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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 18, Libération finale

Le chapitre commence par cette question d'Arjuna : " Je désire apprendre, ô toi aux grands bras, quelle est la nature de l'abstention de l'action et celle de l'abandon des résultats de l'action, ainsi que la différence entre les deux " .

Le chapitre entier est consacré à la réponse ; on y trouve non seulement la nature de l'abstention de l'action et du renoncement aux résultats de l'action, mais aussi la compréhension de la nature même de l'action, de ses causes et de ses bases. À propos des " agents de l'action " , Krishna dit : " Apprends, ô toi aux grands bras, que, conformément à ce qui a été énoncé, cinq facteurs sont nécessaires pour l'accomplissement de toute action. Ce sont le substratum, l'agent, les différentes sortes d'organes, les mouvements variés et distincts et, avec eux, en cinquième lieu, les déités présidant à leurs fonctions respectives. Ces cinq facteurs sont inclus dans l'accomplissement de tout acte entrepris par un homme, avec son corps, sa parole ou son mental " [v. 13-5] ; et encore :  " quiconque, à cause de l'imperfection de son mental, considère le soi véritable comme l'agent, se trompe et voit mal " [v. 16]. Il est donc évident que ce n'est pas le " soi véritable " qui agit — ce qui avait été répété plusieurs fois au cours des chapitres précédents (1) et dont il faut saisir le sens avant de comprendre la nature de l'action.

Prakriti, ou la nature, est la cause de toute action, partout dans l'univers, étant donné qu'elle est la base qui permet à l'action d'avoir lieu ; cela est vrai sur tous les plans de l'être. Nous trouvons dans le treizième chapitre les paroles suivantes : " Sache que Prakriti, ou la nature, et purusha, l'esprit, sont sans commencement. Sache que les passions et les trois qualités découlent de la nature. On dit que la nature, ou Prakriti, est ce qui opère pour la production de la cause et de l'effet dans les actions ; l'esprit individuel, ou purusha, est, dit-on, la cause de l'expérience du plaisir et de la douleur. Car l'esprit revêtu de matière, ou Prakriti, éprouve les qualités qui procèdent de Prakriti " [v. 19-21]. Ce passage jette quelque lumière sur le sens du mot " substratum " : c'est la substance dans son état primordial, d'où procèdent toutes les différenciations, en quoi sont contenues toutes les différenciations, et qui constitue par conséquent l'agent fondamental de toute action ; dans l'énumération des cinq facteurs [v. 13], le mot " agent " peut être pris comme la force qui pousse à l'action ; c'est le cas, par exemple, avec le soi personnel, aux idées concrètes et limitées, qui donne l'impulsion aux organes du corps et aux mouvements appropriés pour réaliser l'idée maîtresse. Le cinquième " agent " est énoncé comme " les déités présidant à leurs fonctions respectives " (2) Cette expression peut s'expliquer de la manière suivante : notre corps est composé de petites vies de maintes espèces différentes, chaque espèce n'agissant qu'en réponse à des impulsions particulières ; chaque classe opère conformément à sa propre nature et, comme classe, constitue une hiérarchie d'êtres, de deva, ou de déités.

Il est bien entendu que Cela, d'où émane tout pouvoir de percevoir ou de produire l'action, est le Soi de tout ; ce pouvoir se particularise, pour ainsi dire, dans le Soi individuel qui, sur les plans supérieurs, est le moteur des actions faites sur ces plans ; au niveau physique, le soi personnel n'est qu'un aspect temporaire du Soi individuel ; étant illusoire, cet aspect est parfois appelé " le faux ego " ; c'est ce soi personnel qui, consciemment ou inconsciemment, pousse à l'action les vies de ses organes corporels.

Nous pouvons maintenant mieux comprendre ce passage du cinquième chapitre : " Le fidèle qui connaît la vérité divine pense : 'Je ne fais rien' en voyant, entendant, touchant, sentant, mangeant, en se mouvant, dormant et en respirant ; même en parlant, en abandonnant ou en prenant, en ouvrant ou fermant les yeux, il dit : 'Les sens et les organes se dirigent par impulsion naturelle vers leurs objets appropriés' " [v. 8-9] — II a été dit que le Soi n'agit pas et qu'il ne subit pas l'action ; cela doit s'appliquer aussi au soi personnel, car comme il est dit dans le treizième chapitre : " L'esprit dans le corps est appelé Maheshvara, le Grand Seigneur, le spectateur, le conseiller, le soutien, le bénéficiaire et aussi Paramâtma, l'âme suprême " [v. 22]. Le soi, ou l'esprit dans le corps, est trompé par les trois qualités perçues dans la nature — qu'elles soient plaisantes ou déplaisantes — et il s'identifie aux actions qu'il induit. " Celui qui voit que toutes ses actions sont accomplies par la nature seule et que le soi intérieur n'est pas l'acteur voit effectivement " . [v. 29]. Il y a aussi ce passage [du chapitre 4, v. 18] : " Le sentier de l'action est obscur. Celui qui reconnaît l'inaction dans l'action et l'action dans l'inaction est sage parmi les hommes " .

Si nous reconstruisons nos idées sur l'action dans le sens indiqué ci-dessus, une lumière nouvelle en sera projetée sur la responsabilité karmique qui nous reliera plus intimement avec le soi de chaque être, avec toutes les vies, petites et grandes, et nous aidera à mieux réaliser ce que peut être l'action pour le Soi et comme le Soi. Ayant déterminé ainsi, au moins dans une certaine mesure, la nature de l'action, nous avons éveillé, dans une mesure correspondante, ce que Krishna appelle " la faculté de discernement " , appelée aussi Buddhi, la cognition directe, l'entendement le plus haut, la faculté de jugement, selon les degrés divers de son activité. Ceux-ci découlent de l'attraction exercée par l'une ou l'autre des trois qualités qui se trouvent dans la nature. En voici la description : " La faculté de discernement qui connaît la manière de commencer et de renoncer, qui sait ce qui doit et ce qui ne doit pas être fait, ce qu'il faut craindre et ce qu'il ne faut pas craindre, ce qui lie étroitement et ce qui libère l'âme, est de qualité de sattva. Le discernement, ô fils de Prithâ, qui ne sait pas complètement ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas l'être, ce qu'il faut craindre et ce qu'il ne faut pas craindre, est de qualité de rajas, née de la passion. La faculté de discernement qui est enveloppée d'obscurité, confondant le mal avec le bien et prenant toutes les choses à rencontre de leur objet et de leur signification véritables, est de la qualité ténébreuse de tamas "   [v. 30-2].

La " faculté de persistance " doit marcher de pair avec la " faculté de discernement " car, à moins d'être constants dans notre consécration à la vie supérieure et à l'idéal d'une vie consciente en esprit, et non en matière, nous trahirons ce que nous connaissons comme étant le mieux. Une fois que nous avons atteint la faculté de discernement et qu'on nous a montré le sentier qui s'adapte le mieux à notre nature, nous devrions écarter toute considération tendant à nous en éloigner ; nous devrions cultiver et pratiquer " la faculté de persistance qui maintient la cohésion de l'homme et, par la consécration contrôle chaque mouvement de la pensée, de la respiration, des sens et des organes " ; comme il est dit dans le chapitre, elle participe de la qualité de sattva [v. 33.], c'est-à-dire que l'instrument entier est employé uniquement pour le but le meilleur et le plus élevé.

La " faculté de persistance " peut exister sans la faculté de discernement la plus haute ; c'est le cas de l'homme qui, tout en recherchant les fruits de l'action, aime le devoir, le plaisir et la fortune, poussé par le désir, c'est-à-dire rajas ; ou celui de l'homme de caractère bas qui, lié par la qualité tamasique, persiste dans la torpeur, la peur, l'affliction, la vanité et la témérité.

Si nous avons pu déterminer, pour nous-mêmes, la nature de l'action, le but du véritable discernement, et la persistance qui est l'harmonie de la pensée, de la volonté et de la sensation, et arrêter de même une action selon les lignes de notre détermination, nous n'avons pu le faire qu'au moyen d'un peu de cette " sagesse qui ne perçoit dans toute la nature qu'un seul principe, indivisible et incorruptible, non séparé dans les objets séparés visibles " et qui est " de la qualité de sattva " [v. 20]. C'est le Soi intérieur et immuable, que nous viendrons à réaliser de plus en plus si nous suivons les lignes de notre détermination.

Il ne peut y avoir aucune réalisation du Soi dans le genre de connaissance " qui perçoit la présence de principes différents et multiples dans le monde des êtres créés " , ni dans " la connaissance complètement dénuée de valeur, étroite, qui s'attache à un seul objet comme s'il représentait le tout, et ne voit pas la cause réelle de l'existence " [v. 21-2].

Toutes nos pensées éveillent à l'action les vies qui composent notre instrument astral/physique ; et comme nous ne cessons jamais de penser, l'action se poursuit continuellement car, comme il a été dit souvent : " la pensée est le plan réel de l'action " . Même sans aucune intention d'accomplir une action corporelle immédiate, nous pouvons, par nos pensées, accumuler dans les vies de notre instrument une tendance qui se manifestera finalement comme action extérieure, chaque fois que le permettront des conditions favorables : nous serons alors victimes de notre manque de discernement et de persistance, et nous impliquerons d'autres êtres dans notre sort.

" Écoute maintenant quelles sont les trois espèces de plaisir dont l'habitude engendre le bonheur et met fin à la peine " [v. 36]. Nous pouvons avoir une idée sur le sens de cette phrase si nous songeons à ceci : quand un but ou un objet ardemment désiré est recherché et finalement obtenu, on commence par éprouver le bonheur qui met fin à la souffrance ressentie tant qu'on n'y était pas arrivé. Mais ce bonheur ne reste pas le même ; il se transforme en contentement, puis en habitude, jusqu'à ce que celle-ci devienne ennuyeuse et qu'on se mette à poursuivre un autre but ou objet.

" Ce qui semble poison au commencement et élixir de vie à la fin, et qui provient d'un entendement purifié, participe de la qualité de sattva " [v. 37]. La poursuite des désirs procure de la douceur au début et de l'amertume à la fin [v. 38] ; le plaisir dû à la paresse, à l'insouciance et à l'indifférence stupéfie l'âme [v. 39]. Se libérer du désir, ou de l'insouciance et de l'indifférence semble " poison " au début, mais ce poison se transforme en " élixir de vie " par l'effet d'un entendement purifié.

L'assertion : " il n'existe pas sur terre, ou parmi les légions célestes, de créatures dégagées de ces trois qualités nées de la nature " [v. 40] fait ressortir le fait que les trois qualités existent sur chaque plan de l'être.

Les castes strictement délimitées de l'Inde d'aujourd'hui ne sont pas visées dans ce que dit ce chapitre des brâhmanes, des kshatrya, des vaishya et des shûdra. Jadis, avant que l'ancien enseignement ait été matérialisé, le mariage était un contrat sacré et religieux ; la vie de famille était comprise et conduite de manière à fournir un milieu adapté à des Ego dont la nature correspondait à celle de la famille pour ce qui était des lignes spirituelles, psychiques et autres. Il existait alors des castes naturelles qui réunissaient toutes les lignes d'hérédité ; en nos jours de dégénérescence, les castes sont mélangées ; aussi y a-t-il des êtres qui naissent dans certaines castes alors que leur nature n'est pas conforme à celle de leur caste de naissance ; ils en adoptent les noms et les privilèges mais en abusent. Toutefois, les castes existent partout, mais on ne les distingue plus par la position sociale ou l'entourage physique. L'on voit de nos jours, dans tous les pays, des gens qui occupent des grandes positions et qui sont au pouvoir, mais qui ont une nature de shûdra, tandis que d'autres, des brâhmanes par nature, sont plus bas dans notre échelle sociale, car nous sommes en kali yuga où les pouvoirs des ténèbres l'emportent.

Les castes anciennes accomplissaient des devoirs qui résultaient de leur nature respective et qui, pour cette raison étaient reconnus par tous. Il n'existait nul orgueil de caste, nulle jalousie, mais une communauté idéale d'aide mutuelle ; aussi les devoirs de caste étaient-ils " déterminés par les qualités prédominant dans le caractère de chacune " [v. 41].

" Les hommes satisfaits et dévoués à leurs propres devoirs (celui qui est adapté à leur nature) atteignent à la perfection " [v. 45]. " Un homme atteint à la perfection (dans tout ce qu'il fait) s'il sacrifie à l'Être Suprême qui est la source des actions de tous et par qui cet univers a été déployé. Même dépourvu d'excellence, l'accomplissement des devoirs qui incombent en propre à un homme de par sa nature vaut mieux que l'accomplissement, même parfait, du devoir d'autrui ; et celui qui remplit les devoirs imposés par sa nature n'encourt pas le péché. Même entaché d'erreur, le devoir naturel propre d'un homme ne doit pas être abandonné (...). Celui qui, dans toutes les actions, conserve une intelligence libre et un cœur dompté atteint par le renoncement la suprême perfection de la libération de l'action » [v. 45-9]-

Dharma est le terme qui, dans notre langue, est traduit par " devoir " , mais il a une portée et un sens beaucoup plus larges que ce qui est accordé chez nous à ce mot. Bien des gens pensent que le devoir c'est ce qui nous incombe selon l'opinion des autres ; il y a aussi ceux qui considèrent le " devoir " comme quelque chose de pénible — des actions à faire sous contrainte — et par conséquent à éviter. Il nous faut donc saisir le sens de ce mot tel qu'il est employé dans la Gîtâ. Dharma signifie " la loi sacrée " (3), l'accomplissement de notre destinée karmique au fil de nombreuses incarnations, l'épuisement et l'élimination des défauts qui nous ont ramenés à la vie terrestre dans les conditions qui sont notre lot actuel et que nous devrions considérer et reconnaître comme les opportunités nécessaires à notre progrès ultérieur. C'est pourquoi l'un des grands Instructeurs a écrit : " Le devoir est le talisman royal ; à lui seul, le devoir nous mènera au but "  (4)

Krishna énumère les acquisitions par lesquelles " un homme est qualifié pour devenir l'Être Suprême " [v. 53]. Dès lors, " Ayant ainsi atteint au Suprême, il est plein de sérénité, il ne connaît plus l'affliction ni le désir, mais, égal envers toutes les créatures, il atteint la suprême dévotion (5) pour moi. Par cette dévotion pour moi, il sait fondamentalement qui je suis, et ce que je suis et, m'ayant ainsi découvert, il entre en moi sans traverser d'état intermédiaire. Et même l'homme toujours engagé dans l'action, s'il place sa confiance en moi seul, atteindra, grâce à ma faveur, la demeure éternelle, impérissable et incorruptible " [v. 54-56]. [Pour l'heure], " Si, plein de suffisance tu disais : 'Je ne veux pas combattre', une telle détermination se révélerait vaine, car les principes de ta nature te pousseront à le faire. Lié à tes devoirs naturels par tout le karma passé, tu feras involontairement et par nécessité ce que dans ta folie tu ne voulais pas faire, ô fils de KuntΠ" [v. 59-60].

" II y a dans le cœur de chaque créature, ô Arjuna, le Maître — Îshvara — qui, par son pouvoir magique, cause la rotation de toutes les choses et de toutes les créatures sur la roue universelle du temps. Prends refuge en lui seul, ô fils de Bharata, et de toute ton âme ; par sa grâce, tu obtiendras le bonheur suprême, le lieu éternel " [v. 61-2].

" Partout où peuvent être Krishna, le Maître suprême de la Consécration, et le fils de Prithâ, le puissant archer, là se trouvent avec certitude la fortune, la victoire, l'opulence et l'action sage " [v. 78]. Chacun de nous est Krishna et Arjuna ; là où ils sont ensemble, en union, la nature entière fait sa soumission (6).


En terminant cette série de commentaires sur " La Bhagavad-GÎtâ " (7), il est sans doute superflu de rappeler que seule a été effleurée la surface des enseignements contenus dans cet ancien livre. Le point de vue adopté, parmi les sept différentes applications possibles, a été celui de l'individu, conformément aux premiers commentaires de W.Q. Judge (8) ; cependant, même de ce point de.vue, le champ n'a été d'aucune façon entièrement exploré. Espérons toutefois qu'il en a été dit assez pour apporter au moins un peu plus de lumière à ceux qui aspirent à apprendre la Science de la Consécration.

NOTES

  • (1). [Voir les passages cités des chapitres 5, 13, et 4, dans le 3ème paragraphe ci-après. On peut également rappeler le verset 28 du chap. 3 : " (l'homme averti) sait que les qualités agissent seulement sur les qualités, et que le Soi en est distinct " .]
  • (2). [Voir : note générale 18 - l.]
  • (3). Voir ce que dit W.Q. Judge sur Dharma (chapitre l de ces Notes, 2ème article, nov. 1887).]
  • (4). [Voir :   note générale 18 — 2.]
  • (5). [Le mot est ici bhakti (madbhaktimparam), la suprême dévotion pour moi.]
  • (6). [Cette fin de phrase rappelle la Voix du Silence (Traité 1, pp. 29-30) : " Aide la Nature et travaille avec elle, et la Nature (...) fera sa soumission " .]
  • (7). [Rappelons que ces trois mots ont servi régulièrement de titre aux articles de Judge, puis de Crosbie, qui sont réunis dans le présent ouvrage. Voir Notice historique.]
  • (8). [Voir, sur les différentes façons d'interpréter le texte, la préface à la Bhagavad-Gîtâ éditée par Judge.(p. 19)]

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