen de faire tomber votre nature supérieure dans les abîmes fangeux de votre monde physique et astral et de redescendre ainsi à l'état animal, consiste à entrer en transe ou à aspirer à la clairvoyance.

«  Et toi, (Guru), tu m'as laissé pénétrer derrière le voile,

«  Pour y contempler ton but, et marcher sur tes traces » .

Ces vers sont extrêmement pernicieux. Il est impossible, même pour un Hiérophante très élevé et dans l'un quelconque de ses états, de contempler le but de son Guru (9). C'est tout juste si sa conscience subjective peut atteindre le niveau de la conscience normale ou objective de son Guru. Ce n'est qu'au cours de l'Initiation que l'Initié perçoit non seulement son propre but immédiat, mais aussi Nirvâna, qui évidemment inclut également le but de son Maître, mais une fois la cérémonie terminée, il ne se rappelle plus que son propre but pour le « degré » suivant, à l'exclusion de toute autre chose (10). C'est là le sens des paroles du Dieu Jehovah s'adressant à Moise : « Et je retirerai ma main et tu verras mon dos, mais tu ne percevras pas mon visage ». De même dans le Rig Veda (11), nous lisons : « Obscur est Ton sentier, Toi qui es lumineux; la lumière est devant toi ».

M. Hellon commence son poème par une citation de Zanoni : « La première initiation de l'homme a lieu en transe ; dans les rêves commence -toute connaissance humaine ; là il jette au-dessus de l'espace incommensurable le premier pont fragile d'esprit à esprit -- notre monde et le monde au delà ».

Comme l'on cite souvent ce passage en l'approuvant et avec la certitude qu'il ne contient aucune erreur, je me permettrai de faire quelques remarques, d'abord au sujet de son mérite intrinsèque, et en second lieu au sujet de Lytton lui-même et de son Zanoni. Je ne parlerai pas de la manie qu'ont les écrivains mystiques de citer des passages sans les comprendre.

À l'étal Swapna, l'homme acquiert des connaissances humaines sujettes à caution, tandis que c'est à l'état Sushupti que la connaissance divine commence à naître en lui. Lytton donne ici un faux brillant à une série d'idées erronées, de manière à égarer les chasseurs de mysticisme, curieux et indignes, qui inconsciemment sont attirés par cet éclat. Il n'est pas exagéré de dire que, de nos jours, de telles assertions, au lieu de nous aider à découvrir le vrai sentier, ne font qu'engendrer sans fin des systèmes pour remédier aux maux de la vie, mais qui en fait n'arrivent jamais à les guérir. Les édifices bâtis de main d'hommes, appelés véritable Raja Yoga (12), conçus à l'état de transe se contredisent mutuellement et sont incohérents en eux-mêmes. C'est ainsi que s'élèvent d'innombrables conflits, que naît la bigoterie, tandis que les chercheurs de vérité, dévoués et innocents, sont trompés, et que les hommes à l'esprit scientifique, intelligents et compétents, fuient aussitôt toute tentative d'examen des prétentions de la véritable science. Dès qu'une vérité objective, limitée à un aspect de la question, est découverte par un Mesmer, un défenseur quelconque de l'antique Yoga Vidya (13), chante victoire et s'écrie : " Le Yoga est l'auto-hypnotisme et le mesmérisme en est la clef ; le magnétisme animal développe la Spiritualité et est en lui-même l'esprit, Dieu, Atman, « se leurrant ainsi lui-même avec l'idée qu'il aide l'humanité et la cause de la vérité, inconscient du fait qu'il dégrade de cette façon la science du Yoga-Vidya. Le médium ignorant prétend que son « esprit guide » est divin. Il semble n'y avoir que peu de différence entre les prétentions de ces deux classes de dupes et celles des matérialistes gui érigent le protoplasme en lieu et place de Dieu. Parmi les innombrables termes qui ont été profanés se trouvent ceux d'extase ou de transe, de Yoga, de Turiya, d'Initiation, etc.- Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Lytton, dans une de ses nouvelles, ait profané le mot Initiation et l'ait appliqué à tort à un simple état semi cataleptique. Pour ma part, je préfère employer toujours le terme Initiation dans son unique sens véritable, c'est-à-dire se rapportant à ces seules cérémonies sacrées au cours desquelles « Isis est dévoilée ».

N'en déplaise à Lytton, la première initiation de l'homme n'a pas lieu en transe. La transe est un état artificiel de veille, de nature somnambulique, dans lequel on ne peut rien apprendre au sujet de la nature réelle des éléments de notre conscience physique et bien moins encore concernant toute autre forme de conscience. Aucun des admirateurs de Lytton ne semble avoir pensé qu'à dessein — et bien qu'il y ait cru — il traitait de l'occultisme à la légère, ne désirant pas jeter les perles aux pourceaux. Un hiérophante de la classe de Mejnour — non pas Lyt'ion lui-même -— n'aurait jamais pu confondre les niaiseries du somnambulisme avec ne serait-ce que les premiers pas dans le Raja-Yoga. On peut s'en rendre compte dans la façon dont Lytton présente sur l'occultisme des idées absolument erronées, tout en faisant preuve lui-même d'une connaissance qu'il n'aurait pu posséder s'il avait vraiment ajouté foi à ces idées saugrenues. Il est bien connu qu'il finit par échouer après avoir accompli quelques progrès en occultisme, en tant qu'un haut disciple accepté. Son Glyndon pourrait bien être Lytton lui-même, et la sœur de Glyndon, Lady Lytton. Les hiéroglyphes du livre donné à Lytton pour qu'il les déchiffre — et dont il tira Zanoni — doivent être allégoriques. Ce livre contient en réalité les idées du maître que la conscience la plus haute du disciple s'efforce de lire. Mais ces idées n'étaient que les conceptions les plus banales contenues dans le mental du maître. Les profanes et les timorés prétendent toujours que le maître descend jusqu'au plan de l'élève. Ceci ne peut arriver en aucun cas. Et la précipitation du message du maître ne devient possible que lorsque les facultés intuitives et éthiques les plus hautes de l'élève atteignent le niveau de l'état normal objectif du maître. Dans Zanoni cette vérité se dissimule dans l'assertion qu'il dut lire les hiéroglyphes — ils ne lui parlèrent pas. Et il confesse dans sa préface qu'il est loin d'être sûr de les avoir correctement déchiffrés. L' « enthousiasme », dit-il « se manifeste lorsque la partie de l'âme qui est au-dessus de l'intellect s'élance vers les dieux et en reçoit l'inspiration ». Les erreurs que l'on pourra trouver dans son ouvrage seront donc dues à des assertions volontairement erronées ou aux difficultés qu'il a éprouvées à déchiffrer les caractères.

«  Je vois en rêve un monde si merveilleux,

«  Que j'aimerais y demeurer sans trêve.

«  Et, passant d'une sphère éclatante à une autre

«  En des rêves extatiques, purs et sans entraves,

«  Mes sens internes saisissent d'étranges formes,

«  Tandis que m'accueillent de mystérieuses mains » .

De telles descriptions vagues sont plus qu'inutiles. Les sens internes sont les sens psychiques et le fait qu'ils perçoivent des formes étranges et de simples apparences dans le monde astral n'est d'aucune utilité ni d'aucune instruction. Dans la lumière astrale, formes et apparences sont légion, et elles empruntent leurs formes non seulement dans le mental du voyant, et à son insu, mais encore, dans de nombreux cas, dans le mental d'autres personnes.

«  Oh ! Pourquoi faut-il que ma clarté soit toujours moins éclatante,

«  Et que la lumière ineffable te bénisse

«  Dans ta solitude étoilée ? » .

Voilà qui est complètement dénué de sens éthique. Dans ces vers on doit penser que le voyant se montre jaloux de la lumière que possède son Guru, ou bien c'est qu'il tâtonne dans l'obscurité, ignorant même la raison d'être de son état inférieur à celui de son Guru. Toutefois, M. Hellon ne s'est pas trompé quant à l'existence d'un tel sentiment. Il est vrai qu'il peut exister et être ressenti à l'état de transe et de rêves. À notre état de veille ordinaire, les attachements, les désirs, etc... sont la vie même de nos sens physiques; de même aussi les énergies émotionnelles se manifestent sur le plan astral, et de ce fait elles nourrissent et fortifient les sens astraux du voyant, les soutenant durant son état de transe. Si elle n'étant pas ainsi vitalisée par ces sens, la nature astrale entrerait en repos.

Il n'est donc pas nécessaire d'apporter d'autres preuves pour démontrer qu'un état quelconque entretenu par la vitalité des désirs et des passions ne peut être considéré que comme un moyen pour développer une partie de la nature animale. Van Helmont est de la même opinion que M. Hellon (14). Nous ne pouvons donc croire un seul instant que dans un tel état le " Moi " de cet état soit Atman (15). Ce n'est que le faux « Moi », le véhicule du « Moi » réel. C'est Ahankara — le soi inférieur ou l'individualité de l'état de veille — car, même à l'état de transe, la manifestation inférieure du sixième principe ne joue pas un plus grand rôle et ne se manifeste pas plus qu'à l'état de veille. Le changement réside seulement dans le champ d'action qui est transposé du plan de veille au plan astral, le corps physique restant plus ou moins en repos. S'il en était autrement, nous verrions chaque jour des somnambules se développer au point de vue de l'intellect, ce qui n'est pas le cas.

Supposons que nous mettions en transe un homme illettré. Dans cet état, il sera capable de lire, dans la contrepartie astrale des livres d'Herbert Spencer ou de Patanjali, autant de pages que nous voudrons, ou même les idées inédites de Spencer, mais il ne pourra jamais comparer les deux systèmes, à moins qu'un autre mental n'ait déjà fait ce travail, en quelque langue que ce soit. Aucun somnambule ne peut non plus analyser et décrire le mécanisme compliqué des facultés astrales, encore bien moins des facultés émotives ou de celles du cinquième principe. Car, pour les analyser, il faut qu'elles soient au repos, permettant ainsi au soi supérieur de se livrer à cette analyse. Aussi, lorsque M. Hellon écrit :

«  Voici qu'une transe envahit mon esprit »

est-il tout à fait dans l'erreur, car Atman, ou l'esprit, ne peut entrer en transe. Quand une énergie d'un plan inférieur s'élève jusqu'à un plan supérieur, elle y reste silencieuse pendant un certain temps, jusqu'à ce que, par suite du contact avec les habitants de ce nouveau milieu, ses pouvoirs soient mis en activité. L'état somnambulique se présente sous deux aspects : a) éveillé, il est alors psycho-physiologique ou astrophysique;

b) endormi, où il est alors psychique. Dans ces deux cas, c'est seulement les sens et la conscience physiques que peut envahir la transe partiellement ou complètement.

«  Et de mon front jaillit la vision », etc... »

Tout ceci, et beaucoup de ce qui suit est pure imagination ou interprétation erronée. Comme, par exemple, « flottant de sphère en sphère ». Dans cet état, le voyant est limité à une seule sphère — l'astrale ou psycho-physiologique — aucune autre sphère plus élevée ne lui étant compréhensible.

Parlant de l'époque où le sixième sens sera développé, il dit :

« Partout où pourra atteindre l'humanité,

« Ses fils ne verront plus de mystères ;

« Chacun lira dans le mental des autres » .

Ici, le voyant fait même preuve d'un manque de connaissance théorique concernant l'époque envisagée. Il s'est imprudemment précipité dans le monde astral sans avoir aucune connaissance de la philosophie des mystiques. À supposer même que le douzième sens se développe — et à plus forte raison si ce n'est que le sixième sens physique — il sera toujours aussi difficile de lire la pensée d'autrui. Tel est le mystère de Manas (16). M. Hellon est évidemment induit en erreur par les succès apparents — possibles, durant une période de transition de l'évolution mentale d'une race —- de ces individus au mental développé d'une façon anormale, qui sont capables de lire la pensée des autres —ce qu'ils ne font d'ailleurs qu'imparfaitement. Si un être doué d'un sixième principe hautement développé, se permettait ne fût-ce que six fois, de lire la pensée d'autrui, il arrêterait sans aucun doute ce développement en s'en servant pour fortifier le mental et les désirs. D'autre part, le voyant de M. Hellon semble ignorer complètement que le développement des facultés supérieures n'a pas pour objet l'intrusion dans le mental des autres, et que l'économie du monde occulte donne au mystique un privilège important, en ce sens que les pages de sa vie et de son manas sont soigneusement closes pour tout intrus indiscret, et que la clé est à la garde sure de son Guru qui ne la prêtera jamais à personne d'autre. Si les lois de la nature sont si strictes dans le monde occulte, combien davantage encore le sont-elles dans le monde de tous les jours. Faute de cela, on n'aurait aucune sécurité, et le sixième sens serait un leurre et une malédiction pour l'ignorant, comme le sont déjà la vue et l'instruction. L'homme doué du sixième sens ne serait pas non plus un être « parfait ». Il lui sera tout aussi difficile d'arriver à la vérité à l'aide de ce sixième « sens » que maintenant. Son horizon n'aura fait que s'élargir, et ce que nous acquérons maintenant comme vérité aura passé dans l'histoire, la littérature et les axiomes populaires. Ce qu'on appelle « Sens » n'est jamais rien de plus qu'un canal qui permet au désir de se manifester et d'amener des souffrances à nous-mêmes et aux autres.

Le poème tout entier prête à confusion, surtout par certaines expressions telles que les suivantes :

« Son esprit contemple les tourbillons d'ici-bas,

« Il regarde son corps nourrir le sol terrestre...

« Une race douée d'un sixième sens élevée depuis des âges jusqu'à la zone divine.»

Notre Soi Supérieur — Atma — ne pourra jamais contempler les tourbillons de ce monde, ni voir le corps, car s'il pouvait voir le corps ou les tourbillons d'ici-bas, cela indiquerait qu'il serait attiré vers eux et qu'il serait amené à descendre jusqu'au plan physique, où il se transmuerait plus ou moins en nature physique. De même l'élévation d'une race douée du sixième sens jusqu'à la sphère de Dieu ou d'Atma, suppose, à l'encontre de toute philosophie, que ce sixième sens puisse s'élever jusqu à ce plan, alors qu'il n'intéresse que notre nature physique, ou tout au plus notre nature astro-physique.

En exerçant uniquement les pouvoirs psychiques, on ne peut réaliser de véritables progrès : on ne fait que jouir de ces pouvoirs, comme d'une sorte d'alcool, sur le plan astral, ce qui amènera un karma défavorable. Le véritable sentier vers la sagesse divine réside dans l'accomplissement altruiste de notre devoir, là même où nous nous trouvons, car ainsi nous transmuons notre nature inférieure en supérieure, en suivant les directives de Dharma — le Devoir, sous tous ses aspects.

--  MURDHNA JOTI  --

Notes :  

  • (1) Voir cette Revue Volume ïll, page 177.
  • (2) Voir Le Bouddhisme Ésotérique pour la classification septuple adoptée par beaucoup de Théosophes.
  • (3) Zanoni, Livre IV, Chapitre II.
  • (4) Aphorismes du Yoga de Patanjali — l" Partie Aphorismes 30 et 31.
  • (5) Ce qui suit, extrait de la Kaushitaki Upanishad, (voir la traduction de Max Müller, ainsi que celle publiée par la Bibliotheka Indica, avec les commentaires de Sankaracharya, traduction Cowell) pourra intéresser les étudiants. « Agatasatru lui dit : Bâlâki, où cette personne a-t-elle dormi  ? Où était-elle ? D'où est-elle revenue ? Bâlâki ne savait pas. Et Agatasatru lui dit : Voici où cette personne a dormi, où elle était, d'où elle est revenue : les artères du cœur appelées Hita, s'étendent du cœur de la personne vers le corps environnant. Fines comme la millième partie d'un cheveu, ces artères sont remplies d'un fluide léger de couleurs variées : blanc, noir. jaune, rouge. C'est là que se trouve la personne quand elle dort sans rêver (Sushupti). Elle s'unit alors à ce seul prâna (souffle) ».
    (Ailleurs, le nombre de ces artères est, dit-on, de 101). « Comme un rasoir s'adapte à sa gaine, comme le feu au foyer, de même ce soi conscient pénètre le soi du corps jusqu'aux cheveux et aux ongles ; il est le maître de tout, et avec tout il mange et jouit. Tant qu'Indra ne comprit pas le soi, les Asuras (les principes inférieurs de l'homme) le dominèrent. Quand il l'eut compris, il conquit les Asuras et obtint la suprématie parmi tous les dieux. De même aussi, tous ceux qui l'ont compris, obtiennent la prééminence, la souveraineté, la suprématie». Et dans la Chandogya Upanishad, VI, Prap. 8. Kh. l, nous lisons : " Quand l'homme dort ici-bas, mon cher fils, il s'unit au Vrai — dans le sommeil Sushupti — il s'en est allé vers son vrai soi. C'est pourquoi l'on dit qu'il est Swapita lorsqu'il dort parce qu'il est parti (apita) rejoindre son soi (sva) ». Et dans la Prasna Up. II,1, nous voyons : " Il y a 101 artères qui partent du cœur; l'une d'entre elles pénètre le sommet de la tête, c'est en s'élevant par son intermédiaire, que l'homme atteint l'immortel. Les autres servent à s'échapper dans différentes directions.". (Ed. Path).
  • (6) Ceci soulève une question extrêmement intéressante et d'une très grande importance qui ne peut être traitée ici, mais qui sera étudiée dans d'autres articles. En attendant, les théosophes peuvent exercer leur intuition sur ce sujet (Ed. Path).
  • (7) Un Guru est un Instructeur spirituel.
  • (8) Voir la Lumière sur le Sentier Règle l. Note. 8.
  • (9) II est un cas exceptionnel où le but du Guru peut être perçu, mais alors oe dernier doit mourir car il ne peut exister deux égaux.
  • (10) II n'y a pas de contradiction entre cette assertion et le paragraphe précédent où l'on disait qu'il était impossible d'apercevoir le but du Guru. Lors de la cérémonie de l'initiation, il n'y a plus aucune séparation entre tous ceux qui y participent. Tous réalisent une même unité, et c'est pourquoi même le plus haut (Hiérophante, lorsqu'il confère une initiation, n'est plus son soi séparé mais seulement une partie du tout dont le candidat est lui-même un fragment ayant momentanément autant de pouvoir et de connaissance que le plus haut initié présent, — « Ed. du Path ».
  • (11) Rig Veda IV, VII, 9.
  • (12) Science Divine.
  • (13) La connaissance du Yoga qui consiste à « s'unir avec son Soi supérieur ».
  • (14) Voir Zanoni, Livre IV, Chapitre III.
  • (15) L'âme supérieure.
  • (16) Le cinquième principe.

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