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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 5, Renoncement à l'action

Le titre de ce chapitre est, en sanskrit, " Karma-sanyâsayog " , qui signifie " Le Livre de la Religion par le Renoncement au Fruit des Œuvres "(1). Ce chapitre m'a toujours paru l'un des plus importants de la Bhagavad-Gîtâ. Le poème étant divisé en dix-huit parties, l'ensemble doit se distribuer en 6 groupes de 3 chapitres chacun (2) ; nous en avons terminé quatre et ce cinquième se trouve bien au delà de la 1ère division.

Arjuna est censé présenter les objections ou les vues des deux grandes écoles hindoues appelées Sâmkhya et Yoga, l'une d'elles conseillant à ses fidèles le renoncement à toutes les œuvres et l'inaction complète, l'autre encourageant à l'accomplissement des actions. Ces vues divergentes donnèrent lieu naturellement à de grandes différences dans la pratique, les disciples de l'une étant constamment engagés dans l'action, et ceux de l'autre demeurant dans une inaction continuelle. Aussi trouvons-nous en Inde, même de nos jours, un grand nombre d'ascètes qui restent inertes tandis que nous en voyons qui, au contraire, ne cessent d'accomplir du karma, en vue d'obtenir le salut. Un tant soit peu de réflexion fera comprendre à l'étudiant que le seul résultat de l'action, en tant que telle, doit être une poursuite de l'action ; il s'ensuit que les œuvres seules, aussi grand qu'en soit le nombre, ne pourront jamais par elles-mêmes conférer le nirvâna, ou arrêter karma. Le seul produit direct de karma est karma. C'est la difficulté qui s'est dressée devant Arjuna dans le cinquième dialogue. Il dit ;

Tu prônes, ô Krishna, le renoncement aux œuvres, et d'autre part la consécration par leur moyen. Indique-moi avec précision la seule et unique voie qui des deux est la meilleure (3)

À quoi Krishna répond ;

S'abstenir des œuvres
Est bien, accomplir des œuvres avec sainteté
Est bien ; les deux voies conduisent à la béatitude suprême ;
Mais entre elles la meilleure est celle choisie par celui
Qui, œuvrant pieusement, ne s'abstient pas.
C'est lui le vrai Renonçant qui, ferme et stable,
Ne recherchant rien, ne rejetant rien, résiste à l'épreuve
Des " paires d'opposés (4) " .

Selon certains, le sens de ces paroles du Maître serait que, la vie de l'ascète étant très dure, presque impossible pour la majorité des hommes, il serait plus sage d'accomplir maintenant des bonnes actions dans l'espoir qu'elles conduisent, dans la suite à une renaissance favorable, dans des circonstances telles qu'un complet renoncement à l'action — extérieurement — devienne tâche aisée, en sorte que ces deux genres de pratique n'étaient pas destinés à être soumises au choix de l'étudiant, celui-ci ne devant pas être placé devant un dilemme l'obligeant à choisir. Tel n'est pas le sens, à mon avis. Je pense, au contraire, que l'alternative, d'apparence facile, d'accomplir convenablement les actions est en réalité la plus difficile de toutes les tâches. Ainsi, nous aurons beau attendre une naissance favorable et un milieu répondant à nos vœux ardents, qui non seulement nous permettraient, mais en fait nous imposeraient, un nouveau genre de vie, rien de tout cela ne nous arrivera jamais tant que nous n'aurons pas appris ce qu'est le juste accomplissement des actions. Cette connaissance ne peut en aucun cas être gagnée en renonçant maintenant à l'action. En vérité, on peut être sûr qu'à moins d'avoir déjà passé dans une vie quelconque par l'autre expérience, personne ne sera capable de renoncer au monde. On peut trouver de ces gens qui le tentent, mais à moins d'avoir été confrontés à toute action, ils ne pourront continuer. C'est le caractère intérieur de l'homme lui-même qui est l'épreuve réelle. Qu'importe combien de fois il a pu renoncer au monde, au fil d'innombrables renaissances, si sa nature intérieure n'a pas renoncé, il restera le même homme durant la période entière ; dans l'une ou l'autre de ses vies ascétiques, chaque fois que se présentera la tentation ou la circonstance appropriée, il tombera du haut de son ascétisme extérieur.

Pour appuyer mon opinion concernant l'extrême difficulté du vrai renoncement par la voie de l'action, reportons-nous à ce que dit Krishna plus loin dans le chapitre ;

Cependant un tel détachement du monde, ô Chef !
Est difficile à gagner sans beaucoup de sainteté (5).

Krishna fait l'éloge des deux écoles, en disant à Arjuna que les disciples de chacune d'elles arrivent à une même fin ; mais il ajoute que le juste accomplissement de l'action est préférable. Il nous faut maintenant réconcilier ces deux positions. Si une pratique est préférable à l'autre et que, néanmoins, toutes deux conduisent au même but, il doit y avoir quelque raison pour les comparer, ou bien il s'ensuivrait une irréductible confusion. En suivant ces conclusions en apparence équivalentes, maints investigateurs ont abandonné l'action, en espérant ainsi gagner le salut. Ils n'ont tenu aucun compte du sixième verset qui dit ;

Ô toi aux bras puissants, il est difficile d'atteindre au véritable renoncement sans le juste accomplissement de l'action ; l'homme consacré qui accomplit convenablement l'action atteint au véritable renoncement sans tarder (6).

Ici encore, nous voyons qu'un rang plus élevé est assigné à l'accomplissement de l'action. Le sens des paroles de Krishna paraît clair ; si l'on renonce à l'action au cours d'une vie quelconque, en persévérant dans la même ligne de conduite durant toutes les vies ultérieures, celles-ci en ressentiront les effets et l'homme qui a renoncé sera conduit finalement à voir comment il devrait commencer à mettre un terme à ce genre de renoncement et à entreprendre l'accomplissement des œuvres tout en renonçant à leurs fruits. Selon l'avis de nombreux occultistes, c'est là le sens véritable. On sait parfaitement que l'Ego qui retourne à la renaissance est affecté par les actions de ses incarnations précédentes. Ces effets se font sentir non seulement en ce qui concerne les circonstances dans les vicissitudes variées de l'existence, mais aussi dans sa tendance naturelle vers tel ou tel genre particulier de pratique religieuse. Cet effet opère pendant un laps de temps, ou sur un nombre de naissances exactement proportionné à l'intensité de la pratique précédente. Et naturellement, dans le cas d'un homme qui a délibérément renoncé à tout dans le monde et qui s'est voué pendant de nombreuses années à l'ascétisme, l'effet doit être ressenti durant de nombreuses incarnations et longtemps après l'épuisement d'autres impressions temporaires. En continuant ainsi durant de si nombreuses naissances, l'homme acquiert finalement la clarté de vision intérieure qui l'amène à discerner la méthode qu'il devrait réellement suivre. En plus du développement naturel, il recevra aussi l'assistance des esprits qui ont passé par toutes les expériences nécessaires et qu'il peut être sûr de rencontrer. Ces considérations recevront une confirmation supplémentaire au sixième chapitre, dans les versets évoquant la naissance de tels disciples ;

Ainsi a-t-il retrouvé les sommets qu'avait atteints
Son cœur, aussi s'efforce-t-il à nouveau
Vers la perfection, avec plus d'espoir, cher Prince !
Car il est mû par le désir de jadis, Inconsciemment (7).

Nous devons donc nous efforcer de comprendre comment renoncer au fruit de nos actions ; c'est ce que Krishna a en vue lorsqu'il nous dit d'accomplir les actions comme un renoncement. L'effet polluant d'un acte n'est pas dans la nature de l'acte lui-même, pas plus que son effet purificateur n'est dû à l'œuvre particulière que nous pourrions accomplir, mais, dans les deux cas, le péché ou le mérite se trouve dans le sentiment intime qui accompagne l'action. Un homme peut donner des millions en aumônes sans pour cela améliorer en rien son propre caractère. Certes, il en récoltera des récompenses matérielles, peut-être dans quelque autre vie, mais même celles-là ne lui seront d'aucun profit, puisque lui-même n'aura pas changé. Un autre, au contraire, peut ne donner que de bonnes paroles, ou de petites sommes, n'ayant que cela à donner, et si grand en sera le bénéfice dû au sentiment qui accompagne chaque action qu'il progressera rapidement sur l'arc ascendant conduisant à l'union avec l'Esprit. Dans le Testament chrétien, nous voyons cette opinion confirmée par Jésus de Nazareth dans son commentaire sur l'obole de la veuve (8) où il considère ce don comme beaucoup plus précieux que tout ce qui avait été offert par les autres. Il ne pouvait faire allusion à la valeur intrinsèque des deux piécettes données, ni juger l'acte sous cet angle, car il était facile d'évaluer la somme ; il ne prit en considération que le sentiment intérieur de la pauvre femme au moment où elle offrit tout ce qu'elle possédait.

Ainsi, en quelque sens que nous nous voyions en train d'agir, nous constatons combien il est difficile de pratiquer véritablement le renoncement. Et nous ne pouvons espérer atteindre la perfection de ce genre supérieur de renoncement par l'action, et dans l'action, dans l'incarnation présente, que ce soit celle où nous avons commencé un tel effort, ou même la vingtième. Pourtant, nous pouvons essayer, et tel est notre devoir ; si nous persévérons, la tendance vers la compréhension véritable se développera dans chaque vie plus rapidement qu'il ne serait possible autrement.

Et même lorsqu'il s'agit d'un but élevé, tel que l'aspiration à devenir disciple sous la direction d'un Maître, ou même le désir d'atteindre à l'adeptat, nous rencontrons la même difficulté. Cette aspiration est recommandable au delà de toute expression, mais si, une fois que nous l'avons formulée, nous nous posons froidement la question ; " Pourquoi ai-je ainsi cette aspiration ? Pourquoi vouloir être près, de façon tangible, du Maître ? " , nous sommes obligés de convenir que la force motrice qui nous a portés vers cette aspiration était teintée d'égoïsme. En fouillant dans le forum de notre propre conscience, il nous est facile de le prouver et de savoir si c'est pour nous-mêmes ou pour la grande masse des hommes, riches ou pauvres, méprisables ou nobles, que nous avons nourri cette aspiration. Serions-nous capables de nous sentir satisfaits si l'on nous disait soudain qu'en vertu de notre ardent désir ce bonheur fut accordé à d'autres, et que nous-mêmes devrions attendre encore une dizaine de vies pour l'obtenir ? Il serait plus sûr de répondre que nous en serions désolés. Dans le 12ème verset, nous trouvons exposés, en termes clairs, à la fois le remède à cette difficulté, et la difficulté elle-même.

Celui qui accomplit parfaitement l'action, en abandonnant son fruit, atteint le repos par le moyen de la consécration ; celui qui accomplit mal l'action, attaché à ses fruits par le désir, reste enchaîné (9).

Ces instructions seront très difficiles pour tous ceux qui vivent pour eux-mêmes et qui n'ont pas commencé à comprendre, fût-ce seulement dans une faible mesure, qu'ils ne sont pas ici pour leur propre intérêt. Mais dès que nous sentons qu'il n'y a pas de séparation entre nous et toute autre créature et que notre Soi Supérieur est toujours en train de nous conduire à travers toutes les expériences de la vie, afin que nous arrivions à reconnaître l'unité de tout, alors nous essayons d'acquérir la foi et l'aspiration convenables, au lieu d'agir continuellement d'une manière opposée au but du Soi Supérieur. Et nous n'avons pas à être découragés, comme le sont certains, par l'extrême difficulté d'éliminer le désir égoïste de progresser. Ce sera là notre tâche durant de nombreuses vies, et nous devrions la commencer volontairement dès que nous en prenons connaissance, au lieu d'attendre pour cela qu'elle s'impose à nous par des souffrances et des défaites répétées.

Une erreur commune aux étudiants théosophes, ainsi qu'aux non théosophes, est redressée dans ce chapitre. Il est dit couramment que si ces doctrines étaient suivies à la lettre il en résulterait un être indifférent à tout sauf à l'acquisition du calme qui naît de l'extinction dans l'Esprit Suprême, ce qui serait le comble de l'égoïsme. Les auteurs populaires contribuent à cette impression ridicule, comme on peut le voir dans les nombreux articles sur ce sujet. Chez ces auteurs, c'est la conséquence de la préoccupation de " l'inflation de la personnalité " qui est le fléau de l'âge actuel, selon l'opinion des occultistes, mais qui représente le plus beau trait de notre époque aux yeux de ceux dont nous parlons. Krishna l'explique assez clairement dans le 25ème verset ;

L'absorption dans l'Esprit Suprême est acquise par le sage à la vision claire, dont les péchés sont épuisés, qui a tranché tous les doutes, qui maîtrise ses sens et ses organes et qui se consacre au bien-être de toutes les créatures (10).

Sans cette dernière qualification, il ne peut être un " sage à la vision claire " et il ne peut atteindre à l'union avec le Suprême. Il doit s'ensuivre que le plus humble imitateur, comme tous ceux qui désirent arriver à cette condition, doivent s'efforcer, au mieux de leur capacité, d'imiter le sage qui a réussi. Et telle est la parole du Maître, car Il déclare en maints passages (11) que nous devons nous appliquer à œuvrer pour aider l'humanité, dans la mesure de notre pouvoir, si nous voulons recevoir Son aide. Rien d'autre que cela n'est exigé (12).

NOTES

  • (1). [Trad. Ed. Arnold, p. 49.]
  • (2). [Voir ; note générale 5-1]
  • (3). [Trad. J. C. Thomson (v. l) p. 37.]
  • (4). [Trad. Ed. Arnold (v. 2-3), pp. 43-4.]
  • (5). [Trad. Ed. Arnold (v. 6) p. 44.]
  • (6). [Cf. trad. K. T. Telang. Dans la fin de la seconde phrase, Judge s'inspirant du commentaire de Shankârâcharya rapporté par Telang (p.62, note 2) remplace l'expression " atteint à l'Esprit Suprême " (qu'imposerait le texte sanskrit) par : " atteint au véritable renoncement " .]
  • (7). Les mots ont été soulignés par moi. — B. [Trad. Ed. Arnold, chap. 6 (v. 43-4), p. 58.]
  • (8). [Cf. Marc 12, 42-4, ou Luc 21, 2-3.]
  • (9). [Paraphrase probable de la traduction de Telang (p.65).]
  • (10). [Paraphrase probable des traductions de Telang et de Thomson. Les italiques sont de Judge.]
  • (11). [Voir ; note générale 5-2]
  • (12). [Cet article a été publié dans la revue The Path, vol. 3, déc. 1888, pp. 269-73.]

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