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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 13, Connaissance et corps

Dans la revue The Path d'octobre 1890, W.Q. Judge a publié tout le treizième chapitre avec, en préface, les commentaires suivants :

II y a de nos jours maints professeurs d'Occultisme, tout comme on voyait jadis pulluler ceux qui prétendaient avoir la connaissance concernant la pierre philosophale. Ces gens étaient et sont savants surtout dans l'art de répéter ce qu'ils ont entendu dire de l'Occultisme, sans fondement ni réalité pour appuyer leurs dires. Aujourd'hui, comme alors, c'est seulement ce qui est accessoire dans la pratique du véritable occultiste qui fait l'objet des préoccupations, des discours et des recherches. Les phénomènes, ou le pouvoir de les produire, constituent la fin et le but des efforts de ces chercheurs. Mais, on aurait beau y regarder de près, on ne trouvera pas chez ces gens de vraie connaissance, d'expérience réelle, de véritable initiation. Étant sur le mauvais sentier, égarés par une fausse lumière, ils ne peuvent que mystifier, importuner et tromper ceux qui placent leur confiance en eux. Du temps de la gloire des Rose-Croix, il y avait un peu d'excuse pour la masse des chercheurs, mais, depuis que les anciens écrits hindous ont été graduellement portés à la connaissance de tout un chacun, cette excuse de l'ignorance n'a plus cours, car de tout côté se font entendre des avertissements et partout sont visibles des signes montrant dans quelle direction se trouve le vrai sentier. C'est particulièrement ce qui apparaît dans ce merveilleux livre qu'est la Bhagavad-Gîtâ. Bien qu'il n'y soit pas question de phénomènes, et qu'il n'offre aucun attrait pour les amateurs d'émotions psychiques, il indique la voie, expose la science mystique, la véritable consécration, l'action juste.

Il a été dit de ce chapitre qu'il contenait l'Occultisme dans sa totalité, en entendant par là l'Occultisme qui embrasse tout, qui commence au degré le plus haut de perception et de réalisation — le Soi intérieur — et qui voit dans l'action et la réaction, sur chaque plan de manifestation, le processus par lequel sont atteints pouvoir et sagesse, de nature individuelle et universelle.

Ce qui empêche de gagner la connaissance est l'ignorance et, du point de vue du véritable Occultisme, la racine de toute ignorance se trouve dans les fausses conceptions de l'homme sur sa nature essentielle.

Dans ce chapitre, Krishna parle de la consécration au moyen de la distinction entre le corps et l'âme, c'est-à-dire la pensée et l'action basées sur la connaissance de la nature du corps et de celle de l'âme. Il explique ensuite que ce " corps périssable " comprend non seulement la forme physique mais aussi les éléments suivants : " Ahamkâra (égotisme), Buddhi (intellect ou jugement), le non-manifesté invisible, les dix centres d'action, le mental et les cinq objets des sens, le désir, l'aversion, le plaisir et la douleur, la persistance de la vie et la fermeté, le pouvoir de cohésion " [v. 5-6] (1). Tout ce que conçoit l'intelligence ordinaire comme éléments d'existence consciente est inclus dans cet enseignement de propos délibéré car, avant de pouvoir comprendre ce qui est permanent, il nous faut d'abord découvrir ce qui est impermanent et périssable.

Nous voyons que dans cette classification de Krishna Ahamkâra vient en tête, car c'est en lui que se trouve la cause principale des différences. Ahamkâra est la tendance qui porte à nous identifier avec les formes et les conditions ; de cette propension à l'auto-identification procèdent toutes les variations ; l'intellect, ou le jugement, est basé sur cette auto-identification, comme le sont également les attractions et répulsions, les modes et canaux de l'action.

Si nous arrivons à saisir l'idée de la nature périssable d'Ahamkâra-égotisme, alors la nature périssable des autres éléments pourra être comprise. C'est un fait que nous nous identifions avec le corps périssable toujours changeant et avec ses conditions et relations, lesquelles sont également toujours changeantes. Nous disons " je suis heureux, ou je suis triste " , " je suis souffrant, ou je suis bien portant " , " je suis satisfait, ou je suis mécontent " , mais toutes ces expressions sont dues à quelque forme, ou condition, qui est soumise au changement. Nous devrions remarquer que la tendance à l'auto-identification concerne principalement la forme et les conditions présentes, tout en étant bien conscients que d'autres formes et d'autres conditions, auxquelles nous étions attachés par attraction ou répulsion, ont existé dans le passé, et que d'autres existeront dans l'avenir.

Nous avons traversé tous les changements du passé ; il nous faudra vivre tous ceux de l'avenir. Les changements passés ont péri ; les changements actuels sont en train de périr ; les changements futurs périront à leur tour, mais à travers eux tous, " nous " demeurons inchangés et inchangeables. Si nous arrivons à saisir cette idée et à nous y tenir, nous aurons fait le premier pas vers ce qui est vraiment la connaissance et la délivrance, car, comme l'a dit un ancien sage : " L'Âme est le Témoin ; elle est assurément vision elle-même pure et simple, non modifiée, et elle perçoit directement les idées " (2). D'autres enseignements de même nature se trouvent dans ce chapitre de la Gîtâ : " Je suis le Connaisseur dans chaque corps mortel " [v. 2]. " De même qu'un seul soleil illumine le monde entier, ainsi l'Esprit Unique illumine chaque corps " [v. 33). " Celui qui perçoit l'Être Suprême, existant également impérissable en toute chose périssable, voit vraiment. Percevant en tous lieux et en toute chose la présence de ce même Seigneur, il ne détruit pas sa propre âme par son soi inférieur (Ahamkâra) ; mais il va au but suprême " [v. 27-8].

Il devrait être évident, à quiconque réfléchit, qu'immortalité exige immuabilité, car ce qui change n'a pas de stabilité. Il ne pourrait y avoir continuité de conscience, même durant une seule existence physique, s'il n'y avait pas permanence d'identité ; c'est le même " Je " qui a observé les conditions, les idées et les sentiments depuis l'enfance jusqu'à ce jour, et le même " Je " les observera durant toutes les années à venir.

Le mental occidental qui est le nôtre a du mal à concilier " immuabilité " et " progression " ; cela est dû à Ahamkâra, la tendance à nous identifier avec les formes et les conditions. Formes et conditions changent mais non par elles-mêmes : il y a Cela qui fait que le changement succède au changement, et Cela c'est l'Esprit qui réside intérieurement, et qui pousse continuellement vers plus de perfection les instruments qu'Il a développés. Ainsi, progrès et évolution signifient déploiement de l'intérieur à l'extérieur, poussée constante pour élaborer un instrument de plus en plus perfectionné à l'usage de l'Esprit — le Soi intérieur.

" L'esprit dans le corps est appelé Maheshvara, le Grand Seigneur, le spectateur, le conseiller, le soutien, le bénéficiaire, et aussi Paramâtma, l'âme suprême " [v. 22]. En vérité, cette phrase dit tout par elle-même ; l'Esprit voit, rectifie, soutient et jouit au moyen de Son instrument ou véhicule ; l'idéal du progrès est un véhicule perfectionné capable d'entrer en rapport avec tous les mondes et tous les êtres, et de les refléter dans le sens le plus élevé.

Le terme " corps " (3) a été employé tout au long de ce chapitre ; mais on ne devrait cependant pas supposer qu'il s'agit uniquement du corps physique. Ce dernier s'y trouve inclus, puisqu'il est lui-même le produit de l'involution et de l'évolution, à partir d'états supérieurs de substance ou de matière. Krishna dit : " Sache que prakriti, ou la nature (substance), et purusha, l'Esprit, sont sans commencement. Sache aussi que les passions et les trois qualités découlent de la nature. On dit que la nature ou prakriti est ce qui opère pour la production de la cause et de l'effet dans les actions " [v. 20]. Il ne peut y avoir d'action à moins qu'il y ait quelque chose sur quoi agir ; or, ce quelque chose est la substance la plus élevée : c'est ce qui remplit tout l'espace, d'où sont apparues par évolution toutes les formes plus denses de substance ou de matière, et en quoi elles sont contenues. Ainsi, le corps représente sur notre plan tous les autres états de substance d'où il a évolué ; il en est entouré et reste en rapport avec eux. L'étude des sept principes de l'Homme fera comprendre ce qui vient d'être dit si l'on se rappelle que l'Homme, le Penseur, n'est aucun de ses principes particuliers : ceux-ci sont ses véhicules ou instruments.

" L'esprit individuel, ou purusha, est dit-on, la cause de l'expérience, du plaisir et de la douleur " (en raison de sa connexion avec la nature, par l'intermédiaire de son instrument), " car l'esprit revêtu de matière, ou prakriti, éprouve les qualités qui procèdent de prakriti ; ses liaisons avec ces qualités " (et l'identification de soi avec celles-ci) " sont la cause de sa renaissance dans des matrices bonnes ou mauvaises " [v. 20-1].

Krishna dit que " les passions et les trois qualités découlent de la nature " (prakriti) [v. 19]. Les trois qualités représentent l'attachement à l'existence corporelle, par amour de ce qui est bon et agréable (sattva), par un penchant pour la passion et le désir (rajas), par l'absence d'attention vigilante [tamas] qui détruit la faculté du jugement. Toutes sont dues à l'identification de soi avec l'une ou l'autre forme d'existence corporelle.

Ce qui anime et fait mouvoir toute manifestation est l'Esprit Unique. Cet Esprit est le Réel et le Permanent dans toutes les formes et tous les êtres ; comme le dit Krishna " [Brahman le Suprême] est la sagesse elle-même, l'objet de la sagesse et ce qui peut être acquis par la sagesse " [v. 17] ; c'est " le réceptacle et la semence " [chap. IX, v. 18], c'est le pouvoir de perception, la conscience, la vie en toute chose. C'est la cause de toute manifestation et le détenteur de toute la connaissance qui y est acquise. Tout en étant la cause du changement, et tout en le percevant, Il ne change pas. Toutes les lois et tous les pouvoirs procèdent de Lui, sont inhérents à Lui. C'est le sens que donne Krishna à " l'Esprit " quand il déclare, en conclusion : " Ceux qui, avec l'œil de la sagesse, distinguent ainsi la différence entre le corps et l'esprit, et voient se détruire l'illusion des objets, vont au suprême " [v. 34]. Par " l'illusion des objets » , Krishna entend l'erreur de considérer les objets comme étant différents de l'Esprit. On peut dire de chaque objet qu'il est une expression de l'Esprit au moyen de divers véhicules produits par l'évolution, que ceux-ci soient appelés atomes, molécules ou formes résultant de leur composition.

On peut rappeler ici une formule de la même importance qui se trouve dans La Voix du Silence : " L'œil de l'Esprit, l'œil qui jamais ne se ferme, l'œil pour lequel il n'y a nul voile dans tous ses royaumes (de la Nature) " (4).

Étant essentiellement Esprit, toutes les créatures s'efforcent (consciemment ou inconsciemment) de réaliser leur être spirituel par un contact psychique et physique avec toute la nature manifestée, certains par la méditation, d'autres par le service, d'autres encore — et c'est une erreur — par l'égoïsme dans la séparativité. Bien que tous les sentiers mènent au Suprême, c'est seulement lorsqu'on a réalisé le Permanent comme distinct du Périssable que les sentiers erronés sont abandonnés et qu'on suit le Sentier véritable.

NOTES

  • (1). [En ajoutant les (cinq) " grands éléments " (mahâbhûta) qui normalement débutent l'énumération (voir le texte de la Gttâ publiée par Judge, 7, 4 et 13, 5), on retrouve ici les 24 tattva de la philosophie du Sâmkhya (voir note générale 7- 1.]
  • (2). [Cf. Aphorismes du Yoga de Patañjali (2, 20). Voir chap. X, note 2, à propos du mot " témoin " .]
  • (3). [Le mot sanskrit (contenu dans le titre du chapitre) est kshetra ( = le " champ " ) qui renvoie au monde manifesté de prakriti, tandis que kshetrajña ( = le Connaisseur du " champ " ) est purusha.]
  • (4). [Traité 1, p. 30.]

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