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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 16, Nature divine et démoniaque

Dans ce chapitre, Krishna commence par énumérer les qualités de nature " divine " . II est à remarquer que ces qualités, ou vertus, sont plutôt inclusives et complémentaires que nombreuses et que, prises dans leur ensemble, elles expriment parfaitement le titre sous lequel elles sont réunies : une nature divine.

Quand nous en venons à examiner ces qualités du point de vue moderne, et à les comparer entre elles, il peut nous sembler difficile d'en concilier certaines avec d'autres, comme, par exemple, " puissance " [v. 3) et " intrépidité " [v. l] avec " absence d'orgueil " [v. 3]. Nos tendances individualistes nous incitent à penser que la puissance et l'intrépidité comportent nécessairement un sens de supériorité. De même, si nous prenons parmi ces qualités la plus simple, la mieux définie et la plus aisée à comprendre, " le silence sur les défauts d'autrui " [v. 2], nous n'y voyons qu'une vertu pâle et négative. Cependant trouver toujours à redire est l'expression la plus universelle et la plus insidieuse de l'orgueil et de la présomption. Parler des fautes d'autrui et les souligner est un vice déguisé sous maints aspects vertueux mais qui, en réalité, sert à cacher nos propres défauts sous l'apparence d'une droiture que nous ne possédons pas — un vice qui perpétue l'auto-illusion et annule toute vertu apparente. Voici ce que dit saint Paul, un Initié, en 1 Corinthiens (13, 1-3) :

Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j'aurais une foi totale à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens pour l'entretien des pauvres, quand je livrerais mon corps au feu, si je n'ai pas la charité, cela ne m'avance à rien (1).

La charité (2) implique de posséder toutes les vertus, car elles y sont toutes comprises ; elle implique le silence sur les défauts d'autrui et l'absence de blâme. Mais la charité n'est pas négative ; ce qui la rend efficace c'est la connaissance et non le sentiment ; d'où la nécessité de discerner entre ce qui est appelé ici nature " divine " et nature " démoniaque " .

Nous devons donc chercher à comprendre ce que l'on entend par discernement. C'est une faculté, ou pouvoir, dont la portée et la valeur dépendent entièrement de la connaissance et de l'entendement de celui qui l'emploie. Tous les hommes exercent cette faculté, mais à des degrés aussi différents qu'il en existe entre l'ignorance la plus crasse et l'intelligence et la sagesse les plus hautes. On pourrait l'appeler l'aptitude à faire, sur chaque plan d'action, la chose juste, au moment opportun et en lieu voulu. Cela requiert un point de vue universel, une compréhension qui embrasse la nature entière et une application universelle des deux.

La sagesse ancienne de la Gîtâ commence par l'universel et descend vers le particulier, car tel est le cours de l'évolution. Elle établit qu'Un Seul Esprit anime tous les êtres et toutes les formes, elle montre que l'univers est composé d'un agrégat d'êtres résultant de l'évolution, appartenant à d'innombrables degrés, ayant chacun sa forme et ses tendances particulières, et agissant chacun selon sa propre nature acquise. Tout ce qui répond à la nature acquise d'un être lui semblera bon ; tout ce qui entrave cette nature, ou qui s'y oppose, lui semblera mauvais ; cela étant, il est évident que le bien et le mal n'existent pas par eux-mêmes, mais sont des apparences dues à l'attitude du Témoin intérieur envers les choses, les formes, les conditions et les circonstances.

Les considérations ci-dessus ne pourraient convenir pour un être inférieur à l'Homme, parce que lui seul de tous les êtres ayant une forme physique a atteint, dans sa nature acquise, le point de développement qui lui permet de saisir ce qui est au dessus, comme ce qui est en dessous et d'étendre son champ de perception dans toutes les directions. L'homme a atteint le point où il peut se savoir immortel et où il a la faculté, s'il le veut, d'harmoniser sa nature acquise avec sa nature spirituelle. Toutes ses perceptions relèvent des " paires d'opposés " ; sans ces opposés, jamais il ne pourrait se connaître lui-même ; ni comprendre la nature de ceux qui luttent pour se libérer de la force aliénante de l'auto-identification aux formes et aux conditions.

Il faut comprendre que l'Homme, l'Éternel Pèlerin, n'est pas ses perceptions, car elles sont toujours relatives. Les " paires d'opposés " se trouvent dans toutes les perceptions, qui, sans elles, ne pourraient exister ; sans les ténèbres, il ne pourrait y avoir perception de la lumière, ni du plaisir sans la douleur, ni de la joie sans le chagrin, ni de la sainteté sans le péché. Le fait que ces perceptions sont toutes relatives par rapport au Témoin intérieur est évident quand on observe que ce qui est lumière pour les uns est ténèbres pour les autres, plaisir pour les uns, douleur pour les autres, joie pour les uns, chagrin pour les autres, et sainteté pour les uns, péché pour les autres.

C'est l'incompréhension de ces faits de la nature qui produit toutes les espèces de " nature démoniaque " , et elles sont nombreuses. Il y a de ces êtres qui " ne connaissent ni la nature de l'action ni celle de la cessation de l'action " ; qui nient " que l'univers contienne en lui-même quelque vérité et disent qu'il n'est pas gouverné par la loi et que nul esprit n'est en lui " [v. 7-8] ; ceux qui " cherchent la satisfaction de leurs désirs et appétits par l'injustice et l'accumulation des richesses " [v. 12] ; ceux qui, " imbus d'eux-mêmes, autoritaires, orgueilleux et toujours à la poursuite des richesses, (...) remplissent les devoirs religieux avec hypocrisie, sans même suivre le rituel (ce qui est connu) mais seulement pour les apparences. Se complaisant dans l'orgueil, l'égoïsme, l'ostentation, la force, la passion et la colère, ils me détestent, moi (l'Esprit Un) qui suis dans leurs corps et dans le corps des autres " (v. 17-8]. Quelle accusation pour les religions et les systèmes de pensée de notre époque ! Toutes les sectes présentent des formules que l'on doit accepter comme articles de foi, mais qui ne peuvent être démontrées comme vraies. Maints systèmes de pensée affirment des choses qui n'ont pas été prouvées et qui ne peuvent l'être, et nient les faits évidents d'expérience, en ignorant ainsi qu'il existe une loi et une justice dans l'univers ; tout en niant les effets qu'ils constatent d'un certain côté de la nature, ils affirment comme existant par eux-mêmes d'autres effets d'espèce opposée qu'ils observent, et ils s'induisent ainsi en erreur en mettant en relief un effet de préférence à l'autre, sans jamais percevoir la Cause des deux. Tels qu'ils sont représentés par ceux qui y adhèrent, aucun de ces systèmes de pensée, ni aucune de ces religions, ne soupçonnent le moins du monde qu'ils ne font que répéter les erreurs des temps passés et des peuples de jadis ; c'est pourtant bien le cas, comme le sait toute personne qui étudie les littératures, religions et sciences anciennes et qui a acquis le discernement au moyen des " paires d'opposés " .

Comme il a été dit déjà, le véritable discernement procède en partant d'un point de vue universel, en s'appuyant sur une compréhension qui embrasse la nature entière et une application universelle des deux. Selon le point de vue universel, toute la nature manifestée — comprenant tout ce qui est inférieur à l'Homme, l'Homme lui-même et tous les êtres supérieurs à l'Homme, ainsi que toutes les formes, degrés de substance et éléments — provient d'une Source Unique : l'Esprit Un. La compréhension résulte de la réalisation que, depuis l'atome jusqu'à l'être le plus élevé, chacun est une expression de cet Esprit Un et que, depuis la plus faible trace de perception dans le règne le plus bas, jusqu'aux sommets de la Divine Connaissance, le sentier est le même pour tous, sous le règne de la Loi. Vient ensuite l'application de la connaissance acquise.

L'étudiant doit s'élever au delà de " l'influence des paires d'opposés " . II doit comprendre que ce ne sont que les moyens et les voies nécessaires pour lui donner une perception toujours plus vaste, et il doit arriver à réaliser qu'il est le Témoin intérieur et non pas l'une de ses perceptions ni leur totalité. Au fur et à mesure qu'il se dégagera de cette influence, il rencontrera d'autres êtres comme lui, et d'autres encore, au delà de lui-même, qui sont d'une nature divine — qui aiment et comprennent, qui possèdent ce qui semble être des vertus aux autres, mais qui pour eux ne sont que des actions dirigées par la connaissance spirituelle, qui voient dans l'ignorance et non dans la méchanceté innée la cause des vices de l'homme et qui, par conséquent, possèdent la patience, la puissance, la force d'âme, la compassion universelle, la modestie et la douceur (3). Ils savent que ce qui produit le mal peut être détourné en ce qui produit le bien ; que ce qui conduit à la capacité de destruction peut être transformé pour amener à la capacité de construction ; que ce qui produit la séparativité et l'égoïsme peut être changé en ce qui fait l'union et le parfait altruisme. Sachant tout cela, la nature entière leur appartient, chacun de ses pouvoirs et chacun de ses éléments leur servent d'instruments. Ce n'est pas que l'on puisse détruire les rapports entre le bien et le mal — ou qu'on doive le faire — mais il s'agit de réaliser à chaque degré l'identité spirituelle de tous les êtres et de s'appliquer à rendre prédominantes la pensée et l'action qui amèneront à un progrès harmonieux vers la perfection.

Le véritable discernement sait faire la distinction entre les natures bonnes, mauvaises et mixtes. Il sait que la perfection est inhérente à tous les êtres humains et que les imperfections n'existent que dans la nature inférieure acquise ; que cette nature acquise, tout en se manifestant dans les actions, a sa racine dans des tendances nourries par des conceptions limitées et erronées. Aussi l'effort n'est-il pas dépensé à faire des classifications du bien et du mal comparés, pas plus qu'il n'y a de condamnation portée contre un être quelconque à cause de l'état où il se trouve ; mais les causes qui ont conduit aux différents états sont mises en lumière, la base juste de pensée et d'action est fournie, les jalons qui balisent l' " étroit sentier de toujours " (4) qui conduit bien au delà du bien et du mal relatifs sont indiqués et le pèlerin est patiemment aidé à chaque pas du chemin.

NOTES

  • (1). [Trad. Bible de Maredsous.]
  • (2). [Noter que la Gîtâ parle ici de compassion universelle qui englobe la charité, dans son aspect supérieur. Voir, La Voix du Silence, Traité 3, p. 92 : " La Compassion n'est pas un attribut, c'est la LOI des LOIS, l'Harmonie éternelle... " .
  • (3)- [Ce sont quelques-unes des " vertus de qualité divine   citées aux v. 2 et 3.]
  • (4). [Allusion probable à Matthieu, 7, 13 : " Étroite est la porte, et resserrée la voie qui mènent à la vie, et rares ceux qui le trouvent ».]

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