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Mémoire et mort

Sommaire :

La mémoire chez les mourants (↑ sommaire)

Voici ce que nous lisons au sujet de l'état mental des mourants, dans une lettre très ancienne d'un MAITRE, écrite il y a des années à un membre de la Theosophical Society :

« Au dernier moment, la vie tout entière est reflétée dans notre mémoire : elle émerge de tous les recoins oubliés, image après image, un événement succédant à l'autre. Le cerveau mourant déloge les souvenirs avec une impulsion de la dernière énergie et la mémoire restitue fidèlement chacune des impressions qui lui avaient été confiées pendant la période d'activité du cerveau. L'impression, ou la pensée, qui fut la plus intense devient naturellement la plus vive et survit pour ainsi dire à tout le reste qui s'évanouit ensuite et disparaît, pour ne réapparaître qu'en devachan.

« Aucun homme ne meurt fou ou inconscient — comme l'affirment certains physiologistes. Même un individu en proie à la folie, ou à une crise de delirium tremens, a son instant de parfaite lucidité au moment de la mort, bien qu'il soit incapable de le faire savoir aux assistants. Souvent, l'homme peut paraître mort. Pourtant, après la dernière pulsation, entre le dernier battement de son cœur et le moment où la dernière étincelle de chaleur animale quitte le corps, le cerveau pense et l'Ego passe en revue en quelques brèves secondes l'intégralité de sa vie.

« Aussi, parlez tout bas, vous qui vous trouvez près du lit d'un mourant, en la présence solennelle de la mort. Observez surtout le calme dès que la mort aura posé sa main moite et froide sur le corps.

« Parlez tout bas, dis-je, de peur de troubler le cours naturel des pensées qui reviennent et d'empêcher l'activité intense du Passé projetant sa réflexion sur le voile du Futur... »

Plus d'une fois, les matérialistes ont fortement condamné de telles affirmations ; d'après eux, la biologie et la psychologie (scientifique) s'opposent toutes deux à ces idées : la seconde n'ayant aucun élément solide sur lequel appuyer une telle hypothèse, la première rejetant l'idée comme pure « superstition ». En attendant, même la biologie est forcée d'évoluer ; voici d'ailleurs ce que nous venons d'apprendre sur ses dernières découvertes. Le Docteur Ch. Ferré a communiqué tout récemment à la Société de Biologie de Paris une très curieuse note (2) concernant l'état mental des mourants et venant admirablement confirmer les affirmations précédentes. En effet, c'est sur ce phénomène particulier des réminiscences de la vie, et sur la réapparition soudaine sur l'écran blanc de la mémoire d'un défilé d'images surgissant de ses « coins et recoins » négligés et oubliés depuis longtemps, que le Docteur Ferré attire spécialement l'attention des biologistes.

Nous ne mentionnerons ici, pour prouver l'exactitude scientifique des enseignements reçus de nos Maîtres orientaux, que deux exemples tels qu'ils sont rapportés par ce chercheur.

Le premier exemple concerne un phtisique à l'article de la mort, dont la maladie s'était développée à la suite d'une affection de la moelle épinière. Il avait déjà perdu conscience lorsque, rappelé à la vie par deux injections d'un gramme d'éther, il releva légèrement la tête et commença à parler avec volubilité en flamand, langue que ni lui, ni personne autour de lui, ne comprenait. Quand on lui tendit un crayon et une feuille de carton blanc, il écrivit avec une grande rapidité plusieurs lignes dans cette langue — très correctement, comme on put le vérifier plus tard — puis il retomba en arrière et mourut. Une fois la traduction faite, on s'aperçut qu'il s'agissait d'une affaire tout à fait prosaïque : le mourant s'était soudain souvenu qu'il devait à quelqu'un une somme de 15 francs depuis 1868 — ce qui remontait à plus de vingt ans — et désirait qu'on la remboursât.

Mais pourquoi avoir écrit sa dernière volonté en flamand ? Le défunt était né à Anvers, mais il avait quitté son pays encore enfant, sans avoir jamais connu la langue flamande, et comme il avait passé toute sa vie à Paris, il ne savait parler et écrire que le français. De toute évidence, son sursaut de conscience, ce dernier éclair de mémoire qui avait permis de déployer devant lui, comme un panorama rétrospectif, toute sa vie, jusqu'à ce détail insignifiant — l'emprunt de quelques francs à un ami, vingt ans auparavant — n'émanait pas de son cerveau physique seul, mais bien plutôt de sa mémoire spirituelle, celle de son Ego supérieur (que nous appelons Manas, ou l'individualité qui se réincarne). Le fait qu'il parla et écrivit en flamand, langue qu'il avait entendue à un âge où lui-même ne parlait pas encore, en est une preuve supplémentaire. L'EGO est presque omniscient dans sa nature immortelle. Car, en vérité, la matière n'est rien d'autre que « le dernier degré et l'ombre de l'existence » comme nous le dit Ravaisson, membre de l'Institut.

Mais passons à notre second cas. Un autre mourant, atteint de phtisie et réanimé de la même façon par une injection d'éther, tourna la tête vers sa femme et lui dit rapidement : « Tu ne la retrouveras pas cette épingle, tout le parquet a été refait. » II faisait allusion à la perte d'une épingle de cravate dix-huit ans auparavant, fait tellement insignifiant qu'il avait été presque oublié, mais qui n'avait pas manqué d'être réveillé dans la dernière pensée du mourant ; celui-ci, ayant fait part de ce qu'il avait vu, s'arrêta soudain et rendit le dernier soupir. Ainsi, tous les milliers de petits détails de la vie quotidienne, les accidents d'une longue vie, sembleraient susceptibles d'être rappelés à la conscience vacillante, au moment suprême de la dissolution. Une longue vie, peut-être, mais revécue en l'espace d'une courte seconde !

Nous pouvons signaler un troisième cas qui vient renforcer cette affirmation de l'Occultisme faisant remonter tous ces souvenirs au pouvoir de pensée de l'Ego individuel et non de l'Ego personnel (inférieur). Une jeune fille, qui avait été somnambule jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, s'était révélée capable d'accomplir au cours de son sommeil somnambulique les travaux domestiques les plus variés, sans qu'elle s'en souvienne pour autant au réveil.

Parmi les impulsions psychiques qui se manifestaient seulement durant son sommeil, se dégageait une tendance à la dissimulation, tout à fait absente à l'état de veille où elle se montrait assez ouverte et franche, et faisait peu de cas de ce qu'elle possédait. Dans l'état somnambulique, au contraire, elle prenait des objets lui appartenant ou se trouvant à sa portée et les dissimulait avec habileté et ingéniosité. Comme cette habitude était connue de ses amis et de sa famille, deux nurses avaient été chargées de surveiller ses actions durant ses promenades nocturnes, cela pendant des années ; rien ne disparaissait jamais qui ne put être facilement retrouvé et remis à sa place. Mais, par une nuit orageuse, la nurse s'étant endormie, la jeune fille se leva et se dirigea vers l'étude de son père. Celui-ci, notaire réputé, avait travaillé ce soir-là fort tard dans la nuit. Alors qu'il s'était absenté un bref instant de la pièce, la somnambule entra et s'empara délibérément d'un testament laissé ouvert sur le bureau, ainsi que d'une somme de plusieurs milliers de francs en actions et en coupures. Elle alla cacher le tout à l'intérieur de deux fausses colonnes de la bibliothèque qui faisaient pendant à deux autres vraies, puis elle se glissa hors de la pièce, avant le retour de son père, regagna sa chambre et son lit sans réveiller la nurse qui dormait toujours dans un fauteuil.

Comme celle-ci nia catégoriquement que sa jeune maîtresse ait pu quitter la chambre, les soupçons furent détournés de la véritable coupable et l'argent ne put être retrouvé. La perte du testament donna lieu à un procès qui ruina presque complètement le père et ternit entièrement sa réputation, de sorte que la famille fut réduite à de grandes privations. Presque neuf ans plus tard, la jeune fille qui, durant les sept dernières années, n'avait plus été somnambule, fut atteinte de tuberculose et finit par en mourir. Sur son lit de mort, le voile qui avait recouvert sa mémoire physique se déchira ; sa vision divine s'éveilla ; les images de sa vie affluèrent devant son œil intérieur et elle revit, entre autres, la scène du vol en état somnambulique. Elle sortit soudainement de la léthargie dans laquelle elle s'était trouvée plongée pendant plusieurs heures, son visage montra les signes d'une émotion terrible qui l'agitait et elle s'écria : « Ah ! qu'ai-je fait ?... C'est moi qui ai pris le testament et l'argent... allez voir dans les fausses colonnes de la bibliothèque, j'ai... » Elle ne termina pas sa phrase, car l'émotion qui l'étreignait si fort la tua. On chercha à l'endroit indiqué et l'on retrouva le testament et l'argent à l'intérieur des colonnes de chêne, comme elle l'avait dit. Ce qui rend le cas encore plus étrange, c'est que ces colonnes étaient si hautes que, même en montant sur une chaise et en disposant de beaucoup de temps, et non de quelques instants, la somnambule n'aurait jamais dû pouvoir atteindre le haut des colonnes pour y laisser tomber les objets à l'intérieur. Il faut noter cependant que les extatiques et les convulsionnaires (cf. les Convulsionnaires de Saint Médard et de Morzine) semblent posséder une facilité anormale pour grimper à des murs lisses, et même bondir jusqu'aux sommets des arbres.

Les faits ainsi rapportés ne nous amènent-ils pas à penser que l'être plongé dans l'état somnambulique possède une intelligence et une mémoire propres, différentes de la mémoire physique du Soi inférieur de veille et que c'est cette mémoire-là qui se souvient à l'article de la mort, le corps et les sens physiques ayant alors cessé de fonctionner, et l'intelligence s'échappant progressivement par la voie de la conscience psychique et finalement par celle de la conscience spirituelle ? Et pourquoi pas ? La science matérialiste elle-même commence maintenant à concéder à la psychologie plus d'un fait que celle-ci aurait vainement essayé de lui faire reconnaître il y a vingt ans. Selon Ravaisson, l'existence réelle, la vie dont toute autre vie n'est qu'un aperçu imparfait, une pâle exquisse, est celle de l'âme. Ce qu'en général le public appelle l' « âme », nous l'appelons l' « Ego qui se réincarne ». « Etre, c'est vivre et vivre c'est vouloir et penser » dit le savant français (3) . Mais, si le cerveau physique n'est vraiment qu'un domaine limité, le champ destiné à contenir des éclairs rapides de la pensée illimitée et infinie, on ne peut dire que la volonté ni la pensée puissent être produites en lui ; et même la science matérialiste l'admet, car Tyndall et beaucoup d'autres ont confessé qu'un gouffre infranchissable sépare la matière et le mental. Le fait est que le cerveau humain n'est qu'un canal entre deux plans — le plan psycho-spirituel et le plan matériel — par lequel filtrent toutes les idées abstraites et métaphysiques de la conscience manasique vers la conscience humaine inférieure. C'est pourquoi les idées sur l'infini et l'absolu ne sont pas (et ne sauraient être) enfermées dans les limites de nos capacités cérébrales. Elles ne peuvent être fidèlement reflétées que par notre conscience spirituelle, pour être ensuite plus ou moins vaguement projetées dans le champ de nos perceptions sur ce plan. Ainsi, tandis que des événements jugés importants sont souvent effacés de notre mémoire, les actions les plus insignifiantes de notre vie ne peuvent disparaître de la mémoire de « l'Ame », car pour celle-ci, il n'est pas question de MEMOIRE, mais d'une réalité toujours présente, sur le plan qui se trouve au-delà de nos conceptions de l'espace et du temps. « L'homme est la mesure de toute chose », a dit Aristote ; et ce n'était certainement pas au corps de chair, d'os et de muscles qu'il faisait allusion !

De tous les grands penseurs, c'est Edgar Quinet, l'auteur de La Création, qui a le mieux exprimé cette idée, en montrant que l'homme, traversé de nombreux sentiments et de multiples pensées dont il n'a nullement conscience, ou dont il ne perçoit qu'une vague impression, ne réalise qu'une infime partie de son être moral. « Les pensées que nous reléguons ne nous obéissent qu'en apparence. Refoulées, elles se réfugient plus loin, dans le for intime de notre être. » Quand elles sont pourchassées par les efforts persistants de notre volonté, « elles se retirent plus loin encore, dans je ne sais quelles fibres où elles règnent sur nous malgré nous, à notre insu. » (4)  

Oui, elles deviennent aussi imperceptibles et inaccessibles que des vibrations sonores et lumineuses lorsqu'elles dépassent la gamme normale de fréquences. Quoique invisibles et hors d'atteinte, elles agissent et jettent ainsi les bases de nos actions et pensées futures ; elles arrivent à nous dominer, bien que nous ne pensions peut-être jamais à elles, ignorants que nous sommes, souvent, de leur existence et de leur présence. Nulle part, Quinet, ce grand étudiant de la Nature, ne semble aussi près de la vérité dans ses observations que lorsqu'il parle des mystères qui nous entourent tous : « Mystères qui nous enveloppent encore, je ne dis pas dans le ciel ou sur la terre, mais dans la moelle de nos os, dans nos fibres, dans nos nerfs. Il n'est pas besoin », ajouta-t-il, « pour rencontrer l'inconnu de nous perdre dans la région des astres. Ici tout près de nous, en nous est l'insaisissable... De la même manière que le monde est fait, en grande partie, d'êtres imperceptibles qui construisent lus continents, pareillement [est] l'homme... » (5)

 

Tout ceci est exact, car l'homme est une masse de perceptions obscures dont il n'a pas conscience, de sentiments indéfinis et d'émotions incomprises, de souvenirs et de connaissances oubliées à jamais qui deviennent simplement ignorance à la surface de ce plan. Mais bien que la mémoire physique d'un homme sain soit souvent obscurcie, un fait en chassant un autre moins vivace, lorsqu'arrive ce grand changement que l'homme appelle la mort, ce que nous nommons « la mémoire » semble nous revenir dans toute sa force et sa netteté.

Ceci ne serait-il pas dû, comme nous venons de le dire, au simple fait que, pendant au moins quelques secondes, nos deux mémoires (ou plutôt les deux états de conscience, le supérieur et l'inférieur) fusionnent, en formant ainsi une unité, et que le mourant se trouve alors sur un plan où il n'y a plus ni passé, ni futur, mais où tout n'est que présent indivisible ? Comme nous le savons tous, la mémoire retient plus fortement les premières impressions qu'elle a enregistrées, lorsque l'homme futur n'était encore qu'un enfant, et plus une âme qu'un corps ; et si la mémoire fait partie de notre Ame, alors, comme l'a dit Thackeray quelque part, elle doit nécessairement être éternelle. Les scientifiques le nient ; nous, théosophes, l'affirmons. Ils n'ont pour eux que des preuves négatives ; nous, nous nous appuyons sur d'innombrables faits comme ceux que nous venons d'exposer dans les trois cas précités. Les maillons de la chaîne de causes et d'effets en relation avec le plan mental sont, et resteront toujours, terra incognita pour les matérialistes. Car s'ils sont déjà persuadés que, comme le dit Pope

« Endormies dans les innombrables retraites de notre cerveau, Nos pensées sont retenues par maintes chaînes cachées...  »

et qu'ils sont encore incapables de découvrir ces chaînes, comment peuvent-ils espérer résoudre les mystères du Mental supérieur spirituel ?
H.P.B.

  • (1)   Traduction d'un article intitulé «Memory in the Dying» (Revue Lucifer, Octobre 1889), écrit par H. P. Blavatsky. (N.d.T.).
  • (2)  Mémoires de la Société de Biologie de Paris, tome l, 9° série, année 1889, séance du 16 février, pp. 108-110. (N.d.T.).
  • (3)  Rapport sur la Philosophie en France au XIX° siècle.
  • (4)    Edgar QUINET, La Création, Tome II, Livre XII, chapitre V. (N.d.T.).
  • (5)  Ibid.

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Prophète astral (↑ sommaire)

[Traduction de l'article « An Astral Prophet » (Revue Lucifer, Juin 1890), de H. P. Blavatsky.]

Tout Anglais cultivé a entendu parler du Général Yermoloff, l'un des plus grands héros militaires de notre temps ; s'il connaît un tant soit peu l'histoire des guerres du Caucase, il n'ignore certainement pas les exploits de l'un des principaux conquérants du pays aux forteresses imprenables où Shamil et ses prédécesseurs ont défié, pendant des années, l'habileté et la stratégie des armées russes.

Quoiqu'il en soit, l'étrange événement relaté ici par le héros du Caucase lui-même peut intéresser les étudiants en psychologie. Ce qui suit est une traduction mot à mot d'un extrait de l'ouvrage russe La Guerre du Caucase, de V. Potto. Dans le volume II, au chapitre intitulé La période de Yermoloff (p. 829-832), on lit ces lignes :

« Les derniers jours du héros s'écoulèrent en silence et imperceptiblement à Moscou. Le 19 avril 1861, il mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, assis dans son fauteuil favori, une main sur la table et l'autre sur son genou ; quelques minutes auparavant, il tapait encore le plancher du pied, selon sa vieille habitude. »

II est impossible de mieux exprimer les sentiments éprouvés par la Russie à l'annonce de sa mort qu'en citant la rubrique nécrologique du Quotidien du Caucase (en langue russe), qui ne se perd pas en commentaires inutiles.

« Le 12 avril, à 11h. 45, à Moscou, le Général d'Artillerie célèbre dans toute la Russie, Alexis Petrovitch Yermoloff, rendit son dernier soupir. Son nom est connu de tous les Russes ; il est associé aux plus brillantes heures de gloire de la nation : Valutino, Borodino, Kulm, Paris, et le Caucase transmettront à jamais le nom du héros, qui fît la fierté de l'armée et de la nation russes. Nous n'énumérerons pas ici les services de Yermoloff. Son nom et ses titres sont ceux d'un vrai fils de la Russie, au sens fort du terme. »

C'est un fait curieux que sa mort n'échappa pas à sa propre légende, d'un caractère étrange et mystique. Voici ce qu'un ami intime de Yermoloff écrivit à son sujet :

« Je lui rendis visite à l'occasion de mon départ de Moscou, pour lui dire au revoir, et je ne pus cacher mon émotion au moment de le quitter.
— N'aie pas peur, me dit-il, nous nous reverrons ; je ne mourrai pas avant ton retour.

« Cela se passait dix-huit mois avant sa mort.

— Dieu seul est le Maître de la vie et de la mort ! observai-je.

— Quant à moi, je t'affirme catégoriquement que je ne mourrai pas d'ici un an, mais quelques mois après, me répondit-il. Viens avec moi.

« Et, à ces mots, il m'emmena dans son bureau, où il prit une feuille de papier dans un secrétaire fermé à clé et me la tendit, en demandant :

— À qui appartient cette écriture ?

— À toi, dis-je.

— Lis donc ce qui est écrit.

« Je m'exécutai.

« C'était une sorte de mémorandum, un recueil de dates, qui commençait au moment où Yermoloff avait été promu au rang de Lieutenant-Colonel, et qui notait, comme dans un programme, tous les événements importants qui allaient se produire dans sa vie, qui en était pleine. Il m'accompagna dans ma lecture, et lorsque j'atteignis le dernier paragraphe, il masqua de la main la dernière ligne. « Tu n'as pas besoin de lire cela, » dil-il, « cette ligne indique l'année, le mois et le jour exact de ma mort. J'ai écrit tout ce que tu as lu avant que ces choses n'arrivent, et elles se sont réalisées jusque dans les moindres détails. Voici comment je fus amené à les écrire.

« Alors que j'étais encore un jeune Lieutenant-Colonel, je fus envoyé, pour m'occuper d'une affaire, dans une petite ville de district. Mon logement se résumait à deux pièces, l'une pour les domestiques et l'autre pour mon usage personnel. On ne pouvait entrer dans ma chambre qu'en traversant celle des domestiques. Un soir, tard dans la nuit, alors que j'écrivais, assis à mon bureau, je sombrai dans une rêverie, quand soudain, levant les yeux, je vis un inconnu debout devant le bureau ; il appartenait aux classes populaires, à en juger par ses vêtements. Avant que je n'aie eu le temps de lui demander qui il était ou ce qu'il voulait, l'étranger me dit : « Prenez votre plume et écrivez. » Me sentant pris par l'influence d'un pouvoir irrésistible, j'obéis en silence. Il me dicta alors tout ce qui allait arriver dans ma vie, en concluant par la date et l'heure de ma mort. Il disparut après le dernier mot. Quelques minutes s'écoulèrent avant que je ne reprenne pleinement conscience et que je bondisse de mon siège pour me précipiter dans la pièce voisine, que l'étranger avait dû nécessairement traverser. Ouvrant la porte, je vis mon secrétaire en train d'écrire à la lumière d'une chandelle, et mon planton endormi sur le sol, en travers de la porte d'entrée, qui était bien fermée et verrouillée. Quand je demandai au secrétaire : « Qui était-ce, qui vient juste de venir ici ? », il me répondit, très étonné : « Personne. » Je n'ai jamais, jusqu'à ce jour, raconté ceci à quiconque. Je savais d'avance que certains me suspecteraient d'avoir inventé toute l'histoire, tandis que d'autres me considéreraient comme victime d'hallucinations. Personnellement, je pense que tout ceci est un fait indéniable, objectif et palpable, dont la preuve se trouve ici-même, dans ce document écrit. »

« La dernière date inscrite se révéla exacte, après la mort du Général. Il mourut l'année, le jour et l'heure prédits.
« Yermoloff est enterré à Orel. Une lampe perpétuelle, faite d'un morceau d'obus, brûle devant sa tombe. Dans la fonte du projectile ont été gravés d'une main maladroite les mots suivants : « Les soldats caucasiens qui servirent au Gounib. » (1) . La flamme perpétuelle est l'expression du zèle et de la reconnaissance des soldats de deuxième classe de l'Armée du Caucase, qui ont collecté parmi eux la somme nécessaire, en la prélevant sur leur maigre salaire (kopeck après kopeck, en fait !). Ce simple souvenir est plus apprécié et admiré que le plus riche des mausolées. Il n'y a aucun autre monument à la mémoire de Yermoloff en Russie. Mais les rochers hauts et fiers du Caucase forment un piédestal impérissable sur lequel tous les véritables Russes contempleront à jamais la majestueuse image du Général Yermoloff, nimbée d'une auréole de gloire éternelle. »

Examinons maintenant la nature de l'apparition. Il ne fait aucun doute que chaque mot du récit, clair et concis, du Général Yermoloff soit exact. C'était un homme éminemment pragmatique, sincère, lucide, qui ne présentait pas la moindre trace de mysticisme, un vrai soldat, homme d'honneur et loyal. De plus, cet épisode de sa vie a été attesté par son frère aîné, que le présent auteur et sa famille connurent personnellement pendant de nombreuses années, durant leur séjour à Tiflis. Tout ceci apporte une certaine garantie d'authenticité au phénomène, attesté en outre par le document manuscrit laissé par le Général, qui porte la date précise de sa mort. Qu'en est-il maintenant du mystérieux visiteur ? Les spirites verront là, bien sûr, une Entité désincarnée, un « Esprit matérialisé ». Ils prétendront que seul un Esprit humain pourrait prédire toute une série d'événements et lire aussi clairement le Futur. Nous disons la même chose. Mais étant d'accord sur ce point, nous ne le sommes pas pour tout le reste ; en effet, alors que les spirites diraient que l'apparition était celle d'un Esprit distinct et indépendant de l'Ego supérieur du Général, nous maintenons, pour notre part, précisément le contraire et affirmons qu'il s'agissait bien de son Ego. Examinons calmement pourquoi.

Quelle est la raison d'être, l'explication rationnelle d'une telle apparition prophétique, et pourquoi vous ou moi, par exemple, devrions-nous, après notre mort, apparaître à un parfait inconnu, pour le plaisir de lui annoncer ce qui va lui arriver ? Si le Général avait reconnu, dans le visiteur, un parent cher, son propre père, sa mère, son frère ou un ami intime, venant, lui donner un avertissement bénéfique, bien que cela eût constitué une bien mince preuve, néanmoins, il y aurait eu là de quoi soutenir une telle théorie. Mais il n'en fut rien : il s'agit simplement d'un « étranger, un homme appartenant aux classes populaires, à en juger par ses vêtements » . S'il en est ainsi, pourquoi l'âme désincarnée d'un pauvre commerçant, ou d'un ouvrier, se serait-elle donné la peine d'apparaître à un simple étranger ? Et si l' « Esprit » ne fit que revêtir une telle apparence, pourquoi donc tout ce déguisement, cette mystification post mortem ? Si l'on avance que de telles visites ont lieu suivant le bon vouloir de l' « Esprit », que de telles révélations peuvent se produire au gré d'une Entité désincarnée, et indépendamment de toute loi établie réglant les rapports entre les deux mondes, comment pourrait-on expliquer que cet « Esprit » particulier se mette à jouer les Cassandre avec le Général pour lui dire son avenir ?

II n'y a absolument aucune explication à cela. Soutenir ce point de vue ne fait qu'ajouter un élément absurde et négatif à la théorie de la « visite des Esprits », et couvrir d'un peu plus de ridicule le domaine sacré de la mort. La matérialisation d'un Esprit immatériel — un Souffle divin — prônée par les spirites va de pair avec l' « anthropomorphisation » de l'Absolu mise en avant par les théologiens. Ce sont ces deux affirmations qui ont creusé un abîme presque infranchissable entre les Occultistes théosophes et les spirites, d'une part, et entre les théosophes et les chrétiens des Eglises, d'autre part.

Voici maintenant comment un Occultiste théosophe expliquerait la vision, selon la philosophie ésotérique. Il commencerait par rappeler au lecteur que la Conscience supérieure qui est en nous, avec ses lois et conditions de manifestation sui generis, est encore presque entièrement terra incognita pour tous (spirites inclus) et surtout pour les hommes de science. Il rappellerait ensuite l'un des enseignements fondamentaux de l'Occultisme, en déclarant que, d'une part, l'Ego immortel individuel possède une omniscience divine dans sa nature et sa sphère d'action propres et, d'autre part, qu'il ne connaît dans l'Eternité ni passé ni futur, mais un éternel PRESENT. Cet enseignement une fois admis, ou simplement postulé, il apparaît tout naturel que la totalité de l'existence de la personnalité que cet Ego anime, de sa naissance jusqu'à sa mort, soit aussi clairement visible aux yeux de celui-ci, qu'elle est invisible et cachée à la vision limitée de sa forme mortelle temporaire. Par conséquent, voici ce qui a dû se produire, d'après la Philosophie occulte.

Le Général Yermoloff expliqua à son ami que, travaillant à sa table à une heure avancée de la nuit, il sombra brusquement dans une rêverie : levant les yeux, il aperçut un étranger debout devant lui. En fait, cette rêverie fut très probablement un assoupissement soudain, provoqué par la fatigue et un excès de travail, au cours duquel se produisit une action mécanique, d'un caractère purement somnambulique. Devenant subitement consciente de la Présence du SOI Supérieur, la personnalité — l'automate humain endormi — tomba sous le contrôle de l'Individualité, et la main, qui avait été occupée pendant plusieurs heures à écrire, reprit mécaniquement sa tâche. A son réveil, la personnalité pensa que le document placé devant elle avait été écrit sous la dictée d'un visiteur dont elle avait entendu la voix, alors qu'en réalité elle n'avait fait qu'enregistrer les pensées intimes — ou la connaissance, dirons-nous — de son propre « Ego » divin, qui est un Esprit prophétique du fait qu'il est omniscient. La « voix » de celui-ci n'avait été que la traduction par la mémoire physique, au moment du réveil, de la connaissance mentale en rapport avec la vie de l'homme mortel reflétée par la conscience supérieure sur la conscience inférieure. Tous les autres détails enregistrés par la mémoire sont également justiciables d'une explication naturelle.

Ainsi, l'étranger, qui lui apparut portant des vêtements de pauvre petit commerçant ou d'ouvrier, et qui sembla lui parler en dehors de lui-même appartient, tout comme la « voix », à cette classe de phénomènes bien connus que nous nommons les associations d'idées et les réminiscences dans nos rêves. Les images et les scènes que nous voyons pendant le sommeil, les événements que nous croyons traverser pendant des heures, des jours, voire des années, dans nos rêves, tout ceci se déroule, en réalité, en moins de temps qu'un éclair au moment du réveil et du retour à la pleine conscience. La physiologie nous apporte de nombreux exemples d'un tel pouvoir et d'une telle rapidité de l'imagination. Bien que nous nous inscrivions en faux contre les conclusions matérialistes de la science moderne, personne ne peut nier les faits que ses spécialistes ont patiemment et soigneusement enregistrés au cours de longues années d'expériences et d'observations, et ces faits corroborent notre point de vue. Le Général Yermoloff avait passé auparavant plusieurs jours à enquêter dans une petite ville, et ce travail officiel l'avait probablement amené à examiner des douzaines de personnes des classes pauvres ; ceci explique que son imagination — aussi vive que la réalité — lui ait suggéré la vision d'un petit commerçant.

Tournons-nous d'abord vers les expériences et les explications d'une longue succession de philosophes et d'Initiés, parfaitement versés dans les mystères du Soi intérieur, avant d'imputer à des « esprits de disparus » des actions et motifs que l'on ne saurait expliquer d'aucune manière raisonnable.
H.P.B.

Notes :

(1)  « Gounib » est le nom de la dernière forteresse des Circassiens, sur laquelle le célèbre Murid Shamil, Prêtre-Souverain des Montagnards, fut vaincu et capturé par les Russes, après des années de lutte désespérée. Gounib est un rocher géant, que l'on avait cru longtemps imprenable, mais qui fut finalement pris d'assaut et escaladé par les soldats russes, au prix d'un énorme sacrifice de vies humaines. Cette victoire mit virtuellement un terme à la guerre du Caucase, qui avait duré plus de soixante années, et en assura la conquête. (N. d. R.).

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Un Avertissement Psychique (↑ sommaire)

par A. CONSTANTINE

[Traduction d'un article intitulé « A Psychic Warning » (Revue The Theosophist, Juin 1881). Note de la Rédactrice écrite par H. P. Blavatsky. ]

Serait-il possible, à l'un des nombreux lecteurs du Theosophist, de m'éclairer sur l'influence que j'ai ressentie dans les circonstances suivantes ? Je puis affirmer catégoriquement qu'il ne s'est pas agi de la manifestation d'un esprit ; cependant, quelque agent singulier a dû sans doute intervenir et, jusqu'à présent, je n'ai pas réussi à comprendre ou expliquer la chose.

Après avoir fréquenté à l'école un garçon qui avait à peu près mon âge, nous nous sommes séparés pour ne nous retrouver que trente-cinq ans plus tard. C'était à Agra, où il était collecteur adjoint, et moi chef de bureau dans le même service. Nous renouâmes des liens d'amitié, et devînmes rapidement très attachés l'un à l'autre ; en fait, il n'y avait aucun secret que nous ne partagions. Cela dura plusieurs années. Nous nous voyions presque tous les jours. J'eus l'occasion de rendre visite à mon beau-frère, riche propriétaire terrien de Meerut, pour les fêtes de Dasara. A mon retour, je décrivis à mon ami les festivités qui s'y étaient déroulées. Celui-ci promit que, s'il pouvait s'arranger, il m'accompagnerait chez mon beau-frère pour les prochaines fêtes de Dasara. Dans l'intervalle, et plus particulièrement à l'approche de la fête, nous discutâmes souvent de notre projet, puis, lorsque le moment devint imminent, nous prîmes toutes les dispositions nécessaires pour tenir notre engagement. Mais le jour du départ, au bureau, lorsque je demandai à mon ami de me retrouver le soir même avec ses bagages à l'heure prévue à la gare, à ma grande surprise et mon grand regret, il me répondit qu'il était désolé de ne pouvoir m'accompagner, car on avait recommandé à sa famille de changer de projet, et qu'il irait avec elle à Rambagh (sanatorium situé de l'autre côté d'Agra). Au moment de nous séparer, il me serra la main, me fit part à nouveau de son regret et ajouta que, bien qu'absent physiquement, il serait présent avec moi en pensée et en esprit. Pendant le trajet en train, je décidai avec ma femme d'aller d'abord à Meerut, d'y rester quatre jours, de gagner ensuite Delhi, où elle n'était jamais allée, pour y demeurer deux jours, puis, à notre retour, de passer une journée à Allyghur chez un parent, et finalement de rentrer à Agra, un jour avant la reprise du travail au bureau.

C'est dans ces termes que nous fixâmes notre programme. Nous passâmes de façon très agréable les deux premiers jours suivant notre arrivée chez mon beau-frère. Au début de la matinée du troisième jour, après avoir pris quelques rafraîchissements, nous étions assis à discuter de projets de divertissement pour la soirée quand, soudain, je fus pris d'une curieuse sensation, je me sentis envahi par la tristesse et la mélancolie, et j'annonçai à mon beau-frère qu'il me fallait rentrer immédiatement à Agra. Il en fût extrêmement surpris. Etant donné qu'il avait été convenu que je resterais encore ce jour-là, ainsi que le suivant chez lui, toute la famille me reprocha mon brusque changement d'avis et en conclut tout naturellement que quelque chose m'avait déplu. Toutes les tentatives pour me faire revenir sur ma décision et rester, ne serait-ce que la journée, échouèrent. Une heure après, je me retrouvais avec mes bagages à la gare de Meerut. Avant de prendre nos billets pour Agra, ma femme me pressa d'aller simplement jusqu'à Ghaziabad (où le train bifurque en direction de Delhi). J'acceptai, mais aussitôt que le train se mit en marche, le désir ardent de retourner à Agra me saisit à nouveau. Dès notre arrivée à Ghaziabad, je pris sans plus attendre des billets pour aller directement à Agra. Ma femme en fut fortement surprise, même consternée, et nous n'échangeâmes pas une seule phrase de tout le trajet jusqu'à Allyghur. Arrivés là-bas, ma femme me supplia d'aller rendre visite à des membres de sa famille. Je l'envoyai les voir seule, car rien ne pouvait me persuader de l'accompagner. Je poursuivis le voyage en direction d'Agra où, le soir, à mon arrivée, je fus anéanti en apprenant la terrible nouvelle de la fin subite de mon ami, mort d'apoplexie, le matin même, à Rambagh, probablement vers le moment où je prenais des rafraîchissements à Meerut. Le lendemain matin, j'accompagnais la dépouille mortelle de mon cher ami à sa dernière demeure. Tous ceux qui étaient présents aux obsèques, et qui savaient que je ne devais pas rentrer avant la reprise du travail au bureau, me pressèrent de questions pour savoir comment j'avais appris la triste nouvelle et quelle personne m'avait télégraphié. Mais j'avoue candidement qu'il ne m'a été envoyé aucun autre message, ni aucune communication pour tenter de me prévenir, qu'un état d'abattement, un désir ardent et impérieux d'être présent à Agra le plus tôt possible.

Note de la Rédactrice. — II n'est pas nécessaire d'attribuer l' « avertissement » décrit plus haut à quoi que ce soit de surnaturel. Nombreux et variés sont les phénomènes psychiques dans la vie qui sont, soit attribués involontairement, ou autrement, à l'intervention d' « esprits » désincarnés, soit entièrement et volontairement ignorés. En disant cela, nous ne voulons pas du tout priver la théorie spirite de sa raison d'être. Mais, en dehors de cette théorie, il existe dans la vie quotidienne de l'homme d'autres manifestations de la même force psychique dont nous faisons généralement peu de cas ou que nous considérons faussement comme le simple fruit du hasard ou d'une coïncidence, pour la seule raison que nous sommes incapables de lui attribuer immédiatement une cause logique, bien que ces manifestations portent indubitablement le sceau d'un caractère scientifique, car elles font partie, effectivement, de cette classe de phénomènes psycho-physiologiques sur lesquels se penchent actuellement des scientifiques de renom, des grands spécialistes, comme le Dr Carpenter. Il faut rechercher la cause de ce phénomène particulier dans l'influence occulte — mais néanmoins indéniable — exercée par la volonté active d'un homme sur celle d'un autre, chaque fois que cette dernière est surprise dans un moment de repos, ou un état de passivité. Nous voulons parler des pressentiments. Si chacun examinait très attentivement ses actions journalières — dans un esprit scientifique d'expérimentateur, bien sûr — et surveillait ses pensées, ses conversations et les actions qui en résultent, s'il analysait soigneusement tout cela, sans omettre aucun détail qui pourrait paraître insignifiant, il découvrirait, pour la plupart de ces actions et de ces pensées, des explications correspondantes fondées sur une influence psychique mutuelle entre les intelligences incarnées.

Nous pourrions citer ici plusieurs exemples que chacun connaît plus ou moins par expérience personnelle. Nous n'en donnerons que deux. Deux amis, ou même deux simples connaissances, sont séparés depuis des années. Soudain l'un d'eux, qui est resté chez lui et qui n'a peut-être jamais songé à la personne absente depuis des années, se met à penser à cette personne. Il se souvient d'elle sans raison ou motif apparent, et l'image depuis longtemps oubliée, glissant dans les galeries silencieuses de la MEMOIRE, lui apparaît devant les yeux, aussi vivante que si la personne était là. Quelques minutes plus tard, une heure peut-être, la personne absente rend à l'autre une visite inattendue. Un autre exemple : A prête un livre à B qui, après l'avoir lu, le met de côté et n'y pense plus, quoique A lui ait demandé de lui retourner l'ouvrage dès la lecture achevée. Des jours, voire des mois plus tard, B préoccupé par une affaire importante se met soudain à penser au livre, et se souvient de sa négligence. Il se lève mécaniquement et va à sa bibliothèque prendre le livre, en pensant cette fois le retourner sans faute par courrier. Au même moment, la porte s'ouvre : A entre et dit qu'il est précisément venu chercher son livre dont il a besoin. Coïncidence ? Pas du tout. Dans le premier cas, la cause active fut le voyageur, qui, ayant décidé de rendre visite à un vieil ami, se concentrait sur cette personne, et sa pensée, par son activité même, était à ce moment assez puissante pour vaincre celle de l'autre personne, se trouvant alors passive. La même explication s'applique au cas de A et B. Mais M. Constantine peut nous répondre : « La pensée de mon ami ne pouvait pas influencer la mienne, car il était déjà mort lorsque je fus attiré irrésistiblement vers Agra. » Notre réponse est prête.

L'amitié la plus chaleureuse n'existait-elle pas entre notre correspondant et le défunt ? Ce dernier n'avait-il pas promis d'être avec son ami « en pensée et en esprit » ? Tout ceci permet de supposer à bon droit que sa pensée était fortement préoccupée avant sa mort par celui qu'il avait involontairement déçu. Aussi subite que puisse être la mort, la pensée est instantanée, et encore plus rapide. En fait, dans ce cas, elle a été sûrement intensifiée au centuple au moment de la mort. La pensée est la dernière chose qui meurt ou plutôt s'évanouit dans le cerveau humain d'un mourant : elle est matérielle, comme la science l'a démontré, car elle n'est qu'un mode d'énergie, qui elle-même change de forme, mais est éternelle. C'est pourquoi cette pensée du mourant — dont la force et le pouvoir étaient, comme dans le cas de toute autre pensée, proportionnés à son intensité — devint, pour ainsi dire, concrète et palpable ; grâce à la puissante affinité existant entre les deux êtres, elle enveloppa et pénétra entièrement le principe de la pensée et du sentiment de M. Constantine, en le maîtrisant ainsi totalement, et en forçant la volonté de cette personne à agir en accord avec son désir. Chez le défunt, l'agent pensant était mort, et l'instrument gisait brisé à jamais. Mais sa dernière note résonnait encore et n'avait pas pu s'évanouir complètement dans les vagues de l'éther. La science nous dit que la vibration d'une seule note de musique continue de résonner aux échos de toute l'éternité ; en Théosophie, la dernière pensée d'un mourant se métamorphose en l'homme lui-même, et devient son eidolon, son image. M. Constantine ne nous aurait nullement surpris et il n'aurait pas mérité d'être taxé par les sceptiques de superstition, ou accusé d'avoir été victime d'une hallucination, s'il avait également vu devant lui l'image, le soi-disant « fantôme », de son ami défunt. Car ce « fantôme » n'aurait été ni l'esprit conscient, ni l'âme du décédé, mais simplement sa brève pensée matérialisée — pendant un seul instant — projetée inconsciemment, et par le seul pouvoir de sa propre intensité, en direction de l'être qui était l'objet de cette PENSEE.
H.P.B.

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