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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 6, Maîtrise de soi

Dans ce chapitre, il est question de plus d'un sujet. Il termine ce que j'appellerais la première série, la totalité des dix-huit chapitres devant être divisée en trois groupes de six chapitres chacun (1).

Le renoncement, l'égalité d'âme, la véritable méditation, le juste milieu dans l'action, l'Unité de toute chose, la nature de la renaissance, l'effet de la consécration sur la renaissance et le devachan, tout y est abordé.

C'est un chapitre particulièrement pratique qui serait d'un immense bénéfice aux théosophes s'ils en saisissaient complètement le sens et s'ils l'appliquaient. Les erreurs faites il y a bien des milliers d'années par des disciples se trouvent répétées aujourd'hui. De nos jours, comme alors, il y a des gens qui pensent que le véritable renoncement consiste à ne rien faire, si ce n'est pour eux-mêmes, à se soustraire aux devoirs actifs et à consacrer leur attention à ce qu'ils se plaisent à appeler le développement du soi. Il y a, d'autre part, ceux qui confondent l'action incessante avec la véritable consécration. Le vrai sentier se trouve entre les deux.

L'abandon des actions de ce monde — appelé samnyasa — correspond exactement à ce qui est connu en Europe comme la vie monastique, particulièrement celle qui est pratiquée dans certains ordres très ascétiques. Adopté de façon égoïste, avec une fausse notion du devoir, cet abandon ne peut constituer la véritable consécration ; c'est seulement une démarche pour obtenir son propre salut. La voie adoptée par certains étudiants théosophes ressemble beaucoup à cette démarche erronée, bien qu'elle soit pratiquée librement en vivant dans le monde et non derrière les murs d'un cloître.

Pour arriver à réellement renoncer à l'action et parvenir à la consécration, l'on doit transposer le problème sur un autre plan. Sur celui du cerveau physique, il n'y a aucun moyen pour résoudre une contradiction comme celle qui semble exister dans l'enseignement qui enjoint d'accomplir les actions tout en renonçant à leur accomplissement. C'est précisément ici que de nombreux lecteurs de la Bhagavad-Gîtâ s'arrêtent, déconcertés. Habitués, depuis si longtemps, à penser au physique et à vivre en lui, les termes qu'ils emploient pour exprimer leur pensée sont si matériels dans leur application qu'ils présument, en voyant cette contradiction, que le livre ne leur sera d'aucun profit. Mais si l'on aborde cette difficulté en considérant que c'est le mental le véritable acteur, et que les actions sont les pensées elles-mêmes et non leurs expressions extérieures mortes, on peut alors comprendre qu'il soit possible d'être un homme de renoncement en même temps qu'un consacré, et d'accomplir extérieurement toutes les actions — des multitudes d'actions — en étant aussi actif que celui qui s'implique entièrement dans la poursuite des choses de ce monde, tout en demeurant soi-même ni attaché, ni affecté.

Le devoir — l'impératif final, le " que devrais-je faire ? " — s'introduit ici et s'intègre au procédé. Il ne s'agit pas d'accomplir n'importe quelle action, ni toutes les actions, ni de faire sans attention vigilante et sans discernement tout ce qui se présente à nous. Il nous faut découvrir quelles sont les actions à accomplir et les faire pour cette raison et non pour quelque résultat que nous espérerions en tirer. Le fait que nous puissions être parfaitement certains du résultat n'est pas une raison pour permettre à notre intérêt de s'y attacher. Ici encore, certains théosophes s'imaginent trouver une grande difficulté. Ils déclarent que si l'on connaît le résultat on est certain de s'y intéresser. Mais c'est précisément la tâche qu'il faut tenter : maîtriser son mental et ses désirs de manière à ne pas être attaché aux résultats.

Poursuivre cette pratique c'est entreprendre la véritable méditation qui bientôt deviendra permanente. Car l'homme qui surveille ses pensées et ses actions, de manière à n'accomplir que les actes qui doivent être faits, arrivera progressivement à une concentration qui accroîtra le pouvoir de la véritable méditation. Fixer un point du mur, pendant une durée déterminée, ou rester pendant un autre laps de temps dans un état mental de vacuité parfaite, qui dégénère bientôt en sommeil, ce n'est pas cela la méditation. Toutes ces choses sont de simples formes qui, à la fin, ne produisent aucun bien durable. Ignorant la vraie voie, de nombreux étudiants ont cependant couru après ces folies. La vérité est que la bonne méthode n'est pas facile : elle requiert de la pensée et un effort mental, à exercer avec persistance et foi. Regarder fixement des points et s'adonner à des pratiques de ce genre, appelées à tort occultes, ce sont des choses aisées en comparaison avec la vraie méthode.

Toutefois, nous sommes humains et faibles. Comme tels nous avons besoin d'aide, car le soi extérieur ne peut réussir dans la bataille. Aussi Krishna insiste-t-il sur la nécessité d'élever le soi inférieur à l'aide du soi supérieur, car l'inférieur est, pour ainsi dire, l'ennemi du supérieur et nous ne devons pas permettre que prévale le plus mauvais [v. 5-6].

Tout dépendra de la maîtrise de soi-même. Le soi inférieur attire continuellement vers le bas l'homme qui ne s'est pas maîtrisé, car l'inférieur est si proche des ténèbres épaisses qui environnent les premiers degrés de l'échelle de l'évolution qu'il est partiellement démoniaque. Tel un poids lourd, il tend toujours à entraîner vers les profondeurs l'homme qui n'essaie pas de se maîtriser. Cependant, le soi est par ailleurs si proche de la divinité qu'une fois conquis il devient l'ami et l'aide du vainqueur. Les Soufis, qui appartiennent à la secte mystique musulmane, ont symbolisé la chose dans leur langage poétique par une allégorie évoquant une femme ravissante, qui n'apparaît qu'un instant à sa fenêtre pour ensuite disparaître. Aussi longtemps que son amant parle de leur séparation, elle refuse de lui ouvrir la porte ; mais dès qu'il reconnaît leur unité, elle devient son amie fidèle.

Viennent ensuite dans la Gîtâ quelques versets [v. 7-9] qui indiquent sommairement une condition extrêmement difficile à réaliser : l'égalité d'âme et la concentration sur l'Être Suprême dans le chaud et le froid, le plaisir et la douleur, le succès et l'échec. Nous ne pouvons y parvenir facilement, même peut-être en de nombreuses vies, mais nous pouvons le tenter. Chaque effort déployé dans cette direction est préservé dans notre nature intime et ne peut se perdre à la mort. C'est un gain spirituel — les biens accumulés au Ciel dont a parlé Jésus (2) Décrire la perfection de l'égalité d'âme c'est dépeindre un Adepte du plus haut degré, un être qui a passé au delà de toutes les considérations terrestres et qui vit sur les plans supérieurs. L'or et les pierres sont pour lui d'égale valeur [v. 8]. Ne pouvant réaliser à l'aide de l'or les objectifs qu'il a en vue, il en résulte que l'or et les cailloux ont pour lui même valeur. De plus, il est si calme et libéré des illusions du mental et de l'âme qu'il demeure toujours le même, que ce soit en compagnie d'ennemis ou d'amis, de justes ou de pécheurs.

Cette condition sublime nous est donc présentée comme un idéal vers lequel nous devons tendre nos efforts, lentement mais fermement, de manière à pouvoir nous en approcher au cours des temps. Si nous ne commençons jamais nous n'y arriverons jamais, et, quitte à échouer constamment, il vaut beaucoup mieux adopter cet idéal élevé que de n'en avoir aucun.

II est cependant vraisemblable que certains commettront ici une erreur. Ils l'ont faite, en vérité : ils se sont bien fixé l'idéal, mais d'une manière par trop matérielle et humaine, puis ils se sont imaginé marcher sur le sentier choisi en suivant une pratique extérieure, en faisant semblant de considérer comme identiques pour eux l'or et la pierre, tout en préférant l'or au fond de leur cœur. Leur égalité d'âme, ils l'ont réservée pour les affaires des autres, tandis qu'eux-mêmes contrariaient et alarmaient leurs parents et amis par leur façon de vivre leur marotte et leur négligence coupable de leur devoir évident. En vérité, ils ont recherché l'égalité de l'âme, mais n'ont pas vu qu'elle ne peut être acquise qu'au moyen du juste accomplissement du devoir et non en choisissant parmi leurs devoirs et leurs entourages ceux qui leur étaient agréables (3)

NOTES

  • (1). [Voir note générale 5-1.]
  • (2). [Cf. Matthieu, 6, 19-20 : " Amassez-vous des trésors dans le Ciel... "..]
  • (3). [Cet article est paru dans la revue The Path, vol. 10, fév. 1896, pp. 346-9. Noter que ce texte, précédant de quelques semaines la mort de Judge (21 mars 1896), est postérieur aux deux articles que l'auteur avait consacrés au septième chapitre en nov./déc. 1895 (après une interruption de 7 ans, vu que l'article sur le cinquième chapitre remontait à déc. 1888.]

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