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"Notes sur la Bhagavad-Gita", Chapitre 9, La Science royale et le Souverain mystère

Le titre du neuvième chapitre est " la consécration par la Science Royale et le Souverain Mystère ". Le mot " Royale " , signifie, bien entendu, " la plus élevée " , et si le titre avait été écrit de nos jours, ce serait : " La Connaissance la plus haute et le Mystère le plus profond " .

Qu'un livre, ou qu'un système de pensée, prétende offrir les moyens d'acquérir une telle connaissance universelle est un fait qui demande l'attention de tout esprit intelligent. Une prétention aussi grande ne peut être écartée à la légère comme indigne d'une profonde considération. Partout les penseurs admettent que ce dont le monde a besoin c'est une base de pensée et d'action vraie et évidente par elle-même : ils réalisent que nos sciences, nos philosophies et nos religions sont des tentatives, plus ou moins sincères, pour obtenir une telle base, mais ils sont sans cesse confrontés au fait qu'aucune d'elles n'offre une base sûre pour la paix, le bonheur et le progrès réel de l'humanité. Ainsi, par exemple, on se rend compte que nos modes de pensée modernes ont pour fondement et pour champ d'application l'existence matérielle et les apparences extérieures — qui pourtant ne sont que les effets de causes invisibles — et que lorsqu'on fait une tentative pour sonder l'invisible, on prend toujours l'existence matérielle pour la cause et l'invisible pour l'effet, sans avancer sensiblement dans la compréhension de la Vie et de son but.

Il est intéressant de noter que la base moderne de la pensée et de l'action est à l'opposé de celle des anciens sages : alors que nos manières de penser nous laissent dans les ténèbres, celles des Anciens projettent une vive lumière sur tous nos problèmes. Étudions donc la sagesse du passé, afin d'aller de l'avant avec un but plus clair et plus défini que le nôtre actuellement.

Dans ce chapitre, Krishna s'adresse à son disciple Arjuna en ces termes : " À toi qui écoutes sans esprit de critique, je vais maintenant révéler la connaissance la plus mystérieuse, en lui associant un aspect de sa réalisation et, lorsque tu l'auras connue tu seras délivré du mal " [v. l]. Les paroles " À toi qui écoutes sans esprit de critique " signifient qu'Arjuna était reconnu comme un être qui comprenait que la Loi gouverne toutes choses et toutes circonstances, et que rien de bon ou de mauvais ne pouvait lui arriver sans qu'il en ait été lui-même la cause ; aussi acceptait-il le bien sans exultation et le mal sans plainte ; en d'autres termes, Arjuna maintenait une égalité d'âme dans la souffrance ou le plaisir, la joie ou la douleur, prêt à souffrir ou à se réjouir de tout ce que le Soi Supérieur avait en réserve pour lui en guise d'expérience ou de discipline. Ainsi, dès le début, Krishna expose et Arjuna accepte la règle de la Loi comme un pas nécessaire vers une illumination ultérieure.

Tel qu'il est employé ici, le terme " connaissance " a un sens plus ample que celui que nous avons coutume de lui accorder, car nous considérerions comme " connaissance " un savoir universel concernant religions, philosophies, arts, sciences et histoire, tels qu'on les trouve consignés par écrit, en y ajoutant ce que nous apportent nos sens sur tout ce qui est du monde matériel extérieur. Ainsi, on estime généralement qu'il n'est pas possible de connaître les constituants ou les propriétés d'une pierre sans une aide mécanique ou chimique appliquée directement à l'objet, ni d'être informé des pensées ou des sentiments d'un tiers à moins qu'ils ne soient exprimés par des mots ou des actes, tandis que la connaissance dont parle Krishna implique une identification complète du mental — ou du pouvoir de penser — avec tout objet ou sujet vers lequel on peut le diriger. Cette concentration permet au témoin intérieur qui perçoit de s'informer de toutes les qualités inhérentes au sujet ou à l'objet, ainsi que de toutes ses particularités éventuelles, au point de connaître ainsi tout ce qui se rapporte à sa nature (1)

La possibilité d'une telle condition d' " information complète " n'est admise ni par les grands penseurs ni par l'homme moyen d'aujourd'hui, dont le procédé consiste à raisonner du particulier à l'universel, des effets à la cause probable, et qui se contentent de dresser des hypothèses qui changent constamment. Cette manière de raisonner, bien que plus raffinée et d'une plus grande portée, ne diffère guère de celle de nos races sauvages. Les sages de jadis, grâce à une expérience tirée de nombreuses civilisations, avaient appris à commencer par l'universel — le plan de la causalité — et, après maintes expériences de contrôle et vérifications, étaient arrivés finalement à trouver, comprendre et employer le véritable procédé. C'est le résultat de cette sagesse acquise que Krishna déclara conférer à Arjuna, aussi rapidement que le permettrait le progrès de son intelligence. C'est cette sagesse et ses résultats qui sont décrits dans la Doctrine Secrète, ou Théosophie (2) II s'ensuit que, pour comprendre la Bhagavad-Gîtâ, l'étudiant doit commencer par l'universel et s'étendre au particulier, en gardant toujours l'universel dans sa pensée.

Prenons la phrase du début du second paragraphe de ce chapitre : " C'est sous ma forme invisible que tout cet univers est pénétré par moi : toutes les choses existent en moi, mais je n'existe pas en elles " [v. 4] (3). Krishna parle ici comme l'Esprit Omniprésent qui est dans toutes les créatures, mais qui n'est complètement réalisé que dans des êtres comme Krishna, le Christ et d'autres, qui ont paru dans le monde des hommes.

Chaque fois que Krishna s'exprime à la première personne dans toute la Gîtâ, c'est au Soi de Tout et non à sa propre personnalité qu'il fait allusion. La phrase ci-dessus peut donc être lue comme il suit : " Tout cet univers est pénétré et soutenu par le Soi Universel — l'Esprit Omniprésent. Étant le Soi et le Témoin dans toutes les formes, il ne peut être vu extérieurement. À cause de Cela (4), toutes les formes existent, mais Il ne dépend ni d'une forme ni des formes ; ce sont elles qui dépendent de Lui " . Nous avons, dans la phrase citée, une expression du Principe Universel fondamental, cause et soutien de tout ce qui fut, est, ou sera jamais, et sans lequel rien n'existe. Étant Universel ou Omniprésent, et Infini, II ne peut être défini par aucune forme de pensée ; néanmoins, l'humanité a toujours tenté de définir l'Infini au moyen de ses conceptions limitées de la Déité. De là les dieux nombreux des différents peuples à travers les âges, qui ne sont tous que des idoles, mentales ou physiques, créées par les hommes. Ce sont ces conceptions humaines de la Déité qui ont toujours contribué à créer et à maintenir les divisions entre les peuples ; les dieux, qu'ils soient tribaux ou nationaux, sont une négation de la Fraternité Universelle et mettent sa réalisation en échec.

Krishna énonce de nouveau l'ancien enseignement que toutes les formes, quelle que soit leur espèce, proviennent d'une Source Unique et Universelle ; la vie de chacun est cachée dans cette Source — la Vie Unique — et elle est soutenue par elle. La faculté de percevoir et d'étendre son champ de perception et d'expression est la même dans tous les êtres et toutes les formes ; les degrés de perception et d'expression sont manifestés dans les innombrables catégories d'êtres ; c'est ce pouvoir qui se tient derrière toute l'évolution — le développement qui se déploie de l'intérieur vers l'extérieur.

Krishna continue en présentant la Loi sous laquelle évoluent tous les êtres : " Ô fils de KuntÎ, à la fin d'un kalpa, toutes les choses retournent dans ma nature, et de nouveau, au début d'un autre kalpa, je cause leur nouvelle apparition " (v. 7). Le terme kalpa signifie un âge très long ou une grande période, et la loi en question est celle que mentionne la Doctrine Secrète comme la loi de périodicité, ou loi des cycles (5). Partout dans la nature nous trouvons cette loi en opération : le jour et la nuit, l'été et l'hiver, la vie et la mort, l'inspiration et l'expiration, la systole et la diastole du cœur, les semailles et la récolte. Cette loi universelle est désignée sous le nom général de karma qui signifie action et réaction, cause et effet ; elle s'applique à tous les êtres et à tous les plans. Il est dit dans un ancien aphorisme : " II n'y a pas de karma sans un être pour le créer, ou en ressentir les effets " (6). Toute manifestation est donc le résultat de l'action karmique due à l'interaction et l'interrelation des êtres de tout degré.

Les mots " Je cause leur nouvelle apparition " comportent l'idée que toute période de manifestation, petite ou grande, est suivie par une autre, fondée sur l'expérience gagnée. Ce qui cause " leur nouvelle apparition " est le Soi de Tout, qui est aussi le soi de chacun, ou ce qui fut si poétiquement appelé " le Grand Souffle " , avec ses grandes " expirations et inspirations " qui reviennent périodiquement ; la pulsation incessante pourrait être considérée comme Son seul attribut. C'est à cette nature essentielle qu'il est fait allusion dans les mots : " Je fais naître inlassablement tout cet assemblage d'êtres sans l'intervention de leur volonté, par le seul pouvoir de l'essence matérielle " [v. 8]. " Sans l'intervention de leur volonté » devient compréhensible si l'on considère qu'aucun être humain ne se trouve dans un corps parce que lui — en tant que tel — l'a désiré ; il ne quitte pas non plus son corps parce qu'il désire le faire : la force motrice procède du soi intérieur, l'homme réel. " Par le seul pouvoir de l'essence matérielle " peut prendre un sens si l'on tient compte de l'enseignement qu'Esprit et Matière sont coexistants et coéternels. Par " matière " , on entend la substance primordiale à partir de laquelle sont produites toutes les différenciations dans la matière par l'effet d'actions conscientes d'êtres de différents degrés.

" Je suis pareil à celui qui reste indifférent " [v. 9] signifie que le Soi Unique n'est impliqué ni dans une forme particulière ni dans aucune des formes de la manifestation, mais qu'il demeure toujours le spectateur, le conseiller, le soutien, le bénéficiaire et également l'âme suprême ; de même tout être peut dire : " J'ai vécu dans un corps d'enfant, j'ai eu des expériences liées à cet état ; j'ai passé par les changements du corps et des circonstances survenus jusqu'à présent ; je passerai par tous les changements futurs mais, dans toutes les conditions traversées, je demeure la même et invariable identité " .

" Les hommes abusés, étrangers à ma véritable nature, celle du Seigneur de toutes choses, me méprisent dans la forme humaine " [v. 11]. Le Soi Un est le soi de tous les êtres. Il est dit dans les Upanishad que " le Soi brille en tout sans cependant resplendir en tout être ". Krishna déclare que les hommes abusés ne reconnaissent pas ce Soi ; en jugeant d'après les apparences et les classifications arbitraires, ils maintiennent la séparativité. En agissant ainsi, ils mettent en mouvement des causes qui produisent des effets similaires — en d'autres termes, du mauvais karma.

Le reste du chapitre est consacré à illustrer la juste compréhension du Soi et les résultats qui en découlent, ainsi que ceux qu'entraîne une compréhension fausse ou imparfaite.

D'un bout à l'autre, l'enseignement de Krishna met l'accent sur l'idée qu'il n'y a qu'Un Esprit et non plusieurs, ce même Esprit animant et soutenant tous les êtres. Le même pouvoir de perception est possédé par tous également. La différence entre les êtres consiste dans le degré de capacité de perception acquis durant l'évolution, et cela s'applique à toutes les vies inférieures à l'Homme, à l'Homme lui-même et à tous les Êtres supérieurs à l'Homme. Il est dit dans la Voix du Silence : " Le mental est comme un miroir ; il amasse la poussière tout en reflétant " (7) ; dans d'autres écrits, il est question du mental comme du " miroir de l'Âme " . Nous ne pouvons manquer de voir que c'est toujours selon les conceptions que nous avons de la vie que nous agissons, que ce que nous appelons " notre mental " recouvre un certain nombre d'idées que nous entretenons comme une base de pensée et d'action, que nous changeons d'idées de temps en temps, lorsque l'occasion s'en présente, mais que c'est toujours selon nos idées du moment que nous agissons. La raison des différences entre les êtres humains est à chercher dans les idées, fausses, imparfaites, ou vraies, qui constituent la base de la pensée ou de l'action.

Nous sommes portés à n'accepter et à ne suivre que les idées qui s'accordent avec nos désirs personnels. Krishna nous donne un exemple de ce qui, parmi nous, semblerait un bon désir. Il s'agit de " ceux qui sont éclairés dans les Veda " [v. 20] et qui désirent personnellement obtenir les jouissances célestes. Ceux-là, dit-il, obtiennent le Ciel et en jouissent durant une période proportionnée à leurs mérites, puis ils retombent dans la renaissance parmi les mortels. Il conclut par ces mots : " Ainsi ceux qui aspirent à l'accomplissement de leurs désirs en suivant les Veda obtiennent un bonheur transitoire. Mais pour ceux qui m'honorent constamment et me considèrent comme identique à tout, je porte le fardeau de la responsabilité de leur bonheur " [v. 21-2]. Les mots " m'honorent constamment " trouvent leur explication plus loin dans le chapitre, lorsqu'il dit : " Quoi que tu fasses, ô fils de Kuntî, tu manges ou sacrifies, quoi que tu donnes, quelle que soit ta mortification, fais-m'en offrande " [v. 27]. Le véritable " culte " c'est la consécration à un idéal. Ici, le " Soi de Tout " est l'Idéal, et l'action indiquée consiste à penser et agir pour le Soi et comme le Soi Unique en toute chose, sans intérêt personnel dans les résultats. Ce ne sont pas nos actions qui nous attachent aux résultats, mais nos pensées. La libération vient du renoncement à tout intérêt personnel dans le fruit des actions.

Tout ce qui précède est inclus dans l'injonction finale de Krishna : " Ayant obtenu ce monde limité et privé de joies, honore-moi. Sers-moi, fixe ton cœur et ton mental sur moi, sois mon serviteur, mon adorateur, prosterne-toi devant moi et ainsi, uni à moi, en repos, tu viendras à moi " [v. 33-4].

NOTES

  • (1). [Voir à ce sujet la Préface à l'édition de Judge des Aphorismes du Yoga de Patañjali, pp. 23-5.]
  • (2). [Il s'agit ici bien sûr de la " Sagesse accumulée des siècles " , ou " Religion-Sagesse " , dont traite largement le livre majeur de Mme Blavatsky, la Doctrine Secrète, et non de cet ouvrage.]
  • (3) [Voir note générale 7-2.]
  • (4). [Le terme employé est lt, pronom neutre qui ne renvoie pas à une personne, ce que risque de suggérer une traduction comme Il, ou Lui.]
  • (5). [Cf. The Secret Doctrine, l, 16-7. L'universalité de la loi de périodicité est l'idée essentielle de la seconde des " Trois Propositions Fondamentales " de la Doctrine Secrète.]
  • (6). [Voir Ch. 8, note 5.]
  • (7). [Op. cit., Traité 2, p. 42.]

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