aller au contenu|aller au menu principal|politique d'accessibilité

  • style par défaut de la page
  • visualiser cette page en noir sur blanc
  • visualiser cette page en blanc sur noir
  • Livres, Articles
  • W.Q. Judge - Notes sur Gîta
  • Accomplissement de l'action

imprimer cette pageenvoyer le lien vers cette page

"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 3, Accomplissement de l'action

Les deux premiers versets de ce chapitre expriment un doute s'élevant dans la pensée d'Arjuna qui demande à en avoir le cœur net, en souhaitant recevoir une méthode lui permettant d'atteindre à la connaissance parfaite, ou au salut :

Si selon ton opinion, ô toi qui accordes aux hommes tout ce qu'ils demandent, l'entendement est supérieur à la pratique des actions, pourquoi donc me pousser à m'engager dans une entreprise aussi terrible ?
II semblerait que tu confondes ma raison en mêlant les sentiments ; avec certitude, indique-moi une méthode unique qui me permette d'obtenir le bonheur et donne-m'en l'explication (1).

Ce doute était né de ce que le Seigneur Béni avait enjoint à Arjuna d'atteindre le salut en se servant judicieusement de son entendement, tout en lui prescrivant d'accomplir l'acte redouté de combattre, peut-être même de tuer ses amis, tuteurs et parents. La requête formulée est la même que celle qu'on entend répéter presque journellement dans la Société Théosophique, avec prière d'y répondre (2) Ce qu'on demande c'est une seule méthode, une seule pratique, une seule doctrine, qui permette à l'étudiant d'obtenir ce qu'il recherche, qu'il s'agisse du bonheur ou simplement de la soif d'acquérir connaissance et pouvoirs merveilleux.

Ce même doute d'Arjuna surgit naturellement dans l'homme qui, pour la première fois, se trouve face à face avec la grande dualité de la nature — ou de Dieu. Métaphysiquement, cette dualité peut s'exprimer par pensée et action, ces mots ayant ici le même sens qu'idéation et expression. Brahma, en tant que Dieu non-manifesté, conçoit l'idée de l'univers, et aussitôt cette idée s'exprime par ce que les chrétiens appellent création et les hommes de science, évolution. Cette création ou évolution est " l'action de Dieu " (3). Pour Lui, il n'existe nulle différence dans le temps entre la naissance de l'idée et son expression en objets manifestés. Si nous considérons les objets " créés " , ou les plans sur lesquels la pensée de Dieu s'exprime, par le moyen de ses propres lois, nous voyons la dualité illustrée par action et réaction, attraction et répulsion, jour et nuit, expiration et inspiration et ainsi de suite. Face à toutes ces dualités, on est d'abord désorienté par la multiplicité des objets et on s'efforce de trouver une chose unique et simple, loi ou doctrine, pratique, dogme ou philosophie, dont la connaissance, une fois acquise, puisse assurer le bonheur.

Bien qu'il existe un véhicule unique — pour employer un terme bouddhique (4) — il ne peut guère être compris dès le début par l'étudiant, qui doit d'abord passer par suffisamment d'expérience lui permettant d'acquérir une plus grande conscience avant de pouvoir comprendre ce Véhicule unique. Si le débutant pouvait comprendre cette loi unique, s'il était possible de nous élever, à l'aide d'un seul mot, vers les hauteurs resplendissantes du pouvoir et de l'utilité, il est certain que ce mot serait prononcé avec joie, et que la méthode unique nous serait enseignée par Ceux qui savent. Mais étant donné que la seule voie possible pour acquérir le véritable bonheur passe par le devenir et non par la compréhension intellectuelle d'un système ou d'un dogme particulier, les gardiens du flambeau de la Vérité doivent élever graduellement les hommes, étape par étape. C'est dans une pareille attitude qu'était Arjuna en prononçant les paroles du début de ce chapitre (5).

Krishna explique ensuite à Arjuna qu'étant donné l'impossibilité de demeurer dans le monde sans agir, la véritable pratique consiste à accomplir les actions qui doivent être faites (devoirs de la vie, dans la guerre comme dans la paix), d'un cœur détaché du résultat, en étant satisfait de faire ce que l'on estime être la volonté du Seigneur intérieur et pour la seule raison que cela doit être fait. Il résume le tout par ces mots :

Celui qui, restreignant ses sens par son cœur, et qui, libéré de l'attachement aux résultats de l'action, s'adonne à une consécration active au moyen des organes de l'action, celui-là est digne de louanges (6).

À titre d'illustration, il fait allusion à ceux qu'il appelle " des êtres à la piété fausse et à l'âme égarée " (7), qui restent inertes dans leur corps, en inhibant leurs organes d'action tout en pensant néanmoins aux objets des sens qu'ils n'ont abandonnés qu'extérieurement. Il montre ainsi que cette attitude est erronée : il est inutile d'abandonner le champ de l'action extérieure tant que le mental y reste attaché, car un tel attachement mental forcera l'Ego à se réincarner maintes et maintes fois sur terre. Un peu plus loin dans le chapitre [v. 20], il cite un grand yogi, un certain Janaka, qui accomplissait toujours des actions bien qu'il fût devenu un saint possédant une parfaite connaissance, acquise alors qu'il était engagé dans les affaires de l'État.

Il faut maintenant relever les versets suivants :

Lorsque jadis le Créateur (8) eut créé les mortels et institué le sacrifice, il leur dit : " Par ce sacrifice vous vous multiplierez. Ce sera pour vous une vache d'abondance. Nourrissez-en les dieux et que les dieux à leur tour vous nourrissent. En vous nourrissant ainsi mutuellement, vous obtiendrez la plus haute félicité. Car, nourris par les sacrifices, les dieux vous accorderont la nourriture désirée. Celui qui se nourrit des aliments accordés par les dieux, sans d'abord leur en offrir une part, est en vérité un voleur (9). "

Je dois tout de suite avouer qu'il me paraît bien difficile d'expliquer à des esprits occidentaux ces versets ainsi que les suivants. Tout en étant assez familier avec la manière de raisonner des Occidentaux basée sur la connaissance occidentale (10), il me semble qu'il n'y a nul espoir d'arriver à faire comprendre, dans le siècle présent, maintes choses de ce chapitre. De nombreux points abordés par Krishna ne trouveront aucun écho dans la pensée occidentale. Les versets sur le sacrifice sont parmi ceux-là. Dire tout ce que je pense du sacrifice serait simplement m'exposer à être accusé de folie, de superstition ou d'ignorance, et ne ferait que susciter l'incrédulité générale. Bien que ricanements et incrédulité n'aient rien pour effrayer, il est inutile de faire allusion à certains points du chapitre. Toutefois, en les passant sous silence, on peut éprouver une certaine tristesse à la pensée qu'une haute civilisation puisse être aussi obtuse et aussi ignorante sur ces sujets. Bien que Moïse eût établi des sacrifices pour les Juifs, ses successeurs chrétiens les ont abolis, aussi bien en esprit que dans la lettre ; cette curieuse inconsistance leur permet d'ignorer les paroles de Jésus disant qu'il ne disparaîtrait de la loi " ni un iota ni un seul trait de lettre, avant que tout ne s'accomplisse " (11). Cependant, l'âge noir (12) étant à son point culminant, il était naturel que le dernier vestige du sacrifice disparaisse. Sur les ruines de l'autel s'est érigé le temple du soi inférieur, le tabernacle de la notion de personnalité. En Europe, l'individualisme est quelque peu tempéré par des formes variées de gouvernements monarchiques, qui en aucune façon ne guérissent le mal ; en Amérique, par contre, cet individualisme n'ayant aucune entrave, et constituant en fait la base de l'Indépendance, a atteint son point culminant. Ses mauvais effets — qui ne projettent encore qu'une ombre vague sur l'horizon — auraient pu être évités si les fondateurs de la République avaient admis aussi les doctrines de la Religion-Sagesse. Ainsi, une fois détruites les chaînes forgées par le dogme ecclésiastique et la férule royale, nous voyons surgir une superstition bien pire que celle couramment désignée sous ce nom, la superstition du matérialisme qui s'incline devant une science ne menant qu'à une négation.

Il existe cependant, aux États-Unis, beaucoup d'hommes de bonne volonté qui ont un peu l'intuition qu'après tout on pourrait bien extraire de ces anciens livres hindous plus qu'il n'apparaît en les abordant comme s'ils n'étaient que les balbutiements de l'humanité à son enfance — excuse que met en avant le prof. Max Müller pour en entreprendre la traduction. C'est à de tels théosophes par nature que je m'adresse, car ils découvriront que, même si notre progrès est si rapide en civilisation matérielle, nous avons besoin des purs enseignements philosophiques et religieux que l'on trouve dans les Upanishad.

La singulière explication des sacrifices mosaïques (13) avancée par le mystique Louis-Claude de Saint-Martin (14) ne demande qu'une allusion en passant. Les étudiants pourront y réfléchir et trouver par eux-mêmes la vérité qu'elle peut renfermer. Cet auteur maintient que l'efficacité des sacrifices reposait sur des lois magnétiques, car, selon lui, le prêtre rassemblait dans sa propre personne les effets pernicieux des péchés du peuple ; puis, en imposant ses mains sur le bouc émissaire (comme il était d'usage dans un sacrifice), il communiquait ces influences délétères au pauvre animal qui allait les exhaler assez loin dans le désert pour ne pas causer de mal au peuple (15). II a été suggéré que Moïse avait une certaine connaissance des lois occultes pour avoir été éduqué par les Égyptiens, et initié par eux (16). Saint-Martin indique encore :

[...] C'est dans cet esprit d'éloigner les bases envenimées que l'on verroit pourquoi dans la conquête de la terre promise, il fut si souvent recommandé au peuple Juif d'exterminer jusqu'aux animaux, parce que dans ce cas-là la mort des animaux infectés des actions impures de ces nations en préservoit le peuple choisi ;tandis que dans la pratique des sacrifices, la mort des animaux purs et purifiés attiroit sur ce même peuple des actions préservatrices et salutaires (17)

Et il ajoute (18) :

[Ce n'est point dire pour cela que les vertus pures et régulières soient renfermées et ensevelies dans le sang des animaux, comme plusieurs l'ont pensé (...) ; mais c'est faire présumer seulement que toutes] ces actions pures et régulières sont attachées aux classes et aux individus de ces animaux, et [qu'] en rompant la base qui les fixe, elles peuvent devenir utiles à l'homme ; c'est dans ce sens qu'il faut entendre le passage [du Lévitique} (ch.l7 : 2.) que le sang a été donné pour l'expiation de l'âme (19).

Saint-Martin explique ensuite que la vertu des sacrifices vient du rapport que l'homme possède avec les animaux et la nature. En outre,

[II n'est pas difficile non plus de sentir combien cette institution, si salutaire dans son principe et dans son objet, auroit procuré d'avantages à l'homme s'il l'eût suivie dans son véritable esprit ; il suffiroit pour cela de jeter de nouveau les yeux sur les sacrifices rétablis du temps de Moïse, et de reconnoître qu'] en les observant fidèlement, le peuple n'eût jamais été abandonné, et auroit attiré sur lui tous les biens dont il étoit susceptible alors, (...) (20).
[Quant au sacrifice perpétuel,] les holocaustes extraordinaires qui y étoient joints lors des trois grandes fêtes, avoient pour objet de faire descendre sur le peuple des vertus actives qui pussent correspondre au plan de ces diverses époques ; car on y voit des taureaux, des béliers, sept agneaux, indépendamment de toutes les offrandes qui se joignoient universellement aux holocaustes (21).

Enfin,

(...) II y a eu des substances et des espèces, soit de minéraux, soit de végétaux, soit d'animaux mieux conservées les unes que les autres, c'est-à-dire, qui sont restées dépositaires d'une plus grande portion des propriétés vives et puissantes de l'état primitif des choses (...) (22).

Ces aperçus de Saint-Martin contiennent une part de vérité (23). Mais Moïse ordonna certains sacrifices comme devoirs religieux pour des raisons sanitaires qu'il avait en vue, car les tribus dénuées de réflexion accompliraient volontiers des actes de dévotion qui auraient pu être omis s'ils avaient été imposés uniquement comme mesures d'hygiène (24). Toutefois, les offrandes brûlées furent instituées pour d'autres raisons qui ne diffèrent guère de celles qui se trouvent à l'origine des sacrifices hindous et dont la loi est exprimée dans notre chapitre par ces mots :

Les êtres sont nourris d'aliments. Les aliments ont leur origine dans la pluie. La pluie est le fruit du sacrifice. Le sacrifice est accompli par l'action (25).

Les brâhmanes ou leurs disciples n'ont jamais prétendu que les aliments ne pouvaient être produits que par le sacrifice accompli suivant le rituel védique, mais que la bonne sorte d'aliment, propre à produire dans l'organisme physique les conditions adéquates permettant à l'homme de vivre dans toute la mesure de ses possibilités les plus élevées, n'est produite que durant l'âge où les véritables sacrifices sont accomplis. En d'autres lieux et autres temps, les aliments sont produits mais n'atteignent pas complètement la qualité exigée. À notre époque, nous devons nous soumettre à ces difficultés mais nous pouvons les surmonter en suivant les instructions de Krishna telles qu'il les donne dans ce livre. Dans le verset que nous venons de citer, une distinction est faite entre les aliments produits naturellement et sans l'aide de sacrifice, et ceux qui sont dus au sacrifice. Il déclare en effet : " Car étant nourris par les sacrifices, les dieux vous donneront la nourriture désirée " (26). En poussant plus loin l'argument, nous arrivons à la conclusion que si les sacrifices qui nourrissent ainsi les dieux sont omis, ces " dieux " doivent périr, ou bien aller à d'autres sphères. Comme nous savons que, de nos jours, les sacrifices sont totalement passés d'usage, les " dieux " en question ont dû abandonner cette sphère depuis longtemps. Il est nécessaire de se demander ce qu'ils sont, et qui ils sont. Ce ne sont pas les simples idoles et les êtres imaginaires si constamment mentionnés par les missionnaires dans leurs accusations contre l'Inde, mais certains pouvoirs et propriétés de la nature, qui abandonnent le monde lorsque le kali yuga, ou l'âge sombre comme on l'appelle, est pleinement établi. Aussi les sacrifices seraient-ils actuellement inutiles parmi nous.

II y a cependant un autre sens à " la révolution de la roue " dont parle Krishna. Il dit clairement que c'est au principe de réciprocité ou de Fraternité qu'il fait allusion, et il déclare que cette roue doit être maintenue en mouvement, c'est-à-dire que chaque être doit vivre selon cette règle, sinon il mène une vie de péché ne conduisant à rien. Il est aisé de voir que, de nos jours, bien qu'admiré en tant que belle théorie, ce principe n'est pas le mobile des hommes. C'est au contraire l'idée personnelle et égoïste d'être mieux que le voisin, plus grand et plus riche, qui aiguillonne les gens. Si cela devait continuer sans être réfréné, cette nation ne serait plus composée que de magiciens noirs. Et c'est pour s'opposer à cela que la Société Théosophique fut fondée, avec l'idée d'inciter les hommes à faire tourner à nouveau cette roue d'Amour Fraternel, mise en mouvement, à l'origine par le " Créateur, lorsque jadis il créa les mortels " .

Krishna se met ensuite à exhorter encore Arjuna à accomplir les devoirs qui lui sont désignés, et l'y engage en faisant valoir qu'un homme éminent comme lui devrait donner un bon exemple que suivraient les êtres d'ordre moins élevé. Il déclare :

Celui qui comprend l'univers entier, ne devrait pas inciter ces gens peu éveillés, qui ignorent tout de l'univers, à se relâcher dans l'accomplissement de leur devoir (27).

Krishna conjure Arjuna d'être le tout premier à donner le bon exemple, sachant que, conformément aux grandes lois cycliques qui nous gouvernent, des périodes surviennent, même dans les âges les plus sombres, où les grands exemples de vie, qui sont imprimés dans la lumière astrale, projettent des effets dont l'intensité va toujours croissant, jusqu'au jour où finalement les " dieux " mentionnés précédemment commencent, dans des sphères éloignées, à sentir la force de ces bonnes actions ; alors, au retour d'un âge meilleur, ils reviennent une fois de plus aider l'humanité.

Dans un âge tel que le nôtre, le sacrifice rituel, qui appartenait à une autre époque et qui avait un effet magique réel, devient le sacrifice que chacun doit accomplir dans sa propre nature, sur l'autel de son propre cœur. Il en est spécialement ainsi pour les théosophes sincères aux aspirations élevées. Nés comme nous le sommes dans les temps actuels, dans des familles n'ayant dans leur lignée qu'un nombre restreint d'ancêtres purs de souillures, nous n'avons pas l'avantage naturel de grandes prédispositions spirituelles, ni de certains pouvoirs et tendances qui appartiennent en propre à un autre cycle (28). Cependant, la force même et la rapidité de l'âge où nous vivons nous donnent la capacité de faire beaucoup plus maintenant, et en moins d'incarnations. Reconnaissons cela, apprenons à connaître notre devoir et faisons-le. Cette partie du chapitre se termine par un verset fameux :

Mieux vaut accomplir son propre devoir, même dépourvu d'excellence, que de bien faire celui d'un autre. La mort est préférable dans l'accomplissement de son propre devoir. Le devoir d'un autre est une source de danger (29).


Krishna, ayant dit à Arjuna qu'une certaine catégorie de gens privés de foi avilissent la véritable doctrine, et périssent finalement, égarés même par toute leur connaissance, Arjuna voit immédiatement surgir une difficulté, en se demandant quelle serait la cause — s'il en existe une — qui induirait les hommes à pécher, en quelque sorte contre leur volonté. Il reconnaît ici l'opération d'une force inconnue capable de s'emparer des hommes et de les faire agir dans un sens qu'ils ne permettraient pas s'ils en étaient conscients, et il dit :

À quelle instigation, ô descendant de Vrishni, obéit l'homme qui, même contre sa volonté, encourt le péché, comme s'il y était poussé par force (30).

A quoi Krishna répond :

C'est le désir ; c'est la passion qui jaillit de la qualité de tamas (obscurité), vorace, lourde de péchés. Sache que, dans le monde, elle est hostile à l'homme. Tel le feu est entouré de fumée, et le miroir envahi de rouille (31), tel le fœtus est enfermé dans la matrice, ainsi cet univers est enveloppé par cette qualité ; elle encercle la connaissance, c'est l'ennemie constante du sage ; c'est un feu qui prend la forme qu'il veut, et qui est insatiable, ô fils de Kuntî ! II est dit que son empire s'étend sur les sens, le cœur et l'intellect ; c'est par eux qu'il entoure la connaissance et plonge l'âme dans l'égarement. C'est pourquoi, ô toi, le meilleur des Bhârata ! en restreignant tes sens tout d'abord repousse cette impétuosité coupable qui, dit-on, dévore la connaissance et le discernement spirituels. Plus grand que les sens est le cœur, mais plus grand que le cœur est l'intellect ; ce qui est plus grand que l'intellect c'est cette passion. Sachant donc qu'elle est plus grande que le mental, et te renforçant toi-même par toi-même, ô toi aux bras puissants, abats cet ennemi qui prend la forme qu'il veut et qui est intraitable (32).

En réfléchissant profondément à cette réplique du Grand Seigneur des Humains, on voit que l'influence de la passion s'étend sur un domaine beaucoup plus vaste qu'on ne le supposait au début. Beaucoup d'étudiants pensent pouvoir atteindre rapidement à la libération dès qu'ils commencent à étudier l'Occultisme ou à scruter leur être intérieur dont l'extérieur n'est qu'une manifestation partielle. Ils abordent cette étude pleins d'espoir et, comme ils en retirent beaucoup de soulagement et d'entrain, ils s'imaginent que la victoire est presque gagnée, Mais l'ennemi en question, l'obstruction, la corruption, se trouve présent parmi un plus grand nombre de facteurs composant un être qu'il n'apparaît.

Krishna fait allusion aux trois qualités, sattva, rajas et tamas. La première est de la nature de la vérité, pure et lumineuse ; la seconde participe de la vérité à un degré plus faible ; elle est de la nature de l'action et contient aussi la qualité du mal. La troisième, tamas, est entièrement mauvaise et sa particularité essentielle est l'indifférence, qui correspond aux ténèbres où toute action de qualité pure est impossible.

Ces trois grandes divisions — ou guna, selon l'expression sanskrite — embrassent toutes les combinaisons de ce que nous appelons " qualités " , qu'elles soient morales, mentales ou physiques.

Cette passion, ou ce désir (33), dont il est question dans le chapitre, est composée des deux dernières qualités, rajas et tamas, et, comme le dit Krishna, elle est intraitable. Il n'est pas possible, comme l'enseignent certains, d'assujettir un tel désir à notre service. Il faut l'abattre. Il est inutile d'essayer de s'en servir comme d'une aide, car sa tendance penche bien plus vers tamas, c'est-à-dire vers le bas, que vers l'autre qualité.

Ce désir est représenté comme enveloppant même la connaissance. Il est là, dans chaque action, à un degré plus ou moins grand. D'où la difficulté rencontrée par tous ceux qui se décident à cultiver ce qu'il y a de plus élevé en eux.

Au début, nous sommes enclins à penser que le champ d'action de cette qualité est uniquement celui des sens, mais Krishna enseigne que son empire s'étend bien au delà et qu'il inclut aussi le cœur et l'intellect. L'âme incarnée, qui désire la connaissance et la libération, se trouve continuellement prise au piège par tamas qui, en régnant également dans le cœur et dans le mental, peut corrompre la connaissance et jeter ainsi l'homme qui lutte dans l'égarement.

C'est principalement parmi les sens que s'exerce cette force, et ceux-ci englobent tous les pouvoirs psychiques si intensément désirés par ceux qui étudient l'Occultisme. Du fait qu'un homme peut voir à de longues distances, percevoir les habitants du monde astral ou entendre avec l'oreille intérieure, il ne s'ensuit nullement que cet homme soit spirituel, ou connaisse la vérité. La qualité des ténèbres est particulièrement puissante dans cette partie de l'économie humaine. L'erreur est plus susceptible de se trouver là que partout ailleurs, et, à moins d'être maître de soi-même, le voyant n'obtiendra aucune connaissance appréciable ; il a au contraire bien des chances de tomber finalement non seulement dans une erreur bien plus pénible, mais dans une grande perversité.

Nous devons donc commencer, ainsi que le conseille Krishna, par ce qui nous est le plus proche, c'est-à-dire par nos sens. Nous ne pouvons abattre là l'ennemi dès le début, car il réside aussi dans le cœur et le mental. En procédant du proche au plus éloigné, nous avançons régulièrement, avec la certitude de la victoire finale. C'est pourquoi il dit : " En premier lieu, restreins tes sens " . Si nous les négligeons et nous consacrons entièrement au mental et au cœur, nous ne gagnons réellement rien, car l'ennemi continue à subsister dans les sens sans être dérangé ; quand nous aurons consacré beaucoup de temps et de soins au cœur et au mental, il pourra, au moyen des sens, répandre sur notre chemin des obscurcissements et des difficultés si grandes que tout le travail fait avec le cœur et le mental sera rendu inutile.

C'est au moyen des sens extérieurs, et de leurs contreparties intérieures, qu'est suscité dans l'organisme un grand tumulte qui s'étend au cœur, et de là au mental et, comme il est dit ailleurs : " Alors le cœur tumultueux arrache le mental de sa position stable " (34).

II nous faut donc mener la culture de l'âme par étapes régulières, sans jamais négliger une partie aux dépens d'une autre. Krishna conseille à son ami de restreindre ses sens et ensuite de " se renforcer lui-même par lui-même " . Cela veut dire qu'Arjuna doit se reposer sur la Conscience Unique qui, lorsqu'elle est différenciée dans un homme, est son Soi Supérieur. C'est au moyen de ce soi supérieur qu'il doit renforcer l'inférieur, ou ce qu'il a coutume de désigner comme " moi-même " .

II ne sera pas hors de propos de citer ici quelques notes d'une conversation avec un de mes amis :

Notre conscience est une et non multiple ; et elle ne diffère pas des autres consciences. Ce n'est ni la conscience de veille ni la conscience de l'état de sommeil, ni toute autre, mais la Conscience elle-même. Ce que j'ai appelé conscience est Être. Voici l'ancienne division :

- Sat ou Être

- Chit ou Conscience, Mental

- Ânanda ou Béatitude. L'ensemble de ces trois est appelé Satchitânanda

Mais Sat — ou Être — le premier des trois, est lui-même à la fois Chit et Ânanda. La manifestation simultanée, et en pleine harmonie, d'Être et Conscience est Béatitude, ou Ânanda. Aussi cette harmonie est-elle appelée Satchitânanda.

Mais la conscience une de chacun est le Témoin ou le Spectateur des actions et des expériences de chacun des états où nous nous trouvons, ou que nous traversons. Il s'ensuit donc que la condition de veille du mental n'est pas une conscience séparée.

La Conscience une pénètre de haut en bas tous les états ou plans de l'Être et sert à conserver la mémoire — complète ou incomplète — des expériences de chaque état.

C'est ainsi que, dans la vie de veille, Sat expérimente et connaît pleinement. En état de rêve, Sat sait encore et voit ce qui s'y passe, bien qu'il puisse ne pas subsister dans le cerveau une mémoire complète de l'état de veille qui vient d'être quitté. En sushupti (l'état qui est au delà du rêve) et ainsi de suite, indéfiniment, Sat connaît toujours tout ce qui est fait, entendu ou vu.

Il faut entrer dans la voie du salut. Y faire le premier pas accroît la possibilité de succès. Aussi est-il dit : " Quand la première réalisation a été obtenue, moksha (le salut) a été gagné " .

Le premier pas consiste à abandonner les mauvaises associations et à se mettre à aspirer à la connaissance de Dieu ; le second à fréquenter une bonne compagnie, à écouter et pratiquer ses enseignements ; le troisième à consolider les deux premières acquisitions en ayant la foi et en y persistant. Quiconque meurt dans ces conditions, pose un fondement solide pour s'élever à l'adeptat, ou au salut.


Nous sommes arrivés à la fin du troisième chapitre, qui est celui de la consécration par l'action, ou karma yoga, en sanskrit. Au cours de ces trois chapitres, il a été clairement enseigné qu'il fallait arriver à la consécration, la rechercher, la désirer et la cultiver. Le disciple doit apprendre à accomplir chaque action en ayant en vue le Divin, et à voir le Divin en toute chose. C'est ainsi qu'il est dit dans le Brihad Nundèkèshvara Purâna : " En absorbant un médicament, l'on devrait penser à Vishnou, le Tout-pénétrant ; en mangeant, à Janârdana, le Tout-dispensateur ; en se reposant, à Padmanâbha ; en se mariant, à Prajâpati, Seigneur des créatures ; en combattant, à Chakradhâra ; en voyageant en terre étrangère, à Trivikrama ; au moment de la mort, à Nârâyana ; en compagnie d'amis, à Shîdhara ; après de mauvais rêves, à Govinda ; au moment du danger, à Madhusûdana ; au milieu d'une forêt, à Narasimha ; au milieu du feu à Jalashaya — celui qui repose sur les eaux ; au milieu des eaux, à Vârâha ; sur la montagne, à Raghunandana ; en marchant, à Vâmana et en toute action à Mâdhava (35) " . Tous ces noms sont des épithètes de Vishnou dans ses divers pouvoirs et apparences variées. Cela revient à voir Krishna en tout, et toute chose en Lui. Nous devrons y parvenir finalement, car Îshvara, l'esprit en chacun de nous, n'est autre que Krishna ; c'est pourquoi pensons à Lui et luttons ; pensons à Lui pendant que nous vivons enchevêtrés dans cette dense forêt de l'existence, pensons à Lui, le Lion, notre Gardien, le Sage, notre Guide, le Guerrier, notre sûre défense et notre bouclier (36).

NOTES

  • (1). [Judge suit ici Ch. Wilkins (v. 1-2) sauf pour l'épithète attribuée à Krishna (ô toi qui accordes etc.), qui vise à traduire le mot Janârdana, emprunté à la traduction de Telang, p. 52.]
  • (2). [Voir à ce sujet, dans la revue Lucifer (avril-mai 1888), les articles L'Occultisme pratique et L'Occultisme et les Arts occultes, traduits en français et réunis à d'autres textes de H.P. Blavatsky dans le livre intitulé Râja-Yoga ou Occultisme disponible sur le site.]
  • (3). [Voir B. Gîtâ (8, 3), à propos de la définition de karma]
  • (4). [En sanskrit, le terme classique est yâna, comme dans Mahâyâna (= " Grand Véhicule " .).]
  • (5). L'on doit observer que Krishna et Arjuna changent constamment de noms en s'adressant l'un à l'autre. Lorsque Krishna insiste sur un sujet ou quelque chose qui se rapporte à un aspect particulier de la nature d'Arjuna, il emploie une épithète ayant trait à ce qu'il a en vue — qualité, sujet ou toute autre chose. De même, Arjuna change le nom de Krishna selon ses besoins. Ainsi, dans ces premiers versets, Arjuna s'adresse au Seigneur Béni en l'appelant Janârdana, ce qui signifie " celui qui accorde aux hommes tout ce qu'ils demandent " , faisant ainsi allusion au pouvoir de Krishna d'exaucer tous les souhaits. — B.
  • (6). [Trad. J. C. Thomson (v. 7) p. 22.]
  • (7). [Trad. J. C. Thomson (v. 6) p. 22.]
  • (8). [Il s'agit de Prajâpati, le « père des créatures ".]
  • (9). [Trad. J. C. Thomson (v. 10-12), p. 23, avec un emprunt à Wilkins pour le mot " institué " .]
  • (10). [Noter que le nom de " William Brehon " (qui signait ces articles du Path) ne révélait pas l'identité de Judge.]
  • (11). [Matthieu, 5,18.]
  • (12). Mes lecteurs peuvent ne pas partager mon opinion que notre ère puisse être qualifiée d'âge noir, dans la mesure où c'est le terme appliqué à une période maintenant révolue. Quoi qu'il en soit, cette période faisait partie de celle-ci, et, selon nous, l'ère actuelle est encore plus sombre. — B.
  • (13). [Voir dans le Lévitique les lois des rites de sacrifice dictées à Moïse par Yahvé.]
  • (14) Voir : Man, His Nature and Destiny (1802). — B. [Cette référence fournie par Judge renvoie, en définitive, à l'ouvrage de Saint-Martin intitulé en français : Le Ministère de l'Homme-Esprit (Paris, 1802). L'auteur y consacre de longs passages à des commentaires sur les sacrifices des Hébreux (à partir de la p. 206) d'où Judge extrait ci-après quelques citations.]
  • (15). [Pour le sacrifice expiatoire (bien connu) par le bouc vivant envoyé à Azazel (incarnant le " mal " ), voir Lévitique, 16, 8-10, puis 20-22.]
  • (16). [Voir : note générale 3 — 1]
  • (17). [Op. cit., pp. 214-5.]
  • (18). [Dans les citations qui suivent certains passages de l'original ont été restitués entre crochets pour l'intelligence du texte.]
  • (19). [Ibid., p. 215. Les italiques sont de Judge.]
  • (20). [Ibid., p. 219.].
  • (21). [Ibid., p. 232. Voir note générale 3-2.]
  • (22). [Ibid., p. 234. Saint-Martin termine le paragraphe cité ici en précisant : " ce seront, sans doute, ces substances-là qui auront été employées de préférence dans les sacrifices et clans toutes les autres parties cérémonielles du culte religieux, comme pouvant rendre à l'homme de plus grands services, attendu qu'elles tenoient de plus près au premier contrat. "]
  • (23). [Voir : note générale 3 — 3]
  • (24). Il y a en Inde de nombreuses observances religieuses qui ont un but sanitaire. Par exemple, la danse du choléra, une cérémonie religieuse dans laquelle on fait brûler des monceaux de camphre désinfectant, pendant que se déroule une curieuse danse de la fleur-parasol, accompagnée de musique et de chants religieux. — B.
  • (25). [Trad. J. C. Thomson (v. 14), p. 23.]
  • (26). [Trad. J. C. Thomson (v. 12) p. 23.]
  • (27). [Trad. J. C. Thomson (v. 29), p. 26.]
  • (28). [Sur la déficience de l' " hérédité spirituelle " des Occidentaux, pour la pratique de l'Occultisme, voir Isis Unveiled 2, 635-6 (Cahier Théosophique n°177, pp.31-2, disponible sur le site).]
  • (29). [Trad. J. C. Thomson (v. 35), p. 26. L'article qui se termine ici a été publié dans la revue The Path, vol. 3, août 1888, pp. 137-142.]
  • (30). [Trad. J. C. Thomson (v. 36) p. 27.]
  • (31). Il s'agit ici du miroir utilisé dans l'Antiquité. Étant fait de métal soigneusement poli, il était naturellement très exposé à l'oxydation. Notre miroir actuel argenté est aussi susceptible de se voiler, du fait d'une altération chimique du tain réfléchissant. — B.
  • (32). [Trad. J. C. Thomson (v. 37-43) pp. 27-8. Dans le premier verset, Judge a modifié la traduction de Thomson, qui indique rajas comme source de la " passion " , et préfère " la qualité de tamas " (obscurité) — contrairement à l'original sanskrit — peut-être sous l'influence d'Edwin Arnold, qui traduit (p.31) : " C'est la Passion ! née des Ténèbres " . Dans sa propre édition, de 1890, Judge restituera le mot rajas. À noter dans le dernier verset une erreur grave de Thomson qui place cette " passion " plus haut même que l'intellect, alors que Wilkins traduit correctement "... ce qui est supérieur (...) c'est Lui " . Une note de cet auteur indique, pour " Lui " : " L'âme ou l'esprit universel, dont l'âme vitale est censée être un fragment " . Cette erreur sera rectifiée dans l'édition de Judge.]
  • (33). [Ces mots renvoient aux termes sanskrits respectivement krodha (= la " colère " , le " débordement » , l' " emportement " ) pour " passion " , et kâma pour " désir " .]
  • (34). [Cf. Gîtâ, 2, 67.)
  • (35). [Voir : note générale 3 — 4]
  • (36) [Article publié dans la revue The Path, vol. 3, sept. 1888, pp. 172-7.]

haut de page

© 2009 - 2018 theosophie.fr - mentions légales - webmaster - Valid XHTML 1.0 Strict Valid CSS