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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 14, Les Trois Qualités, Gunas

Comme tous les autres chapitres de la Gîtâ, celui-ci parle d'une seule et unique consécration suprême devant laquelle toutes les autres formes de dévotion humaine doivent finalement céder, à mesure que le pèlerin lutte vers la perfection.

" Le grand Brahmâ [v. 3] se rapporte ici à Prakriti, la matière ou la nature, car la matière, ou nature, constitue la cause de toute action dans l'univers tout entier, étant donné qu'elle est la base qui permet à l'action de se faire. Il ne peut y avoir d'action s'il n'y a pas quelque chose sur quoi agir, c'est pourquoi l'Esprit et la Substance sont considérés comme sans commencement, c'est-à-dire coéternels et coexistants.

De même qu'il y a de grandes périodes de non-manifestation aussi bien que de manifestation, ainsi doivent exister pour l'Esprit (ou Conscience) et pour la Substance (ou Matière) des périodes de latence et des périodes d'activité synchronisées entre ces deux principes.

Prakriti, ou Substance, est " la matrice " où le Soi, c'est-à-dire l'Esprit, dépose " le germe " de la pensée et de l'idée ; c'est de là que procèdent l'action ou l'évolution.

La classification des trois qualités et la discussion qui s'ensuivent illustrent la différence essentielle entre la vraie psychologie ancienne de l'Orient et ce qu'on appelle psychologie en Occident. Toutes deux abondent en classifications, celles de l'Orient étant beaucoup plus nombreuses que celles de l'Occident et couvrant un champ beaucoup plus étendu ; dans la psychologie occidentale, elles englobent seulement les états mentaux. La psychologie de la Gîtâ et celle des anciens sages classifient les états moraux et considèrent les états mentaux comme de simples effets dus à des conditions morales. C'est là qu'il faut chercher le secret de l'emprise de la Gîtâ à travers les âges, emprise qui de nos jours ne fait qu'augmenter. Elle met à nu des sources d'erreurs insoupçonnées ; elle dévoile les formes les plus subtiles d'auto-illusion ; elle apporte tant de soin à baliser le véritable chemin que l'esprit le plus obtus ne peut manquer d'avoir une perception claire du sentier conduisant à la vraie connaissance.

" Les trois grandes qualités sattva, rajas et tamas — lumière ou vérité, passion ou désir, indifférence ou ténèbres — sont nées de la nature et attachent l'âme impérissable au corps " [v. 5]. Cet attachement résulte de l'amour du soi, ou de l'âme, pour les qualités perçues dans la nature. La qualité de sattva lie à la renaissance par l'attachement à la connaissance et à ce qui est agréable ; le fruit des actions justes appartient à sattva.

rajas tient de la nature du désir et produit la soif et les penchants ; il lie l'âme par l'action et ses conséquences. Tendant vers la séparativité et la contrainte, son fruit est cueilli dans la douleur.

tamas tient de la nature de l'indifférence ou ténèbres ; ainsi qu'il est dit dans le chapitre, tamas induit en erreur toutes les créatures [v. 8] ; il emprisonne l'Ego dans un corps par la sottise insouciante, le sommeil et la paresse ; partout où prévaut tamas, se trouvent ignorance, erreur et égarement.

Tout être humain est attaché à l'existence physique par ces qualités ; l'on ne devrait toutefois pas supposer qu'une de ces qualités se trouve chez un individu et est absente chez d'autres car les trois qualités appartiennent à la nature et tout être vivant en a sa part. C'est le degré particulier d'attraction éprouvée par l'individu pour l'une ou l'autre de ces qualités qui constitue les différences entre les hommes. Comme le dit le chapitre : " Quand tamas et rajas sont vaincus, celle de sattva prévaut " , " quand sattva et tamas diminuent, c'est rajas qui prévaut " , " quand sattva et rajas sont cachés, tamas agit principalement " [v. 10].

Une fois comprise cette nature des trois qualités, ou attractions, qui se trouvent dans l'existence physique, l'étudiant est mieux placé pour examiner sa propre disposition par rapport à ces qualités. Sa perception des choses est-elle claire ? Est-il d'une nature calme et paisible ? Aime-t-il la connaissance et ce qui est agréable ? Dans ces conditions la qualité de sattva est présente en lui dans une certaine mesure, ne serait-ce que provisoirement. Pour l'individu, sattva est ce qui lui semble bon, même si sa qualité dominante est rajas ou tamas ; c'est ainsi que l'abeille recherche et apprécie la douceur de la fleur, tout en étant ignorante de la nature ou de la raison d'être de la fleur. Bien que dans les trois règnes de la nature chaque forme ait sa qualité particulière, que celle-ci soit consciemment ou inconsciemment exprimée, les perceptions de ces qualités dépendent de la nature du Témoin conscient, de sa compréhension et de sa connaissance. Le bien et le mal sont relatifs ; la Nature ne peut être classifiée comme partiellement bonne et partiellement mauvaise. La bonté, la passion et le désir, l'ignorance, l'indifférence et la déraison sont en nous-mêmes. Le sentier menant à la perception et la perfection sattviques commence avec le sentiment de la responsabilité que l'on a de toute pensée, parole et action, et se termine par l'altruisme.

Les caractéristiques de rajas sont l'amour du gain, l'activité dans l'action — c'est-à-dire prendre l'action extérieure comme l'objectif à atteindre, se lancer dans des initiatives, sans connaître le repos, en nourrissant des désirs désordonnés qui engendrent la soif et le goût des possessions de toutes sortes ; rajas se signale aussi par les éclats de voix, le sans-gêne dans les manières et les actions, et l'affirmation de soi-même en mille occasions.

Nous voyons dans ce chapitre que tamas se révèle par " l'indifférence et les ténèbres " . II semblerait qu' " indifférence et ténèbres " soient ici des termes synonymes, car ce que nous appelons indifférence provient de l'ignorance de la vraie nature des choses, des événements et des êtres ; on pourrait l'appeler l'égoïsme de l'ignorance. Bien entendu, tamas est de différents degrés, autant, en fait, qu'il existe de mentalités, car tamas se trouve partout où il y a ignorance, déraison, oisiveté et illusion, à quelque degré que ce soit.

Ainsi, on peut exprimer des qualités sattviques-rajasiques, ou sattviques-tamasiques ; rajasiques-tamasiques ou rajasiques-sattviques ; tamasiques-sattviques, ou tamasiques-rajasiques, à des degrés variables et selon les occasions, suivant le sentiment personnel qui nous emporte.

Même sattva peut être d'une nature exprimant un égoïsme inoffensif, comme l'amour de la connaissance, de la bonté et des choses agréables pour son propre avantage, ou bien l'accomplissement d'actions justes en vue de la récompense qui en résultera ; mais tout en procurant une existence belle et pleine d'agrément, tout cela ne donnera que des résultats temporaires et enchaînera en même temps l'homme à l'existence physique.

Le sentier le plus haut, celui qui mène à l'émancipation, consiste à " se séparer des trois qualités " . Bien entendu aucune séparation n'est en réalité possible au sens ordinaire du terme ; " séparation " signifie ici non-identification. C'est Ahamkâra, le sens du moi qui porte à s'attacher en s'identifiant aux formes, conditions et relations toujours changeantes de l'existence physique, qui produit ce qu'il faut appeler vraiment la " séparation " (1) et qui lie les hommes à la renaissance dans un monde qu'ils peuplent d'infiniment plus de souffrance que de joie.

" Ô fils de Pându, celui qui n'éprouve pour ces qualités — l'illumination, l'action et l'illusion — nulle aversion en leur présence et nul regret en leur absence ; qui, semblable à un témoin non concerné, reste indifférent à ces trois qualités et n'en est point troublé et, tout en étant persuadé de leur existence, n'est pas affecté ; qui maintient son égalité d'âme dans la souffrance comme dans la joie (...) avec ceux qui aiment ou haïssent (...), le même dans la louange et dans le blâme, en gardant la même égalité d'âme dans les honneurs et la disgrâce, envers l'ami ou l'ennemi et qui n'entreprend que les actions nécessaires, un tel homme a surmonté les trois qualités " [v. 22 — 5].

NOTES

(1). [Ou la « séparativité » — la notion d'être distinct du Tout.]

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