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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 2, Doctrines spéculatives

Et maintenant, sous le lotus qui est dans le Cœur, brille la lampe de l'Âme. Protégée des dieux qui y montent la garde, elle répand ses doux rayons dans toutes les directions.

Un puissant esprit souffle à travers les pages de la Bhagavad-Gîtâ. Il a l'influence séduisante de la beauté, pourtant, sous un autre angle, il dynamise l'être comme s'il le pénétrait du bruit des armées qui s'assemblent, ou du grondement des grandes eaux. S'adressant au guerrier aussi bien qu'au philosophe, la Gîtâ montre à l'un l'équité de l'action légitime et à l'autre le calme que possède l'homme parvenu à l'inaction par l'action. Après avoir étudié le poème, Schlegel (1) lui a rendu hommage en ces termes :

" La vénération des Maîtres est considérée par les brâhmanes comme le plus sacré des devoirs. Aussi, toi le premier, le plus saint des prophètes, interprète de la Déité, quel que soit le nom que t'aient donné les mortels, toi, l'auteur de ce poème, toi, dont les oracles ravissent la pensée de joies ineffables et la transportent vers des doctrines sublimes, éternelles et divines, toi, dis-je, le premier, je te salue et prosterné à tes pieds, je t'adorerai toujours " (2).

Le second chapitre commence à enseigner la philosophie, mais de manière à conduire Arjuna graduellement, et pas à pas, jusqu'au terme du dialogue ; cependant, les premières instructions de Krishna sont énoncées de telle sorte que, dès le début, on puisse apercevoir la finalité et le but de la thèse.

Bien que la philosophie semble aride à la majorité des gens et surtout aux esprits occidentaux plongés dans la précipitation propre à leur civilisation, encore nouvelle et tout à fait inculte, elle doit cependant être enseignée et comprise. Il est devenu de mode, et cela jusqu'à un certain point dans la Société Théosophique elle-même, de repousser avec dédain toute démarche sérieuse d'étude, ou de pratique, et de se lancer dans les méthodes accélérées inaugurées en Amérique. Pour beaucoup, une bonté d'origine émotive dépasserait en valeur le calme qui résulte d'une base philosophique solide, tandis que d'autres accordent la première place à la quête des merveilles de l'astral ou à l'acquisition d'une grande force du mental, que ce soit ou non sous l'angle du discernement. La force, sans la connaissance, et les larmes de sympathie sans l'aptitude au calme — en bref, la foi sans les œuvres —, ne nous sauveront pas. Et c'est là une des leçons du second chapitre.

Les plus grands parmi les Anciens ont inculqué, au moyen de symboles aussi bien que par leurs écrits, la nécessité absolue d'acquérir la connaissance philosophique, attendu que, sans elle, la force et les facultés spéciales sont inutiles. Les Grecs, ainsi que d'autres qui ont rapporté une partie de la sagesse des premiers Égyptiens, ont illustré parfaitement cette vérité en disant que " celle-ci était rendue manifeste dans les symboles, par exemple lorsque Hermès était représenté à la fois comme un vieillard et un jeune homme, afin de faire comprendre qu'il faut être aussi intelligent que fort pour examiner judicieusement les choses sacrées, l'une de ces qualités sans l'autre étant imparfaite. Le symbole du grand sphinx fut établi pour la même raison : la bête représente la force et l'homme la sagesse. Car la force, sans l'aide directrice de la sagesse, tombe sous l'empire de l'égarement stupide qui confond toute chose, et s'il faut s'engager dans l'action, l'intellect dépourvu de force est inutile " . Ainsi donc, que notre force soit celle de la sympathie ou de la vision astrale, nous aboutirons à la confusion si la connaissance philosophique fait défaut.

Cependant, et afin qu'il n'y ait pas de malentendu, je dois répondre à la question qui sera sûrement posée : " Condamnez-vous alors la sympathie et l'amour, et ne prêchez-vous qu'une froide philosophie ? " En aucune façon. La sympathie et l'émotion, aussi bien que la connaissance, font partie du grand tout, mais les étudiants avides de savoir veulent connaître tout ce qui se trouve sur le sentier. Le rôle de la sympathie, de la charité et de toute autre forme de bonté, est, en ce qui concerne leurs effets à notre égard, de nous donner droit à recevoir de l'aide. Par cette pratique, nous attirons à nous les âmes qui possèdent la connaissance et sont prêtes à nous aider à l'acquérir à notre tour. Mais tant que nous ignorerons la philosophie et n'essaierons pas d'atteindre au juste discernement, nous devrons passer par de nombreuses existences, épuisantes cages d'écureuil de la vie, maintes fois retrouvées, jusqu'au jour où, petit à petit, nous aurons été forcés, sans notre volonté, d'entrer en possession des germes appropriés d'action mentale nous permettant de recueillir la moisson d'un véritable discernement.

Arjuna demande à Krishna :

Étant d'un caractère sensible à la compassion et à la peur de mal agir, ma raison est confondue (3) [...] Dis-moi, en vérité, ce qui pourrait être le mieux à faire pour moi. Je suis ton disciple, aussi instruis-moi dans mon devoir, puisque je suis sous ta tutelle ; car mon entendement est confondu par les ordres de mon devoir et je ne vois rien qui puisse apaiser la douleur qui tarit mes facultés, dussé-je obtenir un royaume sans rival sur terre, ou même la domination sur les cohortes du ciel (4)

Krishna, maintenant le Guru — ou instructeur spirituel — d'Arjuna, apporte une réponse qui n'est surpassée nulle part dans le poème, en faisant voir la nature permanente et éternelle de l'âme, le progrès qu'elle doit faire vers la perfection au moyen de la réincarnation, l'erreur d'imaginer que nous accomplissons vraiment quoi que ce soit nous-mêmes, et en montrant comment celui qui désire atteindre le salut doit remplir tous ses devoirs. Les paroles du Seigneur Béni relativement à l'âme sont telles que je ne puis rien ajouter. Les voici :

Les Sages ne se lamentent ni sur les morts ni sur les vivants. Mais jamais il ne fut un temps où moi, ni toi, ni tous ces Rois des hommes, n'existions pas, et jamais dorénavant aucun de nous ne cessera d'exister. De même que l'âme dans le corps éprouve les transformations de l'enfance, de la jeunesse et de la vieillesse, c'est ainsi qu'elle obtient un corps nouveau dans la suite du temps ; un homme sensé n'en est nullement troublé. Mais, ô fils de Kuntî ! le contact des éléments qui produisent le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, qui vont, viennent et sont temporaires, ceux-là supporte-les, ô Bhârata ! (5) ; Car l'homme qui, en demeurant toujours constant, le même dans la douleur et dans le plaisir, n'est pas affecté par ces éléments, est prêt pour l'immortalité. Il n'y a pas d'existence pour ce qui n'existe pas, ni de non-existence pour ce qui existe (...) Sache-le : ce par quoi tout cet univers a été créé est indestructible. Nul ne peut causer la destruction de cette chose inépuisable (...). Celui qui croit que cet esprit peut tuer, et celui qui pense qu'il peut être tué, se trompent également dans leur jugement. Cet esprit n'est pas né, ni ne peut jamais mourir ; il n'a pas d'origine et il n'aura jamais de fin. Sans naissance, immuable, éternel dans l'avenir aussi bien que dans le passé, il n'est pas tué quand le corps est tué. ô fils de Prithâ, comment l'homme qui sait que cet esprit est indestructible, permanent, sans naissance et inépuisable, pourrait-il réellement causer la mort d'un autre ou tuer quiconque lui-même ? De même qu'un homme abandonne des vêtements usés pour en prendre d'autres qui sont neufs, ainsi l'âme quitte les corps usés et en prend d'autres qui sont nouveaux. Les armes ne peuvent la pourfendre, ni le feu la brûler, ni l'eau la mouiller, ni le vent la dessécher. Elle est constante, capable d'aller partout, ferme, immuable et éternelle. Elle est, dit-on, invisible, incompréhensible, invariable. C'est pourquoi, la sachant telle, tu n'as pas le droit de te lamenter à son sujet (6).

On retrouve cette même doctrine dans l'Îshâvasya Upanishad (7) : l'identité de tous les êtres spirituels et le Renoncement. L'expression " êtres spirituels " s'applique à toute vie au-dessus de la vie inorganique, car il n'est pas admis que l'Homme soit matériel. Il n'y a qu'une seule Vie, une seule Conscience. Elle se déguise sous toutes les formes différentes des êtres sensibles, et ces formes variées, dotées de leur intelligence, reflètent une partie de la Vie Une, en produisant ainsi en chacune d'elles la fausse idée d'un moi. Si l'on persiste à croire en ce faux ego, il en résulte une ignorance persistante qui retarde le salut. Dès que l'homme commence l'effort de dissiper cette fausse croyance, il entre dans le Sentier ; la disparition totale de cette croyance est la perfection du Yoga, ou l'union avec Dieu. On ne peut entrer dans ce Sentier avant que le renoncement ne soit consommé, car ainsi qu'il est dit dans les Upanishad et dans la Bhagavad-Gîtâ :

Tout cela, tout ce qui se meut sur terre, doit être abandonné au Seigneur : le Soi. Quand tu auras renoncé à tout cela, alors tu pourras te réjouir (8).

Si cela est vrai, combien alors n'est-il pas nécessaire de prendre en considération la philosophie afin de pouvoir retrancher la fausse croyance ? Et combien inutile la poursuite de l'Occultisme pour votre propre bénéfice ? Vous pouvez bien tout connaître des courants et polarités, du détail de chaque phénomène possible dans le monde astral, mais tout en sera perdu à la mort de votre corps, en ne vous laissant que l'acquis de réel progrès spirituel que vous aurez pu faire. Mais renoncez (9), et dès lors tout est possible. Votre vie n'en sera pas anéantie, aucun des vrais idéaux ne sera détruit : mieux vaudrait perdre tout de suite ceux qui sont médiocres et mesquins. Il peut sembler alors que tout idéal ait disparu, mais ce n'est que le premier effet de ce nouveau pas.

Nous devons être prêts à dire à tout moment et en toute circonstance, prévue ou imprévue : " C'est exactement ce qu'en fait je désirais " . Car seuls sont susceptibles d'être dissipés les idéaux qui reposent sur une base inférieure au but le plus élevé, ou qui ne sont pas en harmonie avec la Loi de la Nature (ou de Dieu). Étant donné que notre but devrait être d'atteindre l'état suprême et d'aider tous les autres êtres sensibles à faire de même, nous devons cultiver en nous une disposition d'abandon complet à la Loi, dont la manifestation et l'opération sont visibles dans les circonstances de la vie, et dans le flux et le reflux de notre être intérieur. Tous les agréments que les richesses, la beauté, l'art ou le plaisir peuvent rapporter, ne sont que des points d'eau rencontrés sur notre sentier, dans son parcours vagabond à travers le désert de la vie. Si nous ne les recherchons pas, leur apparition nous donne un plaisir intense et nous sommes ainsi à même de les employer pour notre bien et celui des autres, aussi longtemps que la Loi les laisse à notre portée ; mais dès que cette puissance supérieure nous les retire, nous devons dire : " C'est exactement ce qu'en fait je désirais " . Toute autre démarche n'est qu'aveuglement. Les spectacles fugitifs de la vie, qu'ils soient chargés de désastres ou rayonnants de célébrité et de gloire, sont tous des instructeurs ; celui qui les néglige, néglige des opportunités que les dieux réitèrent rarement. Et le seul moyen pour en tirer les leçons passe par le renoncement du coeur ; car dès que nous devenons de coeur complètement dépouillés, nous sommes aussitôt les trésoriers et les dispensateurs d'immenses richesses.

Krishna insiste ensuite sur l'accomplissement scrupuleux du devoir naturel (10).

Et prenant en considération ton propre devoir en tant que kshatriya, tu ne devrais pas vaciller. Car, pour un kshatriya il n'y a rien de mieux qu'une guerre légitime (11).

Afin de mieux comprendre l'insistance de Krishna sur l'accomplissement du devoir, il faut nous rappeler qu'à l'ouverture de la bataille Arjuna " rejeta son arc et ses flèches " , ce qui, en Inde, pouvait signifier qu'il prenait à ce moment la résolution de déserter les circonstances où karma l'avait placé et de devenir un ascète, ou, comme cela a été souvent proposé par des étudiants occidentaux, qu'il souhaitait fuir un état social qui présentait des obstacles apparents à la culture spirituelle. Mais Krishna lui rappelle sa naissance dans la caste deskshatriya— ou des guerriers — ainsi que le devoir naturel d'un kshatriya, qui est la guerre. La caste naturelle d'Arjuna aurait pu être présentée comme étant celle des marchands, mais, sagement, il n'en fut pas ainsi, car la Gîtâ est le livre de l'action, et seul le guerrier représente l'action d'une manière convenable (12) ; aussi son devoir naturel représente-t-il celui de n'importe quel homme. Nous ne devons pas fuir notre karma ; en l'abhorrant nous ne faisons que créer du karma nouveau. Notre seule ligne de conduite est de " faire que le motif de l'action soit dans l'action elle-même et jamais dans sa récompense ; de ne pas être incité à l'action par l'espoir du résultat, sans cependant se complaire dans un penchant vers l'inertie " (13). Ce conseil, avec celui de voir l'Esprit unique en toute chose et toute chose en Cela, exprime l'essentiel des enseignements de la Bhagavad-Gîtâ quant à l'attitude appropriée que doivent adopter ceux qui luttent pour le salut.

Dans le 40ème verset, Krishna fait allusion à ce système comme relevant de l'initiation.

Dans ce système, aucune initiation n'est perdue, il n'en découle aucune conséquence mauvaise, et même un peu de cette pratique préserve d'un grand danger ; les efforts d'un homme n'en subissent ni perte ni préjudice (14).

Bien que les journaux ne fassent pas grand bruit autour de ce système, et qu'il n'ait ni secrétaire, ni délégué, ni porte-paroles officiels pour l'annoncer au public, il est le père et la tête de tous les systèmes d'initiation. C'est le progéniteur des Rose-Croix mystiques qui ont adopté le lotus et l'ont transformé en rose (15), et toutes les autres sociétés initiatiques occultes, qui se comptent par centaines, ne sont que de pâles et incomplètes copies de ce système unique et véritable ; mais à la différence de tous les autres, celui-ci ne s'est jamais dissous. Il est secret car, ayant sa base dans la Nature et n'ayant à sa tête que de vrais Hiérophantes, son champ privé ne peut être pénétré sans avoir la vraie clef. Or, à chaque degré, cette clef est l'aspirant lui-même. Tant que l'aspirant n'est pas devenu en fait le signe et la clef, il ne peut accéder au niveau supérieur au sien. De sorte que dans sa totalité, et à chaque degré, ce système se protège par lui-même (16).

Englobant ainsi tous les autres systèmes, celui-ci est le plus difficile ; mais, étant donné que nous devrons entrer un jour inéluctablement dans cette Loge, que ce soit dans cette vie, ou dans les temps futurs, mieux vaudrait essayer d'y entrer immédiatement. Nous en reparlerons dans un prochain article (17) .


J'ai dit dans mon dernier article qu'il était question d'un système d'initiation, générateur de tous les autres — simples copies exotériques ou perversions du véritable système. Afin de rendre claire l'idée qu'il s'agit d'exprimer ici, il faut dire que le système en question n'est pas confiné à l'Inde, tout en admettant par ailleurs qu'aucun corps d'Hiérophantes n'a encore établi en Europe, ou en Amérique, sa résidence effective, tant le monde occidental s'est enfoncé jusqu'à présent dans la poursuite de l'argent et la recherche des satisfactions extérieures. Quant à l'objection que les Adeptes pourraient très facilement résider parmi nous et surmonter toutes les influences du milieu, s'ils ont les pouvoirs qu'on leur attribue, elle n'a guère de poids. Si leur présence ici était nécessaire le moins du monde, il ne peut y avoir aucun doute qu'ils viendraient. Mais, étant donné que tout le travail requis, tout ce qui pourrait être accompli, doit être fait par les Messagers envoyés dans chaque pays, lesquels, avec l'assistance des Adeptes, préparent, pour ainsi dire, le terrain pour d'autres, appelés à leur succéder, l'apparition des Hiérophantes en personne serait un gaspillage d'énergie. Quant à ces Messagers, ils ne sont nullement découragés par l'attitude critique des personnes qui, demandant un signe, nient continuellement qu'une aide soit accordée aux travailleurs, sous prétexte que ceux qui la donnent sont invisibles. On peut aussi concéder que les travailleurs eux-mêmes ne sont pas tout le temps en train de recevoir des instructions ou des télégrammes leur montrant comment et où ils devraient opérer. Ce sont des hommes et des femmes dont la foi est capable de les soutenir à travers une longue vie d'efforts, sans même jamais entrevoir ceux qui les ont envoyés. Cependant, en même temps, certains d'entre eux perçoivent par moments la preuve très claire de ce qu'ils sont constamment assistés.

... Nous travaillons tous ensemble, transmettant les mêmes charges et succession,
Nous, égaux et en petit nombre, indifférents aux lieux, indifférents aux temps,
Nous, qui embrassons tous les continents, toutes les castes, qui tolérons toutes les théologies,
Êtres de compassion, témoins vigilants, liens d'harmonie entre les hommes,
Nous marchons silencieusement parmi les disputes et les revendications, mais ne rejetons ni les controversistes ni aucune affirmation,
Nous entendons le tumulte et les clameurs, les dissensions, les jalousies, les récriminations nous atteignent de toutes parts,
Péremptoires, elles se referment sur nous pour nous circonvenir, mon camarade,
Cependant nous marchons droits, libres, à travers toute la terre, voyageant dans toutes les directions, jusqu'à ce que nous imprimions notre marque indélébile sur les temps et les différentes ères,
Jusqu'à saturer les temps et les ères, afin que les hommes et les femmes des lointaines races à venir puissent se révéler frères et êtres d'amour tels que nous... (18) .

Toute cette préparation ressemble au travail de débroussaillement de la forêt primitive effectué par les premiers colons en Amérique. Pour le moment, c'est un défrichement d'arbres et de broussailles plutôt qu'un labourage du sol. Non que les travailleurs soient incapables d'en faire plus, mais arbres et broussailles sont là, il faut les enlever avant que les Aînés puissent utilement activer en personne le progrès du développement.

Quand les matériaux seront tous prêts et au point, les architectes apparaîtront.

Tous les êtres humains, dans leurs efforts, passent par ce système d'initiation, lequel, pour cette raison, inclut toutes les sociétés exotériques. Très souvent, ceux qui y occupent le rang de Maîtres sont apparus dans ces sociétés dès qu'ils voyaient l'opportunité de semer le grain qui devait être préservé en vue d'un usage futur, même si, pendant un temps, il devait rester enfermé dans la coque du formalisme, exactement comme la momie égyptienne a pu garder dans sa main, pendant des siècles, le blé qui a fini par fleurir et porter ses fruits à notre époque. Mais, étant donné que l'homme doit être assisté dans toutes ses luttes, les Maîtres ont toujours donné leur aide dans les changements politiques où il y avait un espoir de voir naître une ère bénéfique (19). Ce n'est pas sciemment que la grande masse des hommes est engagée dans l'oeuvre de cette Loge puissante et invincible mais, à un moment ou un autre, dans le cours de leur longue évolution, ils s'y engageront en connaissance de cause. Et pourtant, à toute heure du jour, ces Maîtres sont désireux et soucieux de rencontrer les êtres qui sont assez clairvoyants pour percevoir leur véritable destinée, et assez nobles de cœur pour travailler pour la " grande Orpheline, l'Humanité " .

De plus, nul d'entre nous, et particulièrement aucun de ceux qui ont entendu parler du Sentier, de l'Occultisme ou des Maîtres, ne peut affirmer avec certitude qu'il n'est pas de ceux qui ont passé par quelques initiations, avec la connaissance de celles-ci. Nous pouvons être déjà initiés à quelque degré supérieur à ce que laisseraient supposer nos acquis présents et être en train actuellement de subir une nouvelle épreuve sans nous en rendre compte. Mieux vaut le penser, mais en ayant grand soin d'éliminer tout orgueil à l'idée du progrès inconnu que nous aurions pu faire. Arrivés à cette conclusion, nous comprenons que cette longue vie n'est en elle-même qu'une nouvelle initiation, et que notre réussite ou notre échec dépendront de notre capacité d'apprendre la leçon de l'existence. Certains, j'en suis sûr, ne se hâteront pas d'adopter ce point de vue, car ils désirent voir agir la Loi suivant la ligne qu'ils ont tracée ; ils demandent un signe, un mot de passe, un parchemin, ou bien l'offre de quelque épreuve merveilleuse à laquelle ils seraient prêts à se soumettre en temps et lieux déterminés. Mais ce n'est pas là le procédé, et tout étudiant sérieux le sait. Il est certain que si les petites circonstances de la vie ne sont pas comprises, si elles ont encore le pouvoir d'enflammer la torche de la colère ou de réveiller le feu de la luxure qui couvait sous la cendre, aucun moment déterminé ne sera fixé, ni aucun tournoi offert pour vous par les Maîtres de cette Loge. Ces moments déterminés et ces plus grandes épreuves sont assignés effectivement, et doivent être surmontés en temps opportun, mais ils appartiennent au jour où vous aurez édifié l'arc de la réalisation intérieure dans toute sa perfection, à l'exception de la clef de voûte, qui sera découverte ou perdue dans l'épreuve imposée.

Pour atteindre à la porte réelle de cette Loge il faut suivre le Sentier dont j'ai parlé dans mon dernier article, et nombreux sont les chemins qui y conduisent. Nous pourrions aussi bien essayer d'accéder à ce Sentier dans l'incarnation présente plutôt que d'attendre des vies futures.

Il y a un grand encouragement dans ces paroles de Krishna à Arjuna, dans le second chapitre : " Dans ce système, les efforts accomplis ne subissent ni perte ni préjudice, et même un peu de ce devoir sauvera un homme d'une grande peur " (20). Il est fait ici référence à la loi de karma. Chaque parcelle de progrès gagnée n'est en réalité jamais perdue. Même si nous mourions à un moment où notre vie ne serait pas impeccable, le niveau réel de notre développement n'en serait pas abaissé car, en nous réincarnant, dans quelque vie future sur terre, nous reprendrons le fil là même où nous l'aurons laissé. Dans un chapitre ultérieur, Krishna dit que " nous venons en contact avec la connaissance qui nous appartenait dans notre corps précédent, et dès lors nous luttons avec plus de diligence vers la perfection " (21) . Patañjali le dit de même, et tous les livres sacrés aryens opinent dans le même sens (22) . Les pensées et les aspirations de notre vie constituent une masse de force (23) qui opère instantanément en nous faisant prendre un corps qui fournit l'instrument approprié, ou bien en modifiant notre état mental de manière à lui donner l'opportunité d'agir. L'objection que cela constituerait une suspension d'énergie n'est pas soutenable, car un fait analogue est parfaitement connu dans le monde physique, même si on le désigne d'un autre nom. Nous ne sommes pas obligés de nous arrêter à cette objection, car il ne s'ensuit absolument pas que l'énergie se trouve suspendue : elle opère par d'autres voies.

L'encouragement donné par Krishna nous amène à considérer quelle est la méthode offerte pour entrer dans le Sentier. Nous découvrons qu'elle consiste dans une véritable connaissance de l'Esprit. Cette véritable connaissance se trouve dans le second chapitre.

De même que l'ont fait tous les sages illuminés, le Seigneur Béni proclame dès le début la vérité ultime, comme nous l'avons vu, et dans le chapitre même où il insiste sur l'idée que la voie de la libération se trouve dans l'action juste. Développant ensuite son explication, il parle des erreurs communes à l'humanité, et de certaines conceptions erronées qui prévalaient alors en Inde, comme c'est encore le cas de nos jours. Il déclare (verset 41) :

Dans ce système, il n'y a qu'un seul objectif de nature stable et constante, ô fils de Kuru. Ceux qui n'ont pas de persévérance, et dont les principes sont indéfinis, ont des objectifs aux ramifications nombreuses et sans fin (24).

Chez de tels hommes, les désirs des acquisitions terrestres, ou intellectuelles, prédominent ; les désirs étant infinis et susceptibles de produire des modifications sans fin de désir, il n'y a aucune possibilité de concentration, Cela s'applique également aux méthodes de nos écoles scientifiques actuelles qui se livrent à une éternelle recherche de prétendus faits, avant d'avoir admis des principes généraux. Une simple branche de recherches comporte pour elles des ramifications sans fin qu'aucun être humain ne pourrait embrasser au cours d'une vie. Dès lors :

Elle n'a aucune disposition à la méditation, ni à la persévérance, l'intention (25) de ceux qui sont voués aux plaisirs et au pouvoir, dont le mental est séduit par les paroles fleuries proclamées par les hommes privés de sagesse qui se complaisent à répéter les textes tirés des Veda, ô fils de Prithâ, en disant : " II n'existe rien d'autre que cela ! " ; ayant l'esprit avide et considérant le ciel comme le bien suprême, ils offrent la renaissance comme récompense des actions, prescrivent maintes cérémonies spéciales dans le but d'obtenir plaisirs et pouvoir, et préfèrent les jouissances éphémères du ciel à l'absorption éternelle (26).

Ce passage serait mieux compris si on connaissait les idées hindoues sur le sacrifice et les cérémonies. En Occident, l'usage des sacrifices s'est depuis longtemps perdu, quand il a semblé qu'ils n'avaient pas de raison d'être. Néanmoins, pour l'homme réfléchi, il doit paraître étrange de voir les nations chrétiennes se réclamer des Juifs pour leur rédemption, alors que leur prophète [Moïse] a prescrit des sacrifices et que Jésus lui-même a déclaré que pas un seul iota, pas un trait de la loi, ne passerait (27). À la place des sacrifices de l'Orient, l'Occident a adopté une pure théorie à laquelle il faut croire, avec un code moral incertain que l'on doit suivre, pour aboutir à un résultat identique — sauf sous un rapport — à celui qu'avancent les hindous. Cette différence concerne la doctrine de la réincarnation. Le chrétien aspire à une récompense éternelle au Ciel, et ignore complètement la réincarnation sur terre, tandis que l'hindou, tout en comptant sur les joies du Ciel — appelé svarga — s'attend à les voir se prolonger sur terre, en vertu d'une renaissance heureuse. Aussi y a-t-il en Inde des cérémonies spéciales, certaines sortes de sacrifices, de pénitences, de prières et d'actes rituels, qui sont censées procurer une renaissance sur terre dans une famille royale, ou avec de grandes richesses, ou bien dans toute autre circonstance agréable — sans parler d'une entrée assurée au Ciel. Certaines cérémonies accordent, après la mort, un état de ravissement qui durera des âges incalculables.

Cependant, aucun de ces procédés ne nous conduit à l'ultime ; tous sont, au contraire, causes de karma et d'illusion ; aussi Krishna ne les recommande-t-il pas à Arjuna. Et son avertissement est utile à ceux qui étudient la Théosophie, ou souhaitent le faire. Dans leur cas, le point de vue erroné contre lequel Krishna met en garde prend diversement la forme d'une soif de phénomènes ou d'un grand désir d'accomplir quelque action qui leur procurerait la faveur des Mahâtmas, ou de la crainte morbide de " créer du karma " , ou bien d'une aspiration également marquée d' " acquérir du bon karma " . Ces attitudes devraient être abandonnées, et les versets suivants étudiés avec attention, en essayant d'assimiler leur sens véritable jusqu'au tréfonds de l'être.

Le sujet des trois Veda est l'assemblage des trois qualités. ô Arjuna ! Libère-toi de ces trois qualités, dégage-toi de l'emprise habituelle des opposés naturels en te reposant sur la vérité éternelle, libre des anxiétés terrestres et maître de toi-même. [...]
Fais donc en sorte que le motif de l'action soit dans l'action elle-même, jamais dans son issue. Que le motif qui te pousse à l'action ne soit pas l'espoir de la récompense. Ne laisse pas ta vie s'écouler dans l'inaction. Repose-toi sur la concentration, accomplis ton devoir, abandonne toute pensée quant aux conséquences, et fais en sorte que l'issue, bonne ou mauvaise, te soit indifférente, car une telle égalité d'âme est appelée Yoga (union avec Dieu).
L'action est très inférieure à l'union avec la sagesse. Aussi, ne cherche asile que dans la seule sagesse, car les misérables et les malheureux ne sont tels que par l'issue des choses. Ceux qui possèdent la véritable sagesse écartent, grâce à cette concentration, toute préoccupation pour les résultats, heureux ou malheureux. Sois donc attentif à obtenir cette concentration de ton entendement, car une telle concentration est un art précieux. Les sages qui ont abandonné toute pensée concernant le fruit produit par leurs actions sont libérés des chaînes des renaissances terrestres et vont aux régions du bonheur éternel.
Quand ta raison aura surmonté la sombre faiblesse de ton cœur, alors tu auras obtenu toute la connaissance qui fut enseignée ou qui le sera. Quand ton entendement, arrivé par l'étude à la maturité, se sera immuablement fixé dans la contemplation, c'est alors qu'il obtiendra la vraie sagesse (28).

La première partie de cet article fut allongée à dessein, afin d'introduire cette citation. Les derniers versets contiennent l'essence de ce qui est appelé karma-yoga et que l'on pourrait traduire par concentration et contemplation pendant l'accomplissement de l'action. Cela n'est guère facile, de même qu'il est difficile d'entrer dans le Sentier ; si nous désirons le bien parcourir, il nous faut savoir ce qui incombe aux véritables voyageurs. Il me semble que Krishna règle ici la question disputée de savoir si c'est la foi ou les oeuvres qui nous sauveront. À elle seule, la foi n'y parviendra pas puisque dans tout acte de foi il y a quelque forme d'action. De plus, il semblerait impossible d'acquérir la véritable foi sans la traduire immédiatement dans le genre d'action particulière que notre foi indiquerait d'une manière évidente comme devant être faite. Cependant, l'action pure et simple ne procurera jamais la libération, étant donné que l'action, ou karma, a pour effet de produire du nouveau karma. Il nous faut donc chercher la concentration afin que nous puissions devenir capables d'accomplir les actions que nous présente à faire la Toute-Sagesse, en demeurant pendant tout le temps dans un état intérieur que rien n'affecte. Nous n'avons rien à faire des résultats ; ils viendront d'eux-mêmes et sont hors de notre atteinte ; en ce qui nous concerne, ils sont déjà réalisés. Mais si nous accomplissons un acte de foi, ou bien une action du corps, dans l'espoir d'un résultat — quel qu'il soit — dans cette mesure même nous nous attachons aux conséquences et sommes ainsi liés par elles. Il importe peu que ces conséquences soient bonnes ou mauvaises. Beaucoup penseront qu'il est juste de s'attacher aux bons résultats, vu que c'est là l'opinion reçue. Mais c'est un manque de sagesse, car la seule raison en sa faveur tient à l'idée que, si l'on cherche le bien, on est un peu mieux que certaines autres personnes passionnées pour les mauvais résultats qui désirent les voir survenir. Cette idée engendre la séparativité, et s'oppose au sens de l'identité, qu'il faut réaliser et sans laquelle il ne peut y avoir de véritable connaissance. Aussi devrions-nous imiter la Déité qui, tout en agissant comme elle le fait dans la manifestation des univers, demeure en même temps dégagée de toutes les conséquences. Dans la mesure où nous y parvenons, nous devenons la Déité elle-même car, en suivant les ordres du Seigneur qui réside en nous, nous abandonnons toutes les actions sur l'autel en Lui laissant les conséquences.

L'attitude à assumer est donc d'accomplir tout acte, petit ou grand, insignifiant ou important, pour la raison qu'il se présente à nous pour être fait, comme une simple chose à exécuter par nos soins, nous qui sommes les instruments de la volonté de cette Déité — qui est nous-mêmes. Il n'y a pas lieu non plus de s'arrêter à se demander si l'acte est de quelque utilité au Seigneur intérieur (29), comme certains s'en inquiètent. Quel bénéfice, disent-ils, pourrait-il tirer de ces petites actions journalières qui, une fois faites, sont aussitôt oubliées ? Ce n'est pas à nous de nous en préoccuper. L'acte qui plaît à ce Seigneur est celui qui est accompli tel qu'il se présente, sans nul attachement à son résultat, tandis que l'acte qui Lui déplaît est celui que nous faisons en désirant en recueillir quelque résultat.

C'est là la plus haute pratique (30), celle que nous devrons apprendre un jour, et nous l'apprendrons. D'autres pratiques sont inculquées dans d'autres écrits, mais ce ne sont que des échelons pour nous faire accéder finalement à celui-ci. C'est pourquoi j'ai dit : entrons dans le Sentier dès que nous le pouvons (31).


Nous sommes toujours au second chapitre. Si mon but consistait simplement à parcourir superficiellement le poème, en montrant, ici et là, où il s'accorde avec les divers systèmes de philosophie suivis en Inde, les points où il s'en écarte, ou les réconcilie, nous aurions pu atteindre la fin du livre depuis longtemps. Mais nous l'examinons sous l'un de ses aspects — le plus important pour tout étudiant sérieux — le point de vue personnel et intérieur qui nous aide à atteindre moksha (32). En le considérant sous cet angle, nous pouvons facilement remettre à plus tard un examen de la discussion philosophique.

Reprenons certaines des instructions données dans la partie du second chapitre que nous venons de finir. Le reste de cet entretien est consacré à la réponse de Krishna à Arjuna qui lui demande de décrire l'homme qui a atteint à une méditation constante — quelle est son apparence, sa démarche, sa conversation ?

Krishna commence par déclarer : " le sujet des trois Veda est l'assemblage des trois qualités " [v, 45]. Ces trois qualités sont sattva, rajas et tamas ; elles sont expliquées séparément dans un chapitre ultérieur (33). Sattvaguna (34) est une qualité pure et élevée, l'opposée de tamoguna, obscurité et indifférence. Mais ici est donné le conseil remarquable : " Sois libre de ces trois qualités " . II est, en vérité, bien étonnant qu'on ne se soit jamais encore saisi de cette injonction pour démontrer que Krishna conseille à son disciple de renoncer à la qualité de bonté, en encourageant ainsi directement la méchanceté, mais comme ces mots sont immédiatement suivis par le conseil de " se reposer sur la vérité éternelle " , les critiques éventuels ont peut-être été déroutés par ce semblant de paradoxe. Il saute aux yeux immédiatement que l'expression " vérité éternelle " vise une qualité supérieure de sattva. En sanskrit, le terme sattva renvoie à l'idée de " vérité " , et il n'a pas cette qualification quand il est classé parmi les trois qualités, de telle sorte que lorsque le disciple s'en libère, il lui faut prendre refuge dans sa contrepartie éternelle. De plus, l'instruction donnée n'est pas de renoncer à la vérité, ni à aucune des deux autres qualités, mais de se tenir libre de l'influence ou de la force enchaînante que peut exercer sur l'Ego humain n'importe quelle sorte de qualité.

Il est difficile, pour un grand Être, tel que Krishna, de communiquer ces thèmes élevés à l'esprit investigateur ; en conséquence, force est d'utiliser un langage qui a toujours deux significations ; en allant de l'une à l'autre, il se dérobe continuellement à nous. Il fallait prendre le mot " sattva " — vérité — pour exprimer la qualité la plus haute d'un être quelconque possédant ces qualités ; cependant, quand nous commençons à parler de l'état le plus élevé qui se puisse concevoir, d'où sont absents tous les attributs, nous employons encore le même mot, en y ajoutant toutefois le qualificatif d'éternel.

L'essence de l'instruction donnée par Krishna est d'arriver à la consécration, car il dit : " C'est pourquoi adonne-toi à la consécration " (35). II fut expliqué dans le dernier article comment il avait préparé la voie dans ce sens, en montrant à quel point il était erroné de suivre même les cérémonies spéciales et les textes consignés pour le peuple dans les Veda. Ces cérémonies procuraient des récompenses au Ciel ou bien sur terre, que ce soit dans des existences à venir, ou dans la vie même où ces sacrifices étaient célébrés. Nous comprendrons mieux l'idée de Krishna en présumant qu'il fait ici allusion à une doctrine dont le système de récompense ne différait en rien de la vieille croyance chrétienne qui garantissait, à l'homme fidèle aux Écritures, bonheur et prospérité sur terre et grande béatitude éternelle au Ciel en compagnie des saints. Krishna déclare cette doctrine illusoire. Il ne dit pas que les récompenses promises ne résulteront pas de la pratique, il donne même à entendre qu'elles arriveront. Mais, étant donné que la roue de la renaissance tournera éternellement, en nous ramenant ainsi inévitablement dans un corps mortel, nous serons continuellement induits en erreur et n'arriverons jamais à atteindre Dieu, ce qui pourtant est notre but à tous.

Le Ciel, que ce soit celui des chrétiens ou des hindous, est ce que le Bouddha a désigné comme une chose, ou un état, qui a un commencement et qui aura un terme final. Cela peut certes durer des éons, mais il y aura une fin. Et alors, il faudra toujours reprendre la tâche accablante de parcourir le monde, que ce soit celui-ci ou un autre. C'est pourquoi Krishna a dit que les hommes étaient trompés par ces sentences fleuries qui préconisaient un moyen pour atteindre le Ciel, en comparaison duquel il n'y aurait eu rien de mieux.

Sans doute y a-t-il beaucoup d'étudiants qui, croyant à la possibilité d'atteindre le Ciel, se déclareront prêts à prendre les risques de ce qui pourrait se produire en arrivant au terme d'une aussi longue période de félicité. Mais ces risques ne seraient pas acceptés s'ils étaient bien compris. Ils sont nombreux et grands. Beaucoup d'entre eux ne peuvent être expliqués car, pour les comprendre un tant soit peu, il faudrait en savoir plus sur le pouvoir du mental et le sens réel de la méditation. Quant aux risques ordinaires, ils se trouvent dans ce qu'on pourrait appeler pour le moment — faute de mieux — karma retardé et affinités non épuisées.

Le pouvoir de ces deux aspects de karma a sa racine dans la vaste complexité de la nature de l'homme. Cette complexité est telle qu'un être humain ne peut jamais, comme une entité complète, jouir du Ciel, ou de tout autre état, en dehors de l'union avec le Divin. Les théosophes éclairés parlent d'abondance de l'homme qui accède à la condition bienheureuse du devachan (36), de son séjour sur terre, du karma heureux ou malheureux qu'il y éprouve, alors qu'en fait il n'y a qu'une petite partie de lui-même qui soit ici ou là. Après avoir terminé son existence et gagné le devachan, la vaste racine de son être demeure à attendre dans la Vie Une ; elle attend patiemment que l'homme revienne et épuise un peu plus de karma. C'est-à-dire que l'individu ordinaire ne mobilise et n'épuise, dans chaque vie, que le karma permis par son instrument physique. Une partie du pouvoir de karma se trouve dans le " pouvoir mystérieux de la méditation " qui se manifeste selon ce que permet le corps physique particulier que l'être a assumé. Il peut donc arriver que, dans l'existence présente, l'homme accomplisse des " cérémonies spéciales " , se conforme aux textes et à la doctrine, et obtienne ainsi la récompense du Ciel, et cependant qu'il laisse en réserve une certaine quantité de ce " pouvoir mystérieux de la méditation " non épuisé, dont il ne connaît pas la nature. Le risque tient alors à ce que ce pouvoir en réserve soit très mauvais et qu'à son retour du Ciel l'homme se réincarne dans un corps qui fournisse l'instrument nécessaire pour porter à la surface cette masse de karma inépuisé ; sa prochaine compensation pourrait bien être un séjour en enfer (37).

En reprenant un corps, le " pouvoir mystérieux " en question atteint un nombre considérable d'affinités engendrées dans d'autres existences et s'empare de tout ce qui vient à sa portée. D'autres êtres, jadis connus par l'homme, arrivent à l'incarnation en même temps que lui et déclenchent des affinités, des attractions et des forces qui ne peuvent agir que par leur canal et le sien. Leur influence ne peut être évaluée. Elle peut être bonne ou mauvaise, et c'est dans la mesure où l'homme tombe sous leur empire et où, inversement, il agit sur les autres que le karma de chacun finit pas s'accomplir. C'est pourquoi Krishna conseille à Arjuna de s'affranchir de l'influence des qualités, de façon à obtenir une libération complète. Et cette libération, dit-il, ne peut être atteinte que par la consécration intérieure (38).

Ces effets, ces divergences et ces influences sont parfaitement connus des Occultistes ; quoique l'idée en soit encore nouvelle en Occident, elle n'est pas inconnue en Inde. Cette loi est à la fois un ange de miséricorde et un messager de justice, car bien que, comme nous venons de le montrer, son opération fasse partie des risques, elle constitue aussi un moyen dont se sert la nature pour sauver des hommes souvent de la damnation.

Supposons que, dans une existence très reculée, j'aie eu un ami, une femme ou un parent cher, avec qui mes liens étaient intimes et profonds. La mort nous ayant séparés, voici que dans des vies ultérieures l'être aimé se consacre à la vérité, à la sagesse, à ce qu'il y a de plus élevé en lui, tandis que, de mon côté, je vais mon chemin, insouciant de tout en dehors du seul plaisir du moment ; et voici qu'après maintes vies, nous nous retrouvons, comme amis ou comme connaissances. La vieille intimité s'affirme immédiatement et, bien que peut-être aucun de nous ne s'en rende compte, mon ami d'antan a un étrange pouvoir pour toucher ma vie intérieure et m'éveiller à la recherche de la vérité et de ma propre âme. C'est l'effet de l'affinité inépuisée et, par son aide, la nature travaille à mon salut.

Alors, tous deux, nous devrions chercher la consécration intérieure. C'est cette consécration qui est inculquée par les Adeptes à leurs chélas (39). Elle implique une abnégation mentale bien peu séduisante à notre mentalité moderne, mais elle doit être acquise, car sans elle un progrès réel est impossible. Par cette consécration mentale au Divin, qui entraîne un renoncement à tout le reste, nous devons abandonner tous les résultats de nos actions. Ce n'est pas à nous de dire quel sera le résultat d'une action ; la Loi amènera un résultat bien meilleur, peut-être, que celui que nous avions imaginé. Si les résultats, si les circonstances quotidiennes passagères trompent notre attente, alors, au moyen de la consécration, nous allons les accepter comme étant précisément ce que voulait la Loi. Mais si notre désir constant est d'obtenir un résultat, fut-il même bon en apparence, nous nous trouvons liés par ce désir, que notre souhait s'accomplisse ou non.

Cette exhortation à la consécration intérieure est à la fois ce qu'il y a de plus simple et de plus difficile. Certains la tournent en dérision, parce qu'ils veulent gagner des pouvoirs, et arriver à un " développement " ; d'autres, parce qu'ils la considèrent comme trop simple ; mais l'étudiant avisé, même s'il ne peut en saisir le sens dès l'abord, l'examinera dans son esprit, la recherchera avec ardeur et fera d'elle une chose à atteindre (40).


Nous avons vu que l'étudiant qui aspire à l'illumination doit atteindre la consécration intérieure. C'est là le sens de la réplique de Krishna à Arjuna à la fin du second chapitre :

Quand il a écarté tous les désirs qui entrent dans le cœur, qu'il est satisfait en lui-même par le Soi, alors il est considéré comme confirmé dans la connaissance spirituelle (41).

II n'est pas possible de s'abandonner complètement aux commandements de l'Esprit aussi longtemps que l'on permet aux désirs qui pénètrent le cœur d'absorber l'attention.

Bien entendu, la personne décrite ci-dessus évoque un être ayant atteint un développement bien supérieur à ce qui est possible pour la majorité d'entre nous. Mais nous devrions nous fixer un idéal élevé vers lequel tendre car, avec un objectif plus bas, le résultat est moindre pour le même effort dépensé. Nous ne devrions pas nous assigner un but inférieur au plus élevé, simplement par crainte de voir notre succès se révéler inférieur à celui auquel nous nous attendions. Ce n'est pas tant le résultat extérieur et clairement visible qui compte que le motif, l'effort déployé et le but visé, car nous ne sommes pas jugés sur le plan des objets des sens où le temps existe, mais dans cette sphère plus grande de l'être où le temps n'a plus cours, et où nous nous trouvons confrontés non avec ce que nous avons fait mais avec ce que nous sommes. Ce que nous avons fait ne nous atteint que durant la vie mortelle et parmi les illusions de l'existence matérielle, tandis que les motifs avec lesquels nous vivons nos existences contribuent à édifier notre être plus grand, notre vie plus large, et notre soi plus vrai. Faire des actions, cela nous incombe, car nul mortel ne peut vivre sans en accomplir ; mais elles nous ramènent à la terre, pour maintes incarnations fastidieuses, peut-être pour un échec final, à moins que la leçon ne soit apprise, obligeant à toujours agir avec le bon motif et le but véritable. Ce stade une fois atteint, les actions ne nous affectent plus car, tel Krishna, nous devenons les acteurs parfaits de toute action. Et dans la mesure où nous purifions et élevons le motif et le but, nous devenons spirituellement éclairés, pour gagner finalement, dans le cours du temps, le pouvoir de discerner ce qu'il faudrait faire et ce dont il faudrait s'abstenir.

Certains soi-disant occultistes ainsi que quelques théosophes ne tiennent aucun compte de l'enseignement de ce chapitre. La consécration intérieure n'a pour eux aucun charme : ils la laissent à ceux qui, quelle que soit leur croyance ou leur philosophie, seraient de toute façon des hommes de bien, eux-mêmes ne s'intéressant qu'à lire des livres, nouveaux ou anciens, sur la magie, le cérémonial, et telle ou telle de ces nombreuses occupations illusoires. Cette pratique erronée n'est d'ailleurs pas nouvelle ; elle était courante chez les alchimistes, et il en résulte, dans certains cas, que des étudiants gaspillent à notre époque des années précieuses à chercher à passer maîtres dans le cérémonial magique, le rosicrucianisme, la science des talismans et que sais-je encore, en se conformant au texte des livres alors que tout cela n'est que fatras intellectuel inutile ou même recèle un réel danger.

Je n'entends pas insinuer ici qu'il n'y ait jamais eu de véritable rosicrucianisme, ni que le cérémonial de la magie ne donne aucun résultat, ni encore nier la science des talismans. Il existe des réalités dont les aspects que nous en connaissons actuellement ne sont que des ombres. Mais on pourrait tout aussi bien espérer trouver l'âme en étudiant attentivement le corps, que s'instruire des vérités cachées derrière le pouvoir des talismans, ou le cérémonial magique, en étudiant les livres actuels traitant de ces sujets. Les soi-disant magiciens du moyen âge ont laissé une masse d'écrits qui ne sont plus maintenant que leurres et pièges pour étudiants, qu'ils soient théosophes ou non. On y trouve des directives détaillées pour diverses sortes de pratiques, mais ce sont toujours des tentatives humaines pour permettre aux mortels, par des procédés entièrement extérieurs, de maîtriser le monde astral ou naturel. Ces praticiens n'ont pas connu le succès, et il n'y a guère que l'échec qui attende ceux qui, de nos jours, suivraient leurs instructions. Dans la plupart des cas de ces soi-disant sorciers et auteurs de grimoires magiques de l'Europe de jadis, les élucubrations qu'ils ont publiées n'ont été pour eux que des baumes pour apaiser une vanité déçue ; tout le reste n'est que répétition de formules laissées par leurs prédécesseurs. Paracelse déclare positivement que la véritable magie réside dans l'homme, appartient à sa nature intérieure — étant potentielle au début, pour devenir active une fois développée -, et que les cérémonies, ou les formules, ne sont que pur fatras, à moins que l'homme qui s'en sert ne soit lui-même un magicien.

Dans la pratique de la magie cérémonielle prescrivant l'usage de certaines figures géométriques, et autres, avec l'aide de prières et d'invocations, il y a un réel danger, lequel s'accroît si l'étudiant poursuit la pratique en vue du gain, de la gloire, du pouvoir, ou même pour la seule recherche du merveilleux, tout cela étant égoïste. Dans ce cérémonial, l'opérateur, ou celui qui s'arroge le titre de mage, s'entoure d'un cercle, ou d'une disposition de triangles, servant à le protéger des esprits variés qu'il pourrait évoquer. Notez bien cela ! II est question d'assurer sa protection. Une telle protection ne serait pas nécessaire, ni envisagée, s'il n'y avait pas une crainte secrète que les ombres ou les démons aient un pouvoir de blesser. Ainsi, dès le début, la peur — produit de l'ignorance — est pleinement présente. La chose importante à remarquer ensuite est qu'une épée doit intervenir dans la conjuration : elle est recommandée car, est-il dit, les démons craignent le tranchant de l'acier. Rappelons ici les paroles de Jésus ; " Quiconque aura pris l'épée, périra par l'épée " (42). II entendait par là précisément ce dont nous parlons. Le cérémonial de la magie implique presque à chaque pas l'emploi d'une épée. Une fois que l'invocateur, ou le mage, a employé le cérémonial — disons, avec succès — pendant un certain temps, il a créé finalement dans son aura (ou dans ce que Swedenborg a appelé sa " sphère " ) une copie de l'objet dont il s'est servi précédemment, ou de la figure qu'il avait tracée sur le sol ou les murs. En cela, il n'est plus le maître, car cette copie se trouve inscrite dans la partie de sa nature dont il ignore tout : l'épée de métal est devenue une épée astrale dont la poignée est tenue par les démons ou les influences qu'il a imprudemment fait surgir. Dès lors, il en subit l'attaque là où aucune défense ne peut être interposée : sur le plan astral et le plan mental et, aussi sûrement que les paroles du sage rappelées plus haut ont été prononcées, l'homme finit par périr par l'arme dont il s'était servi. Ce danger ainsi grossièrement esquissé n'est pas une simple fiction cérébrale. Il est positif, réel, contenu dans la pratique même. Aucune érudition livresque ne conférera jamais à l'homme le pouvoir d'opérer en lui-même les modifications constitutionnelles aussi bien que les changements psychiques qui seraient nécessaires avant de pouvoir maîtriser les forces immatérielles. Cependant, ces dernières peuvent être évoquées temporairement et être amenées à être averties de notre existence en suivant certaines méthodes. Ce n'est que le début. Mais il est certain que leur tour viendra : obéissant à une loi particulière de leur nature, elles prennent alors ce qu'on a appelé parfois leur " revanche " ; car toutes ces pratiques s'adressent uniquement à la partie inférieure et non spirituelle de notre nature et celle-ci revêt ces êtres (43) d'attributs correspondants. Leur " revanche " consiste à produire des inflammations dans le caractère moral qui se manifesteront par le développement de passions viles, l'atrophie de la concentration, la destruction de la mémoire, pour aboutir à une fin de vie misérable et à une faillite presque absolue dans l'utilisation des opportunités offertes dans cette incarnation. C'est pourquoi j'ai dit que tout cela était fatras mental inutile ou positivement dangereux.

L'histoire, ainsi que notre propre expérience, démontrent abondamment la véracité des paroles de la Bhagavad-Gîtâ : " La connaissance spirituelle inclut chaque action sans exception " (44), et celle-ci doit être atteinte au moyen de la consécration. Il est arrivé que des hommes ignorants, n'ayant aucun accès à des livres, aient été à même de percevoir, à l'aide de leur sens intérieur, la vérité réelle des choses, non seulement celles qui les entouraient, mais aussi celles qui concernaient les grandes questions de la nature. Jacob Boehme n'avait aucune culture, cependant il connaissait la vérité. Ses écrits font apparaître qu'il était averti des vraies doctrines que l'on trouve dans les Écritures hindoues et les traités secrets, et qu'il était impossible à l'époque de découvrir dans des livres. Il existe aujourd'hui, en Allemagne, des hommes de ma connaissance qui, encore moins instruits que Jacob Boehme, savent cependant maintes choses qui demeurent encore des mystères pour nos théosophes éclairés qui peuvent pourtant se vanter d'avoir un bagage universitaire. La raison en est que ces hommes ont atteint à la consécration, et ont pu ainsi écarter des yeux de l'âme les nuages des sensations, dont les ombres obscurcissent notre vision de la vérité. Ce n'est pas que je décrie ni ne méprise le savoir, c'est une grande acquisition, mais l'on ne saurait s'imaginer de combien l'homme savant élargirait son champ intellectuel s'il était en même temps un être consacré dans le sens de la Bhagavad-Gîtâ.

Les plus grands Occultistes et même les Adeptes ne méprisent pas le savoir que possèdent les hommes. Ils s'en servent, et l'acquièrent. Ils enregistrent les expériences de voyants et d'hommes consacrés n'ayant qu'un savoir réduit, et accumulent ces données sur de longues périodes de temps, jusqu'au jour où apparaît un grand Maître plein de savoir et profondément consacré : grâce à sa grande connaissance jointe à la consécration, il peut tirer les déductions merveilleuses que possède la Loge, et qui se rapportent à des matières qui sont tellement au delà de notre portée qu'on ne peut s'en faire une idée qu'avec difficulté. C'est une preuve de plus que la consécration est la chose principale et la meilleure, car ces Maîtres extraordinaires n'apparaîtraient jamais si la consécration n'avait pas été le but de leur existence.

Sans la consécration, une grande confusion surgit en nous, que certains ont comparée à un mouvement de tourbillon, d'autres à l'irruption d'un torrent d'eaux troubles. Sous certains rapports, c'est ce que Boehme a appelé la " turba " (45). C'est l'illusion produite par les sens. Aussi Krishna dit-il, en terminant le second chapitre :

Que l'homme, en restreignant tout cela [ses sens], persiste dans la consécration quand il est en repos, l'esprit fixé sur moi seul. Car celui qui maîtrise ses sens possède la connaissance spirituelle. L'attachement aux objets des sens naît dans l'homme qui médite sur eux ; de l'attachement naît le désir, du désir la passion, de la passion l'égarement, de l'égarement la confusion de la mémoire, de la confusion de la mémoire la destruction de l'intellect, de la destruction de l'intellect l'homme périt.

Mais celui qui approche les objets de sensation avec des sens libres d'amour et de haine, et tenus sous contrôle, en ayant l'âme bien disposée, celui-là atteint à la tranquillité mentale. Dans cette tranquillité, il gagne un état libéré de toute affliction. Car le mental de l'homme aux pensées sereines arrive bientôt à la perfection de la concentration (46).

Un très beau passage du Sanatsujâtîya peut être lu ici avec profit. (47) :

Certains déclarent que la libération de la mort résulte de l'action ; d'autres, que la mort n'existe pas. Écoute mon explication, ô Roi ! N'aie plus de doute à ce sujet.

Ces deux vérités étaient bien connues dès le début, ô kshatriya. Les sages maintiennent que ce que l'on appelle illusion est la mort. En vérité j'appelle mort l'absence d'attention vigilante, et également j'appelle immortalité l'affranchissement de cette inattention. En vérité, c'est par l'inattention que furent vaincus les démons, et c'est en s'en libérant que les dieux ont atteint Brahman. En vérité, la mort ne dévore pas, tel le tigre, les créatures vivantes, car en réalité sa forme ne peut être perçue [...]. Chez l'homme, l'absence d'attention vigilante se développe sous forme de désir, puis de colère et elle prend finalement la forme de l'égarement. Marchant ensuite dans des sentiers tortueux, l'homme, par égoïsme, n'atteint pas à l'union avec le Soi. Ceux qui sont induits en erreur par cet égoïsme, et qui demeurent sous son influence quittent ce monde pour retomber dans la génération. Les sens se regroupent alors autour d'eux [pour le temps d'une existence] et, de la sorte, ils sont conduits à subir mort après mort. Étant attachés au fruit de l'action, quand l'action se présente ils en recherchent le fruit et ne vont pas au delà de la mort. Et le soi incorporé, du fait qu'il ne comprend pas ce qu'est l'union avec l'entité réelle (48), continue son errance avec l'attachement aux jouissances des sens. C'est là, en vérité, la grande source d'illusion pour les sens ; car, par le fait que l'homme vient en contact avec des entités irréelles, ses migrations deviennent inévitables ; son soi intérieur étant contaminé par le contact d'entités irréelles, il se consacre aux objets des sens, partout où ils se présentent, en ne pensant qu'à eux seuls. Cette pensée constante le jette d'abord dans la confusion, puis le désir et la colère l'attaquent bientôt. Tout cela conduit à la mort ceux qui sont des enfants. Mais les hommes sensés vont au delà de la mort, grâce à leur bon sens. Celui qui, en se concentrant sur le Soi, détruit les objets fugitifs des sens, en les méprisant au point de ne pas même leur accorder une pensée, et qui, possédant la connaissance, détruit le désir, celui-là devient par ce moyen, pour ainsi dire, la mort de la Mort elle-même, et il l'engloutit.

Le second chapitre se termine en expliquant quel est le genre de mort qui procure l'union avec le Divin, en empêchant ainsi, définitivement, tout retour à l'incarnation sur terre. Cette explication se trouve ainsi formulée :

II atteint à la tranquillité celui qui, rejetant tous les désirs, agit sans s'attacher aux résultats, exempt d'égotisme et d'égoïsme. C'est là, ô fils de Prithâ, la condition de l'Être Suprême. L'ayant obtenue, l'homme n'est plus troublé et, s'il y demeure même au moment de la mort, il atteint l'extinction (ou union) dans l'Esprit Suprême (49).

Ce sont les derniers mots du second chapitre.

Toute autre attitude mentale à l'heure de notre décès nous conduira infailliblement à reprendre un corps mortel.

Cette déclaration de Krishna nous rappelle non seulement les pratiques précédemment enseignées mais aussi le sujet entier de la mort. Car, pour savoir comment il faut " penser à Lui au moment de la mort " ou posséder la tranquillité que seule peut conférer la perfection de la consécration, il nous faut découvrir ce qu'est la mort, et savoir si elle se limite uniquement à ce que nous voyons se produire au décès d'un être humain, ou si elle est plus que ce que l'œil peut en évaluer. Tant soit peu de réflexion démontre que les faits vus et observés par les médecins et les témoins ne concernent que le retrait progressif de l'âme et de l'énergie abandonnant l'enveloppe extérieure appelée " corps " . Pendant ce processus d'approche de la mort, la personne peut bien accepter les rites de l'Église, professer sa foi dans telle ou telle doctrine que l'on voudra, et même, jusqu'à son dernier soupir, parler du Ciel et de la félicité qui l'y attend : ce n'est encore que le premier pas. Le dernier souffle laisse sur le visage une expression calme et heureuse, peut-être ; les parents ferment les yeux du défunt — on déclare que c'est la mort. Et pourtant, l'homme n'a fait que commencer à mourir. L'âme doit encore passer à travers d'autres enveloppes, au delà de ce que peuvent en connaître ses amis, au delà même du contrôle que pourrait désormais exercer le mourant. Tout dépend maintenant de la ligne qu'il a suivie dans ses pensées, et de leur nature, durant le cours entier de la vie du corps. Car l'âme doit suivre en sens inverse la route qu'elle avait parcourue jusque là, et le long de la voie sont alignés les souvenirs de toute la vie écoulée ; au fur et à mesure que ces souvenirs se réveillent, ils affectent l'entité qui s'en va, soit en la perturbant et en l'empêchant ainsi de se concentrer sur l'Être Suprême, soit, au contraire, en l'aidant à le faire d'une manière plus parfaite. Si donc on ne s'est consacré à la pratique inculquée par Krishna que durant quelques années vers la fin de l'existence, les souvenirs des jours passés auparavant dans la poursuite de tous les désirs envelopperont l'âme d'un nuage, et l'empêcheront absolument d'atteindre l'état d'où tout retour sur terre est impossible, sauf si l'on y consent. On peut se faire une idée plus parfaite des choses en considérant la vie comme un grand mouvement musical qui s'achèverait en faisant entendre à la fois toutes les tonalités qui avaient été produites dans l'intégralité du morceau, depuis le début. On arriverait ainsi à une combinaison de sons n'exprimant pas les notes les plus aiguës ni les plus graves, ni les plus douces, ni les moins agréables, mais la résultante de toutes. Dans notre cas, cette dernière sonorité représente la vibration définie qui gouverne l'entité, en résonnant dans tout son être et en le plongeant dans l'état auquel elle-même correspond, ou dont elle est la note tonique. Il apparaît ainsi clairement que chaque pensée recèle les possibilités d'une harmonie ou d'une dissonance pour marquer la fin de la vie.

Guidés par la claire lumière de l'âme, nous nous pénétrons de tes enseignements, ô sage très saint ! Par leur pouvoir se sont écartés les voiles obscurs de la demeure d'Îshvara. Pleins de joie, nous avons retrouvé vie. Puissent tes paroles demeurer en nous, et nous rafraîchir comme une source rafraîchit la terre (50).

NOTES

  • (l). [August Wilhelm von Schlegel publia en 1823, à Bonn, la première traduction latine de la Gîtâ, accompagnée de notes explicatives.]
  • (2). [Ce passage est cité intégralement (en latin) par Edwin Arnold dans la Préface à sa traduction (p. 8).]
  • (3). [Trad. J. C. Thomson (v. 7, début), p. 10.]
  • (4). [Trad. Ch. Wilkins, v. 7-8.]
  • (5). Dans ce verset — le quatorzième — Krishna appelle Arjuna par deux noms : d'abord fils de KuntÎ (sa mère) et ensuite Bhârata (descendant du puissant Bharata). Au début, lorsqu'il s'agit des éléments qui produisent les sensations corporelles, son origine terrestre lui est rappelée et, à la fin, lorsque Krishna l'adjure d'endurer ces changements, son attention est dirigée vers un ancêtre paternel, grand, puissant et spirituel. Tout cela est significatif. -B.
  • (6). [Trad. J. C. Thomson (v. 11-25) pp. 11-12.]
  • (7). [Îshâvasya ( = " enveloppé par le Divin " ) est le premier mot de ce texte de 18 versets, généralement intitulé plus simplement Îshâ Upanishad.]
  • (8). [Paraphrase du 1er verset de l'Îshâ Upanishad]
  • (9)  [L'impératif (resign) pourrait se rendre en langage moderne par " Lâchez prise " ! ]
  • (10). Certains étudiants, ainsi que certains critiques, ont prétendu que la Théosophie enseignait à l'homme un abandon de la famille et du monde, la connaissance et le salut ne pouvant être acquis sans une ascèse ridicule qui renverserait l'ordre naturel. Cela est faux. Et lorsqu'on admet le fait — que j'affirme, sûr d'être soutenu par tous les véritables théosophes — que les Maîtres Bénis, qui ont ordonné la fondation de notre Société, lisent et enseignent constamment la philosophie de la Bhagavad-Gîtâ, nous voyons que de telles affirmations prononcées contre les buts de la Société sont incorrectes. — B.
  • (11). [Trad. J. C. Thomson (v. 31) p. 13.]
  • (12). Selon mon opinion, la caste deskshatriyaest la plus élevée. Il est vrai que les brâhmanes ont toujours été l'objet d'une vénération plus grande : étant des instructeurs spirituels, ils représentent, comme tels, la tête de Brahmâ ; mais, dans certains des sacrifices aryens, il y a une occasion où lekshatriyaoccupe un rang supérieur au brâhmane. Les hommes de cette caste de prêtres sont plutôt les conservateurs de la vraie Doctrine, mais quand vient le moment où les " dieux descendent afin d'établir sur terre une nouvelle harmonie " ils commencent toujours avec un guerrier. Osiris, qui instruisit et unifia les Égyptiens, était un guerrier, et le mystérieux Melchisédech, qui bénit Abraham {Genèse, 14, 17-20], était prophète, prêtre et roi, c'est-à-dire guerrier. En plus, la caste guerrière pouvait étudier et dire les Veda aussi bien qu'entrer en guerre, tandis que le seul devoir des brâhmanes était d'instruire et non de combattre. Il s'ensuit que lekshatriyadétient la position de médiateur entre l'action du corps de Brahmâ et la calme inaction de la tête de Brahmâ. — B. [ Voir note générale 2-l sur la supériorité originelle des rois kshatriya].
  • (13). [Trad. J. C. Thomson (v. 47) p. 16.]
  • (14). [Dans ce passage, qui paraphrase, en la remaniant un peu, la traduction de Thomson (v. 40, p. 15), Judge a introduit l'idée de l'initiation que ne suggère pas le texte sanskrit et qui est absente chez Thornson comme chez Wilkins. Noter que la traduction publiée par Judge, lui-même, en 1890, indique simplement : « Dans ce système de yoga, nul effort n'est perdu... ".]
  • (15). Selon toute probabilité, le lotus fut changé en la " rose " rosicrucienne parce que le lotus, à la différence de la rose, n'était pas compris en Europe ; et, tout compte fait, la rose est ce qui se rapproche le plus du lotus. Au Japon, on adhère au lotus dans le cœur. En concentrant l'attention sur le cœur, est-il dit, on le voit s'épanouir comme un lotus à huit pétales, en chacun desquels réside un pouvoir, tandis que le Seigneur de tout se tient au centre. — B. [Voir note générale 2-2]
  • (16).  [Voir — note générale 2-3]
  • (17). [Ce début de chapitre a paru dans la revue The Path, vol. II fév. 1888, pp. 325-30.]
  • (18). [Extrait du poème de Walt Whitman " To Him that was Crucified " ( " À celui qui fut crucifié " ) publié, en 1855, dans son recueil Leaves of Grass (= Brins d'herbe). Le poème se trouve dans la section " Autumn Rivulets " (= Ruisselets d'automne).]
  • (19). Un auteur théosophe a avancé l'idée que ces Adeptes avaient eu à voir avec la création de la République Américaine, que ce soit en y assistant personnellement, ou en y envoyant des Messagers. — B. [Cet auteur n'était autre que Judge qui avait publié, sous le pseudonyme " Un ex-Asiatique " , dans la revue The Theosophist (juin 1884), un article intitulé " Les Adeptes en Amérique en 1776 " (Cahier Théosophique n° 151).]
  • (20). [Ici, le verset 40, déjà énoncé dans l'article précédent, est répété sans mention de l'initiation ; cette fois, la 2ème partie du verset est empruntée à Ch. Wilkins et non à Thomson, ce qui explique le remplacement de " pratique " par " devoir " (le mot sanskrit étant dharma), et de " danger " par " peur " (premier sens du mot bhaya)]
  • (21). [Chap. 6, v. 43. À noter que la 1ère partie de la phrase est empruntée à la traduction de K. T. Telang, la seconde à celle de Thomson.]
  • (22). Voir : Aphorismes du Yoga de Patañjali, Livre II, ainsi que Vishnu Smriti, chapitre 97, v. 11.
  • (23). [Voir Échos de l'Orient/Épitomé de Théosophie (Ch.15) pour l'explication du bouddhisme sur l'effet de kamma (= karma) dans la réincarnation.]
  • (24). [Trad. J. C. Thomson, avec un rajout ( " dont les principes sont indéfinis " ) emprunté à Ch. Wilkins.]
  • (25). [Le texte original emploie le mot sanskrit buddhi.]
  • (26). [Versets 42-44. Trad. J. C. Thomson. Judge introduit le mot renaissance à la place du terme régénération employé par le traducteur, et ajoute la proposition finale ( " et préfèrent... etc. " ) empruntée au v. 42 de Ch. Wilkins.]
  • (27).[Matthieu, 5,18.]
  • (28). [Ce passage (versets 45 puis 47-52) suit de près le texte de Wilkins, à l'exception de quelques emprunts à J. C. Thomson pour les premiers versets (surtout le v. 45 et le début du v. 47). Manifestement, Judge a dû hésiter entre les deux traducteurs qui semblent l'un et l'autre, embarrassés pour interpréter des termes classiques dans la pensée hindoue, comme yoga (traduit par concentration, yoga, union, vraie sagesse), buddhi (rendu par sagesse, entendement, raison), etc..]
  • (29). Îshvara : la manifestation particulière de Brahmâ dans chaque être humain. — B.
  • (30). [Toutes les idées développées ici feront l'objet du 3ème chapitre intitulé précisément " karma-yoga " .]
  • (31). [Article paru dans The Path, vol. III, mars 1888, pp. 360-5.]
  • (32). Le salut.
  • (33). [Chap. 14.]
  • (34). La qualité de vérité ou de pureté.
  • (35). [Écartant la traduction de Ch. Wilkins (v. 50), suivie dans la longue citation de l'article précédent ( " sois donc attentif à obtenir cette concentration de ton entendement " ), Judge revient à celle de Thomson, qui indique simplement (p. 17) : " Therefore give thyself up to devotion " . Le mot traduit par " dévotion " est le sanskrit yoga (et non bhakti), il est rendu ici en français par consécration.    Voir note générale 2-4.]
  • (36). [Le terme devachan (emprunté au bouddhisme tibétain) sert à désigner en Théosophie l'état de béatitude prolongée que connaît après la mort physique l'Ego supérieur de l'homme, une fois libéré des instruments et véhicules de sa personnalité terrestre. Voir, dans L'Océan de Théosophie, le chapitre 13 consacré à ce sujet.]
  • (37). [Cet « enfer " évoque bien sûr des conditions très difficiles de vie surterre, et non le lieu de punition posthume des traditions religieuses.]
  • (38). [Dans sa propre version de la Gîtâ (v. 49), Judge emploie l'expression " consécration mentale " (qui rend le sanskrit buddhi-yoga). Voir note générale 2-4.]
  • (39). [Disciples.]
  • (40). [Article publié dans la revue The Path, vol. 3, mai 1888, pp. 33-6.]
  • (41). [Trad. J. C. Thomson (v. 55) p. 18. Ici Judge modifie la formule de cet auteur " satisfait en lui-même par lui-même " , pour introduire le Soi. Dans sa propre version de 1890, il écrira : " satisfait dans le Soi par le Soi " .]
  • (42). [Matthieu, 26,52.]
  • (43). [Il s'agit bien entendu d'élémentaux, vecteurs de ces forces particulières. En les évoquant, l'apprenti magicien obtient d'eux quelques effets, mais les amène à " être avertis de son existence " — ce qui ne sera pas gratuit pour lui. La connexion indésirable ainsi établie avec ces êtres, sensibles à la nature plus ou moins égoïste du magicien, peut avoir ensuite de néfastes retombées, comme le suggère Judge.]
  • (44). [Cf. J. C. Thomson, chap. 4, (v. 33) p. 35.]
  • (45). [En latin, le mot signifie : trouble d'une foule en désordre, mêlée, confusion, ou encore, cohue, multitude.]
  • (46). [Trad. J. C. Thomson (v. 61-65) p. 19.]
  • (47). Sanatsujâtîya, ch. 2. [Tout le passage qui suit est emprunté à la traduction de K. T. Telang. Voir note générale 2 — 5.]
  • (48). [C'est-à-dire la réalisation de l'identité avec Brahman (note du traducteur K. T. Telang).]
  • (49). [Trad. J. C. Thomson (v. 71-2) p. 20.]
  • (50). [Article publié dans la revue The Path, vol 3, juin 1888, pp. 73-8.]

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