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H.P. BLAVATSKY
(extraits du Vol. Il, pp. 587 et suivantes
de l'édition originale en anglais)
Pour comprendre les principes de la loi de la nature à l'œuvre dans les divers phénomènes décrits plus loin dans ce livre, le lecteur doit garder à l'esprit les propositions fondamentales de la philosophie orientale que nous avons mises en lumière successivement.
Récapitulons très brièvement :
Aux déplacements de la forme astrale en mouvement, le temps et l'espace n'offrent aucun obstacle. S'il est pleinement expérimenté en science occulte, le thaumaturge peut provoquer - en apparence - sa disparition (du moins celle de son corps physique), ou donner l'impression qu'il prend une forme quelconque de son choix. Il peut rendre sa forme astrale visible, ou lui donner des aspects protéens aux yeux des spectateurs. Dans les deux cas, ces résultats sont obtenus par hallucination mesmérique des sens de tous les témoins, provoquée simultanément. Cette hallucination est si parfaite que le sujet jurerait sur sa vie qu'il a vu une réalité, alors qu'il s'agissait seulement d'une image dans son mental, imprimée sur sa conscience par la volonté irrésistible du mesmériseur.
Cependant, bien que la forme astrale puisse aller n'importe où, traverser n'importe quel obstacle et être vue à une distance quelconque du corps physique, ce dernier est assujetti aux modes ordinaires de déplacement. Dans des conditions magnétiques définies, il peut s'élever par lévitation, mais non passer d'un lieu à l'autre, si ce n'est de la manière usuelle. Aussi n'ajoutons-nous aucun crédit à toutes les histoires de vol aérien du corps de médiums, car un tel vol serait un miracle, et nous rejetons tout miracle. Dans certains cas, et sous certaines conditions, la matière inerte peut être désintégrée, traverser les murs, et se recombiner (3) mais cela est impossible à des organismes animaux vivants.
Selon la croyance des disciples de Swedenborg, et l'enseignement de la science occulte, il arrive maintes fois que l'âme abandonne le corps encore en vie et que nous rencontrions chaque jour de tels cadavres vivants, dans toutes les conditions de l'existence. Cela peut résulter de causes diverses, telles qu'une peur terrifiante, une douleur extrême, un désespoir accablant, une attaque violente de maladie, ou une sensualité excessive. Il peut arriver que le corps inoccupé soit pénétré et habité par la forme astrale d'un adepte en sorcellerie, ou d'un élémentaire (une âme humaine désincarnée attachée à la terre) ou, très rarement, par un élémental. Bien entendu, un adepte en magie blanche a le même pouvoir mais, à moins d'avoir à réaliser un objectif très élevé et exceptionnel, il ne consentira jamais à se polluer en occupant le corps d'une personne impure. Dans les cas de folie, l'être astral du patient peut être semi-paralysé, plongé dans un état de confusion et soumis à l'influence de toute espèce d'esprit de passage, ou bien avoir quitté pour toujours le corps, qui devient la possession de quelque entité vampirique (proche de sa propre désintégration, et désespérément accrochée à la terre) qui trouve dans cet expédient le moyen de prolonger, pendant une brève durée, la jouissance des plaisirs sensuels.
10. La pierre angulaire de la MAGIE est une connaissance pratique approfondie du magnétisme et de l'électricité, de leurs qualités, leurs correspondances et interactions, et effets potentiels. Il est particulièrement nécessaire d'être familiarisé avec tout ce qu'ils peuvent produire tant dans le règne animal et dans l'homme que sur eux. Dans bien d'autres minéraux que la pierre d'aimant [magnétite], il y a des propriétés occultes, tout aussi étranges, que chaque praticien de la magie doit connaître, et dont la Science dite exacte est complètement ignorante. Les plantes, elles aussi, ont de semblables propriétés mystiques, à un degré tout à fait étonnant, et les secrets des herbes productrices de rêves et d'enchantements ne sont perdus que pour la Science européenne, et ignorés d'elle, cela va sans dire, à l'exception de quelques exemples connus, comme l'opium et le haschisch. Cependant, même dans ces rares cas, les effets psychiques provoqués dans l'organisme humain sont considérés comme des manifestations évidentes d'un désordre mental temporaire. Les magiciennes de Thessalie (4) et d'Épire (5), les femmes hiérophantes des rites de Sabazius (6), n'ont pas emporté leurs secrets avec la ruine de leurs sanctuaires : ils sont encore bien gardés ; et quiconque est informé de la nature du Soma (7) connaît aussi bien les propriétés d'autres plantes.
Pour résumer en quelques mots, la MAGIE est la SAGESSE spirituelle ; la Nature est l'alliée matérielle, l'élève et la servante du magicien. Un seul principe vital commun pénètre toutes choses et il peut être maîtrisé par la volonté humaine pleinement développée. L'adepte peut stimuler les mouvements de forces naturelles, dans les plantes et les animaux, à un degré qui dépasse ce qui est naturel. De telles expériences ne sont pas des obstructions opposées à la nature, mais des accélérations des processus naturels : les conditions sont réunies pour une action vitale plus intense. (8)
L'adepte peut agir sur les sensations et modifier l'état où se trouvent les corps physique et astral d'autres personnes (non des adeptes) ; il peut aussi, à son choix, commander et employer les esprits des éléments. Il ne peut se rendre maître de l'esprit immortel d'aucun être humain - vivant ou mort - car tout esprit de cette sorte est semblablement une étincelle de l'Essence Divine qui ne peut être soumise à une quelconque domination étrangère.
Il y a deux sortes de clairvoyance : celle de l'âme et celle de l'esprit. La voyance de la pythonisse de jadis, ou du sujet moderne mesmérisé, ne se distingue que par le moyen artificiel adopté particulièrement pour induire l'état de clairvoyance. Mais, étant donné que, chez l'un comme l'autre, les visions dépendent de l'acuité plus ou moins grande des sens du corps astral, elles diffèrent très largement de l'état spirituel omniscient parfait ; car, dans le meilleur des cas, le sujet ne peut obtenir que des éclairs fugitifs de vérité à travers le voile qu'interpose la nature physique. Le principe astral, ou le mental, que les yogis hindous appellent jîvâtman, est l'âme sensible inséparable de notre cerveau physique, qu'elle tient sous sa coupe - tandis qu'elle-même est également entravée par lui. C'est là l'ego (9), le principe de vie intellectuel de l'homme - son entité consciente. Tant qu'il demeure à l'intérieur du corps physique, la clarté et l'exactitude de ses visions spirituelles sont fonction de son rapport plus ou moins intime avec son Principe supérieur. Lorsque ce rapport est tel qu'il permet aux parties les plus éthérées de l'essence de l'âme d'agir indépendamment de ses particules plus grossières, et du cerveau, il lui est possible de comprendre sans erreur ce qu'il voit ; c'est seulement ainsi qu'il est l'âme suprasensible, pure et rationnelle. Cet état est connu en Inde comme le samâdhi : c'est la plus haute condition de spiritualité possible à l'homme sur la terre. Les fakirs essaient d'y parvenir en retenant leur souffle pendant des heures d'affilée au cours de leurs exercices religieux, et ils appellent cette pratique dama-sâdhanâ (10). Les termes hindous prânâyâma, pratyâhâra et dhâranâ (11) ont tous trait à différents états psychologiques, et montrent combien le sanskrit et même la langue hindoue parlée de nos jours (12) sont mieux adaptés à la spécification claire des phénomènes rencontrés par ceux qui étudient cette branche de la science psychologique que les langues des peuples modernes dont les expériences ne les ont pas encore obligés à inventer de tels termes descriptifs.
Quand le corps est dans l'état de dhâranâ - une totale catalepsie de l'enveloppe physique - l'âme du clairvoyant peut se libérer et peut percevoir les choses subjectivement. Cependant, du fait que le principe sensible du cerveau est vivant et actif, ces images du passé, du présent et du futur sont généralement teintées des perceptions terrestres du monde objectif: la mémoire physique, et l'imagination incontrôlée (13) tendront souvent à interférer avec la claire vision. Mais le voyant qui est un adepte sait comment suspendre l'action mécanique du cerveau : ses visions seront aussi claires que la vérité elle-même, sans être colorées ni déformées, tandis que le clairvoyant [ordinaire], incapable de maîtriser les vibrations des ondes astrales, ne percevra que des images plus ou moins brisées par le canal du cerveau. Le [vrai] voyant ne peut jamais prendre des ombres mouvantes pour des réalités car, sa mémoire étant aussi complètement soumise à sa volonté que le reste du corps, il reçoit les impressions directement de son esprit. Entre son soi subjectif et son soi objectif, il n'y a aucun intermédiaire qui fasse obstruction. C'est cela la véritable vision spirituelle dans laquelle, selon une expression de Platon, l'âme est élevée au-dessus de tout bien inférieur. C'est alors que nous atteignons " ce qui est suprême, ce qui est simple, pur et inchangeable, sans forme, ni couleur, ni qualité humaine : le Dieu - notre Noûs ".
C'est l'état que des voyants comme Plotin et Apollonius ont appelé l' " Union à la Déité " , que les anciens yogis ont exprimé par le terme Îshvara (14) et les modernes par samâdhi. Mais cet état est aussi loin au-dessus de la clairvoyance d'aujourd'hui que les étoiles sont distantes des vers luisants. Comme on le sait, Plotin a eu des visions de clairvoyant pendant toute son existence, au quotidien, mais il n'a été uni à son Dieu que quatre fois au cours des 66 années de sa vie, comme il l'a confessé à Porphyre (15).
Ammoiüus Saccas, " celui qui a été instruit par Dieu " [théodidaktos], a affirmé que le seul pouvoir qui soit opposé directement à la faculté de pronostiquer, ou de voir dans l'avenir, était la mémoire (16), Olympiodore (17) l'a appelé phantasia [l'imagination incontrôlée]. Selon cet auteur (cf. Sur le Phédon de Platon), " la phantasia est un obstacle à nos conceptions intellectuelles ; et, en conséquence, lorsque nous sommes agités par l'influence inspiratrice de la Divinité, si cette imagination intervient, l'énergie de l'enthousiasme cesse, car l'enthousiasme et la phantasia se contrarient (18). Si l'on nous demande si l'âme peut devenir active sans cette faculté, nous répondrons que le fait qu'elle perçoive des idées universelles prouve qu'elle en est capable. Elle a donc des perceptions indépendantes de cette phantasia, en même temps, toutefois, cette dernière l'accompagne dans ses mouvements, comme la tempête poursuit celui qui navigue sur la mer " . (19)
De plus, pour induire sa transe, un médium a besoin soit d'une intelligence étrangère - esprit, ou mesmériseur vivant - capable de prendre les commandes de son physique et de son mental, soit de quelques moyens artificiels. Il ne faut à un adepte, et même à un simple fakir, que quelques minutes de " soi-contemplation ". Les colonnes de bronze du Temple de Salomon (20), les clochettes et grenades d'Aaron (21), le Jupiter Capitolin d'Auguste, avec les clochettes harmonieuses suspendues autour de lui (22), et les coupes de bronze des Mystères, servant à appeler la Korè (23), tous ces moyens fournissaient l'aide artificielle requise (24). Même remarque pour les bols de bronze de Salomon, suspendus autour d'une double rangée de 200 grenades, qui servaient de battants à l'intérieur des colonnes creuses. Les prêtresses de Germanie septentrionale, sous la direction des hiérophantes, ne pouvaient jamais prophétiser à moins d'être environnés du grondement des eaux tumultueuses. En regardant fixement les remous formés dans le flot rapide du fleuve, elles s'hypnotisaient elles-mêmes. Également, nous apprenons que Joseph, le fils de Jacob, recherchait l'inspiration divine à l'aide de sa coupe de divination en argent, qui ne devait pas manquer d'avoir un fond très brillant (25). Les prêtresses de Dodone se plaçaient sous le vénérable chêne de Zeus (le dieu pélasgien, non l'olympien (26)) et écoutaient attentivement le bruissement des feuilles sacrées, tandis que d'autres concentraient leur attention sur le doux murmure d'une source froide jaillissant de dessous les racines de l'arbre (27). Mais l'adepte, quant à lui, n'a que faire de telles aides extérieures - le simple exercice de son pouvoir de volonté suffit à tout.
L'Atharva Veda (28) enseigne que cet exercice du pouvoir de la volonté est la plus haute forme de prière, et sa réponse instantanée. Désirer c'est réaliser, selon l'intensité de l'aspiration, et cette dernière est à la mesure de la pureté intérieure.
Certains de ces préceptes védântiques des plus nobles, concernant l'âme et les pouvoirs mystiques de l'homme ont été communiqués récemment à un périodique anglais, par un érudit hindou. Cet auteur écrit : " Le Sâmkhya inculque que l'âme (c'est-à-dire le corps astral (29)) possède les pouvoirs suivants (30) : se réduire à une forme minuscule, par laquelle tout se laisse traverser, ou grandir aux dimensions d'un corps gigantesque, ou perdre son poids (pour s'élever en suivant un rayon de l'orbe solaire), ou étendre certains organes d'une façon illimitée (au point de toucher la lune avec le bout d'un doigt), ou faire preuve d'une volonté sans limites (par exemple, pour s'enfoncer dans la terre aussi facilement que dans l'eau), dominer tous les êtres - animés ou inanimés - changer le cours naturel des choses, accomplir tout ce qu'on désire " . Par ailleurs, l'auteur énonce leurs diverses dénominations [sanskrites] : " les noms de ces pouvoirs sont : l. Animan, 2. Mahiman, 3. Laghiman, 4. Gariman, 5, Prâpti, 6. Prâkâmya, 7. Vashitva, 8. lshitva, ou pouvoir divin (31). Le cinquième consiste à prédire les événements futurs, comprendre les langues inconnues, soigner les maladies, deviner les pensées non exprimées, comprendre le langage du cœur. Le sixième permet de changer le vieil âge en jeunesse. Le septième est le pouvoir de mesmériser êtres humains et animaux, et de les plier à sa volonté ; c'est celui qui tient sous contrôle pouvoirs et émotions. Le huitième est l'état spirituel : l'absence des sept premiers prouve que dans cet état le yogi est plein de Dieu " .
Il ajoute encore : " À aucune écriture, révélée ou sacrée, il ne fut reconnu autant d'autorité et de pouvoir de décision que l'enseignement de l'âme. Certains des Rishi paraissent avoir accordé la plus grande importance à cette source suprasensible de connaissance " (32).
Depuis l'Antiquité la plus reculée, le genre humain, pris dans son ensemble, a toujours été convaincu de l'existence d'une entité spirituelle et personnelle dans l'homme physique personnel. Cette entité intérieure était plus ou moins divine suivant son degré de proximité avec la couronne - Christos. Plus cette union était intime, plus la destinée de l'homme était sereine, et moins les conditions extérieures étaient dangereuses. Une telle croyance n'est ni de la bigoterie ni de la superstition, mais un sentiment instinctif toujours présent de la proximité d'un autre monde spirituel et invisible, qui, bien que subjectif pour les sens de l'homme extérieur, est parfaitement objectif pour l'ego intérieur. De plus, ces hommes de l'Antiquité croyaient qu'il y avait des conditions extérieures et des conditions intérieures qui pouvaient influencer la détermination de notre volonté sur nos actions. Ils rejetaient le fatalisme, car le fatalisme suppose l'action aveugle de quelque pouvoir plus aveugle encore. Mais ils croyaient à la destinée [ou karma] que, de sa naissance à sa mort, tout homme tisse fil par fil autour de lui-même, ainsi qu'une araignée sa toile ; et, pour eux, cette destinée était guidée par cette présence que certains appellent l'ange gardien, ou au contraire, par l'homme intérieur astral qui nous est plus familier, mais qui n'est que trop souvent le mauvais génie de l'homme de chair [la personnalité]. Ces deux réalités mènent l'homme extérieur, mais l'une d'elles doit nécessairement l'emporter ; et dès le commencement même de la lutte invisible, la loi de compensation [et de rétribution], sévère et implacable, entre en jeu et accomplit son œuvre en suivant avec vigilance les péripéties du combat. Quand le dernier fil est tissé, et que l'homme paraît comme enveloppé dans le filet qu'il a lui-même ourdi, il se trouve alors complètement sous l'empire de cette destinée qu'il a lui-même créée. Celle-ci l'immobilise alors comme le coquillage inerte au rocher immuable, ou l'emporte comme une plume, dans un tourbillon que ses propres actions ont soulevé (32).
Les plus grands philosophes de l'Antiquité n'ont trouvé " ni déraisonnable ni surprenant " que " des âmes rencontrant des âmes fassent naître en elles des images [phantasias] de l'avenir, de même que ce n'est pas toujours par la parole, mais aussi bien par l'écriture, ou même par un attouchement, ou par un regard, que nous révélons aux autres beaucoup de faits du passé ou du futur " comme nous le dit Ammonius (34). De plus, Lamprias, avec d'autres, était d'avis que si les esprits, ou âmes [psuchaï] séparés des corps [ou n'ayant jamais été incarnés], pouvaient descendre sur terre et être les gardiens d'hommes mortels (35), " nous ne devrions pas chercher à priver les âmes qui sont encore unies à des corps de cette faculté par laquelle les esprits non incarnés [daïmones] sont naturellement capables de prévoir et de révéler l'avenir. Il n'est guère vraisemblable " , ajoutait Lamprias, " que les âmes, lorsqu'elles sortent d'un corps, acquièrent un nouveau pouvoir [de prophétie] qu'elles ne possédaient pas avant " . Nous pouvons plutôt conclure qu' " elles possédaient toujours ces facultés, mais qu'elles les ont à un moindre degré lorsqu'elles sont unies à un corps (...). Tout comme le soleil ne devient brillant que lorsqu'il sort des nuages, alors qu'il n'a jamais cessé de rayonner, son apparence obscure et sombre n'étant due qu'à des brumes, l'âme n'acquiert pas le don prophétique lorsqu'elle sort du corps comme d'un nuage : elle l'a toujours possédé, bien qu'elle ait été aveuglée à cause de son union et association avec l'élément mortel " .(36)
Un exemple familier d'un des aspects du pouvoir de manifestation de l'âme, ou du corps astral, est le phénomène appelé la " main fluidique " [spirit-hand]. En présence de certains médiums, ces membres apparemment détachés se forment graduellement à partir d'une nébulosité lumineuse, saisissent un crayon, écrivent des messages, puis se dissolvent sous les yeux des témoins. De nombreux cas de ce genre ont été rapportés par des personnes compétentes et dignes de foi (37) . Ces phénomènes sont réels et exigent un sérieux examen. Mais il est arrivé parfois que de fausses " manifestations " soient prises pour des vraies. À Dresde, il nous fut donné de voir une main et un bras, fabriqués pour tromper les témoins, pourvus d'un agencement ingénieux de ressorts permettant à la mécanique d'imiter à la perfection les mouvements du membre naturel, alors que, de l'extérieur, il fallait y regarder de très près pour découvrir son caractère artificiel. Pour s'en servir, le médium malhonnête retirait subrepticement son bras naturel de sa manche et lui substituait le membre artificiel : les deux mains pouvaient alors donner l'impression de reposer sur la table alors qu'en fait l'une d'elles, ainsi libérée, touchait les assistants, se montrait à la vue, donnait des coups sur les meubles et produisait d'autres phénomènes.
En règle générale, les médiums à manifestations réelles n'ont pas la moindre capacité de les comprendre ou de les expliquer. Parmi ceux qui ont écrit de la façon la plus intelligente sur le sujet des mains lumineuses, on peut citer le Dr. Francis Gerry Fairfîeld, auteur de Ten Years With Spiritual Mediums [ = Dix ans avec les médiums spirites] ; un article de sa plume a paru récemment (le 19 juillet 1877) dans The Library Table. Médium lui-même, il n'en est pas moins très hostile à la théorie spirite. En discutant de la " main fantôme ", il affirme : " l'auteur en a été témoin personnellement, dans des conditions de contrôle établies par lui-même, dans sa propre chambre et en plein jour, le médium étant assis sur un canapé, à environ 2 mètres de la table au-dessus de laquelle l'apparition (la main) s'est mise à voltiger. L'application des pôles d'un aimant en fer à cheval sur cette main eut pour effet de la faire trembler de façon sensible et de plonger le médium dans de violentes convulsions - preuve assez évidente que la force impliquée dans le phénomène était générée dans son propre système nerveux ".
La déduction du Dr Fairfield que la main fantôme voltigeuse est une émanation du médium est logique - et elle est correcte. L'épreuve de l'aimant en fer à cheval prouve d'une façon scientifique ce que tout kabbaliste affirmerait sur l'autorité autant de l'expérience que de la philosophie. La " force impliquée dans le phénomène " est la volonté du médium exercée inconsciemment pour l'homme extérieur, lequel se trouve alors semi-paralysé, et en catalepsie ; la main fantôme est une extrusion du membre intérieur ou astral de l'homme. Ce soi véritable a des membres que le chirurgien ne peut amputer, mais qui subsistent après la résection de l'enveloppe [physique] extérieure, et qui possèdent encore toutes les sensations des parties physiques qui étaient éprouvées antérieurement - et cela malgré toutes les théories alléguant une mise à nu ou une compression des terminaisons nerveuses, échafaudées pour dire le contraire. C'est là le corps spirituel (astral) qui est " relevé incorruptible " (38) . Inutile d'argumenter qu'il s'agit de mains d'esprits, car, en admettant même qu'à chaque séance spirite des esprits de diverses sortes soient attirés vers le médium, et qu'ils guident et produisent effectivement des manifestations, pour rendre objectifs des mains et des visages, ils n'en sont pas moins obligés d'utiliser soit les membres astraux du médium, soit les matériaux que leur fournissent les élémentaux, soit encore les émanations combinées des auras de tous les assistants. De purs esprits ne se montreront jamais objectivement - cela leur est impossible - et ceux qui le font ne sont pas de purs esprits, mais des entités élémentaires (39) et impures. Malheur au médium qui en devient la proie !
Le même principe qui joue dans l'extrusion inconsciente d'un membre fantôme par le médium en catalepsie s'applique aussi à la projection de la totalité de son " double " ou corps astral. Celui-ci peut être extrait du corps physique par la volonté du soi intérieur du médium lui-même, sans qu'il conserve en son cerveau le moindre souvenir d'une telle intention - ce qui constitue un aspect du fonctionnement de la double capacité de l'homme. Ce retrait peut aussi être provoqué par des esprits élémentaires et élémentaux auxquels l'individu est susceptible d'être soumis, comme le serait un sujet mesmérisé. Le Dr Fairfield a raison sur un point avancé dans son livre : les médiums souffrent généralement de maladies, et souvent, sinon dans la plupart des cas, ils sont les enfants ou les proches descendants de médiums. Mais il a entièrement tort lorsqu'il attribue tous les phénomènes psychiques à des états physiologiques morbides. Les adeptes de la magie orientale jouissent tous d'une parfaite santé, mentale et physique et, en réalité, la production volontaire et indépendante de tels phénomènes serait impossible en dehors de cette condition. Dans le grand nombre de ceux que nous avons rencontrés, il n'y a jamais eu un seul malade. L'adepte conserve une parfaite conscience, ne présente aucune variation de température de son corps, ni aucun autre signe morbide : il ne requiert pas de " conditions " particulières, mais peut accomplir ses phénomènes n'importe où et partout : au lieu d'être passif et soumis à une influence étrangère [comme le médium], il gouverne les forces avec une volonté de fer. Mais nous avons montré ailleurs que médium et adepte sont aussi opposés que les pôles terrestres. Ajoutons seulement ici que, chez l'adepte, le corps, l'âme et l'esprit sont tous conscients et opèrent en harmonie, tandis que chez le médium, le corps est une masse inerte, et même son âme peut être loin dans un rêve pendant qu'un autre occupant habite sa demeure.
Un adepte peut projeter et rendre visible non seulement une main, un pied, ou telle contrepartie du corps, mais même ce dernier tout entier. Nous avons vu cela s'accomplir en plein jour, alors que les mains et les pieds de l'adepte étaient maintenus par un ami sceptique, qu'il désirait étonner (40) . Petit à petit le corps astral tout entier se mit à émaner comme un nuage vaporeux, jusqu'à ce qu'il y eût deux formes devant nous, dont la seconde était la réplique exacte de la première, si ce n'est qu'elle était un peu moins nette.
Le médium n'a pas à exercer un quelconque pouvoir de volonté. Il suffit qu'il (ou elle) sache ce qu'attendent les investigateurs. Lorsqu'elle n'est pas obsédée par d'autres esprits, l'entité " spirituelle " du médium agit en dehors de la volonté ou de la conscience de l'être physique : aussi sûrement qu'elle le fait quand elle est à l'intérieur du corps, pendant une crise de somnambulisme. Ses perceptions, externes et internes, sont alors plus aiguës et bien plus développées, précisément comme elles le sont chez un somnambule. C'est pour cela que " la forme matérialisée en sait parfois plus que le médium " (41), car la perception intellectuelle de l'entité astrale est proportionnellement d'autant supérieure à l'intelligence du médium dans son corps à l'état normal que l'entité spirituelle est plus raffinée et subtile que cette intelligence. Comme on le constate généralement, le médium est froid, son poids a manifestement changé et un état de prostration nerveuse fait suite aux phénomènes, considérés sans réflexion de bon sens, et sans discernement, comme l'oeuvre des " esprits " désincarnés, alors que leur production peut s'attribuer pour un tiers des cas seulement à ces derniers, pour un autre tiers aux élémentaux et pour le reste, au double actuel du médium lui-même.
Toutefois, bien que ce soit notre ferme croyance que la plupart des manifestations physiques (c'est-à-dire celles qui ne nécessitent ni ne font apparaître aucune intelligence, ni grand discernement) sont produites mécaniquement par le scîn-lâc (42) (double) du médium - de même qu'une personne bien endormie pourrait, en étant éveillée en apparence, accomplir des choses dont elle ne garderait aucun souvenir - les phénomènes purement subjectifs (43) ne sont, par contre, que dans une très faible proportion des cas dus à l'action du corps astral personnel du médium. Le plus souvent, et selon le degré de pureté morale, intellectuelle et physique du médium, ils sont l'œuvre soit des élémentaires soit, quelques fois, d'esprits humains très purs. Les élémentaux n'ont rien à voir avec les manifestations subjectives. Dans de rares cas, c'est l'esprit divin du médium lui-même qui les guide et les produit.
Comme le dit Bâbû Pyânchânda Mitra (44) dans une lettre au président de la National Association of Spiritualists, Mr Alexander Calder, " un esprit est une essence ou un pouvoir, et n'a pas de forme (...). L'idée même de forme implique 'matérialisme'. Les esprits [ou plutôt les âmes astrales, devrait-on dire (45)] (...) peuvent prendre des formes, pendant un certain temps, mais la forme ne caractérise pas leur état permanent. Plus matérielle est notre âme, plus matérielle est notre conception des esprits " (46) .
L'orphique Epiménide (47) était renommé pour sa " nature sacrée et merveilleuse " et pour la faculté qu'avait son âme de quitter son corps " aussi longtemps et aussi souvent qu'il lui plaisait ". Les philosophes de l'Antiquité qui ont témoigné de cette capacité peuvent être comptés par douzaines. Apollonius de Tyane abandonnait son corps en un instant, mais il faut se souvenir qu'il était un adepte - un " magicien " . S'il n'avait été qu'un médium, il n'aurait pas pu accomplir ces choses à volonté. Empédocle d'Agrigente (48), le thaumaturge pythagoricien, n'a pas eu besoin de conditions spéciales pour arrêter une trombe d'eau qui avait éclaté sur la ville, ni pour rappeler une femme à la vie, comme il le fit. Apollonius ne s'est pas servi d'une chambre aux lumières tamisées pour accomplir ses exploits de " voyage dans les airs " (49). Disparaissant soudain dans l'air sous les yeux de Domitien (50) et de toute une foule de témoins (plusieurs milliers), il apparut une heure plus tard dans une grotte de Putéoles (51) . Cependant, une investigation aurait montré que son corps physique étant devenu invisible par une concentration d'âkâsha autour de lui, Apollonius avait pu, inaperçu de tous, s'éloigner en marchant jusqu'à quelque sûre retraite du voisinage : une heure, après, c'était en réalité sa forme astrale qui apparaissait à ses amis, à Putéoles, en donnant l'impression d'être l'homme lui-même (52).
Et Simon le magicien n'a pas eu non plus à attendre d'être en transe pour s'élever dans les airs devant les apôtres et les foules de témoins (53). " II n'est nul besoin de conjuration et de cérémonies ; tracer des cercles magiques et brûler de l'encens " , déclare Paracelse, " n'est que bêtise et jonglerie " . L'esprit humain, dit-il, " est si grande chose qu'aucun homme ne peut l'exprimer ; comme Dieu lui-même est éternel et inchangeable, de même aussi est le mental de l'homme. Si nous avions une juste compréhension de ses pouvoirs, rien ne nous serait impossible sur terre. L'imagination est renforcée et développée par le pouvoir de la foi en notre volonté. La foi doit confirmer l'imagination, car la foi établit la volonté. "[.........] (54)
Ceux de nos lecteurs qui nous ont suivie jusqu'ici poseront naturellement la question : quel objectif pratique ce livre a-t-il en vue ? Beaucoup a été dit sur la magie et ses potentialités, beaucoup sur l'immense antiquité de sa pratique. Souhaitons-nous affirmer que les sciences occultes devraient être étudiées et pratiquées dans le monde entier ? Ou bien, voudrions-nous remplacer le spiritisme moderne par la magie de jadis ? Ni l'un ni l'autre : une telle substitution ne serait pas possible, pas plus que l'on ne répandrait universellement cette étude sans courir le risque d'immenses dangers pour le public. À l'heure actuelle, un spirite bien connu, qui fait des conférences sur le mesmérisme, se trouve en prison pour viol d'une personne qu'il avait hypnotisée. Un sorcier est un ennemi public, et le mesmérisme peut être très facilement transformé en la pire des sorcelleries.
Nous ne voudrions pas voir savants, théologiens et spirites devenir praticiens de la magie, mais plutôt prendre conscience qu'il y a eu, avant cette ère moderne, une vraie science, une profonde religion et d'authentiques phénomènes. Nous souhaiterions que tous ceux qui peuvent se faire entendre dans le domaine de l'éducation des masses apprennent en premier lieu, puis enseignent, que les guides les plus sûrs pour mener l'humanité vers le bonheur et l'illumination sont les écrits qui nous sont parvenus depuis la plus haute Antiquité, et que, dans les pays où les populations prennent leurs préceptes comme règle de leur vie, sont entretenues des aspirations spirituelles plus nobles et une moralité collective plus élevée. Nous voudrions que chacun se rende compte que les pouvoirs magiques - c'est-à-dire spirituels - existent dans chaque homme, et réalise combien peu nombreux sont, parmi les praticiens, ceux qui se sentent appelés à enseigner, et sont disposés à payer le prix de discipline et de conquête de soi-même qu'exige le développement de ces pouvoirs.
Il y a bien des individus qui sont apparus sur la scène, qui avaient des lueurs de la vérité, tout en s'imaginant la posséder tout entière. Ils n'ont pas réussi à faire le bien qu'ils auraient pu, et qu'ils avaient en vue, parce que la vanité les a poussés à mettre leur personnalité en avant d'une façon si abusive qu'elle a fait obstacle entre leurs fidèles et toute la vérité qui restait à l'arrière-plan. Le monde n'a nul besoin d'Église sectaire, qu'elle soit du Bouddha, de Jésus, de Mahomet, de Swedenborg, de Calvin ni d'aucun autre.
Étant donné qu'il n'y a qu'UNE vérité, l'homme n'a besoin que d'une seule Église - le Temple de Dieu qui est en nous, enfermé dans un mur de matière, mais accessible à quiconque peut trouver la voie ; ceux qui sont purs de cœur voient Dieu.
La trinité de la nature est la serrure qui commande l'accès à la magie, la trinité de l'homme, la clef qui s'y adapte (55). Dans l'enceinte solennelle du Sanctuaire, le SUPRÊME n'a eu et ne possède aucun nom. Il est impensable, imprononçable et cependant, chaque homme trouve en lui-même son dieu. " Qui es-tu, belle créature ? " demande l'âme désincarnée, dans le Khordah-Avesta, aux portes du Paradis. " Ô âme ! Je suis tes pensées bonnes et pures, tes œuvres et ta bonne loi (...) ton ange (...) et ton dieu " (56). L'homme (ou l'âme) est réuni à SOI-MÊME, car ce " Fils de Dieu " est un avec lui : c'est pour l'homme son propre médiateur - le dieu de son âme humaine et son " Justificateur " . " Dieu ne se révélant pas immédiatement à l'homme, l'esprit est son interprète " , dit Platon dans le Banquet (57).
D'ailleurs, il y a maintes bonnes raisons pour que l'étude de la magie, en dehors de sa philosophie générale, soit presque impraticable en Europe et Amérique. La magie étant ce qu'elle est, la plus difficile de toutes les sciences à apprendre d'un point de vue expérimental, son acquisition est pratiquement hors de la portée de la majorité des hommes à peau blanche - et cela, qu'ils déploient leurs efforts chez eux ou en Orient. Il est probable que, parmi les hommes de sang européen, pas plus d'un sur un million n'a l'aptitude - tant physique, morale que psychologique - requise pour devenir un praticien de la magie, et on n'en trouverait pas un sur dix millions réunissant à la fois ces trois qualifications nécessaires à ce travail. Les nations civilisées n'ont pas les extraordinaires pouvoirs d'endurance, tant mentale que physique, des Orientaux ; sous l'angle du tempérament, l'idiosyncrasie favorable de ces derniers est totalement absente chez les Occidentaux. Chez l'hindou, l'arabe, le Tibétain, il y a une perception intuitive des possibilités des forces naturelles occultes, soumises à la volonté humaine, qui leur est léguée par héritage ; et leurs sens, aussi bien physiques que spirituels, sont bien plus finement développés que dans les races d'Occident. Il y a bien une notable différence d'épaisseur entre le crâne d'un Européen et celui d'un hindou du Sud, mais cette différence (d'origine purement climatique et liée à l'intensité des rayons solaires) n'implique aucun principe psychologique. En outre, pour l'Occidental, il y aurait de formidables difficultés pour ce qui est de l'entraînement à la magie, si nous pouvons exprimer les choses ainsi. Contaminé par des siècles de superstition dogmatique, par un sens indéracinable - bien qu'injustifié - de supériorité sur ceux que les Anglais appellent des " nègres " avec tant de mépris, le blanc Européen ne se soumettrait guère aux leçons pratiques d'un copte, d'un brâhmane ou d'un lama tibétain. Pour pouvoir devenir un néophyte, on doit être prêt à se vouer cœur et âme à l'étude des sciences mystiques. La magie - la plus exigeante des maîtresses - ne tolère aucune rivale. À la différence des autres sciences, une connaissance théorique des formules sans les capacités mentales, ou les pouvoirs de l'âme, est absolument inutile en magie. L'esprit doit tenir en complète soumission la combativité de ce qu'on appelle abusivement la raison éduquée, jusqu'à ce que les faits soient venus vaincre le froid sophisme humain.
Ceux qui seraient les mieux préparés à apprécier l'Occultisme sont les spirites, bien que jusqu'à présent, par préjugé, ils aient été les plus farouches opposants à sa présentation à l'attention du public. Malgré toutes les folles dénégations et dénonciations qui sont faites de leurs phénomènes médiumniques, ceux-ci sont réels. Également, malgré tout ce qu'affirment les spirites eux-mêmes, il n'y comprennent absolument rien. Leur théorie totalement insuffisante, qui invoque constamment l'intervention d'esprits humains désincarnés dans ces phénomènes, a été la ruine de la Cause. Mille rebuffades cinglantes n'ont pas réussi à ouvrir leur raison ou leur intuition à la vérité. Ignorants qu'ils sont des enseignements du passé, ils n'ont rien découvert à leur substituer. Ce que nous leur offrons c'est une déduction philosophique au lieu d'une invérifiable hypothèse, une analyse et une démonstration scientifiques au lieu d'une foi sans discernement. La philosophie occulte leur donne le moyen de s'accorder aux raisonnables exigences de la science et les affranchit de l'humiliante obligation d'accepter les enseignements, pris comme des oracles, provenant d' " intelligences " qui en général sont moins intelligentes qu'un enfant à l'école. Avec de telles bases et un tel renfort, les phénomènes modernes seraient en mesure de s'imposer à l'attention et de commander le respect de ceux qui dictent leur jugement à l'opinion publique. Faute d'invoquer une telle aide, le spiritisme devra continuer à végéter, repoussé - et non sans cause - à la fois par les savants et les théologiens. Tel qu'il se présente sous son aspect moderne, il n'est ni une science, ni une religion, ni une philosophie.
Sommes-nous injuste ? Y a-t-il un spirite intelligent qui se plaigne que nous ayons présenté les choses d'une façon erronée ? Que pourrait-il opposer sinon une confusion de théories, un mélange embrouillé d'hypothèses mutuellement contradictoires ? Serait-il en mesure d'affirmer que, même avec ses trente années de phénomènes accumulés, le spiritisme possède une philosophie qui se défende - bien plus, qu'on pourrait y trouver quoi que ce soit qui ressemble à une méthode de travail acceptée universellement et suivie par ses représentants attitrés ?
Et pourtant, il existe de par le monde, parmi les spirites, bien des auteurs réfléchis, érudits et sincères ; des hommes qui, en plus d'un entraînement mental scientifique et une foi raisonnée dans les phénomènes eux-mêmes, possèdent toutes les capacités requises pour être des leaders du mouvement. Comment se fait-il donc qu'en dehors de la publication d'un ou deux volumes ou de contributions espacées à des journaux, ils s'abstiennent tous de prendre une part active à la constitution d'un système de philosophie ? Ce n'est pas par manque de courage moral, comme le montrent bien leurs écrits ; non par indifférence, car l'enthousiasme ne manque pas et ils sont sûrs de leurs faits ; ni par manque de capacité, car beaucoup d'entre eux sont des hommes distingués - les pairs de nos meilleurs esprits (58). C'est simplement pour la raison que, presque sans exception, ils sont déroutés par les contradictions qu'ils rencontrent, et attendent le moment que les hypothèses qu'ils formulent soient vérifiées par d'autres expériences. Sans aucun doute, cela relève de la sagesse. Ce fut la position adoptée par Newton qui, avec l'héroïsme d'un cœur honnête et sans égoïsme, retarda de 17 ans la publication de sa théorie de la gravitation, pour la seule raison que sa vérification ne lui donnait pas entière satisfaction.
Le spiritisme, dont les dehors sont plutôt agressifs que défensifs, a présenté une tendance iconoclaste et, en cela, il a bien fait. Mais, en mettant à bas, il ne reconstruit pas. Chacune des vérités réellement substantielles qu'il érige est bientôt enfouie sous une avalanche de chimères, jusqu'à ce qu'elles ne forment toutes qu'une seule ruine confuse. À chaque pas en avant, à l'acquisition de chaque nouvelle position gagnée sur le terrain des FAITS, voici qu'un cataclysme survient - fraude, découverte d'un scandale, ou trahison préméditée - et replonge les spirites dans l'impuissance, du fait qu'ils ne peuvent pas prouver le bien-fondé de leurs prétentions, et que leurs amis invisibles ne le veulent pas (à moins, peut-être, qu'ils en soient encore moins capables). Leur fatal point faible est qu'ils n'ont à offrir qu'une seule théorie pour expliquer les faits qui font litige ; l'intervention active d'esprits humains désincarnés et la soumission complète du médium à ces esprits. Et les spirites partent en guerre contre ceux dont les vues diffèrent des leurs, avec une véhémence que seule autoriserait une meilleure cause ; ils considèrent tout argument contredisant leur théorie comme une remise en question de leur bon sens et de leurs pouvoirs d'observation, et ils refusent même positivement de discuter la chose.
Comment, dans ces conditions, le spiritisme pourrait-il s'élever au rang honorable d'une science ? II faudrait pour cela, comme le montre le professeur Tyndall, trois éléments absolument nécessaires : l'observation des faits, l'induction de lois à partir de ces faits et la vérification de ces lois par une constante expérience pratique. Quel observateur expérimenté ira soutenir que le spiritisme présente l'un ou l'autre de ces trois éléments ? Le médium n'est pas entouré sur toute la ligne des conditions de contrôle qui nous permettraient d'être certains des faits ; en l'absence de cette vérification, les inductions fondées sur les faits supposés manquent de garantie et, en corollaire, il n'y a pas eu de vérifications suffisantes de ces hypothèses par l'expérience. En bref, il a toujours manqué, d'une façon générale, l'élément essentiel d'exactitude.
Pour qu'on ne nous accuse pas de vouloir donner une idée fausse de la position du spiritisme, à la date où nous écrivons, ou de le priver du crédit que lui donnent des progrès réellement enregistrés, nous citerons quelques passages tirés du Spiritualist de Londres, en date du 2 mars 1877. À la réunion bimensuelle du 19 février, eut lieu un débat sur le sujet : " Pensée antique et spiritisme moderne " . Y participèrent certains spirites les plus intelligents d'Angleterre, parmi lesquels Mr W. Stainton Moses, M.A. (59), qui dernièrement a porté quelque intérêt au rapport entre phénomènes de l'Antiquité et phénomènes modernes. Il a déclaré : " Le spiritisme populaire n'est pas scientifique ; il œuvre très peu dans le sens de la vérification scientifique. En outre, le spiritisme exotérique se voue, dans une grande mesure, à la communion supposée avec les amis personnels, ou à la satisfaction de la curiosité, ou simplement à la production de prodiges (...) La science vraiment ésotérique du spiritisme est très rare, et plus précieuse encore que rare, c'est vers elle qu'il faut se tourner pour faire surgir la connaissance qui peut se développer exotériquement (...) Nous procédons bien trop à la manière du physicien ; nos tests de contrôle sont grossiers et souvent illusoires ; nous connaissons trop peu le pouvoir protéen de l'esprit. C'est ici que les Anciens étaient très en avance sur nous et qu'ils peuvent nous apprendre beaucoup. Nous n'avons introduit aucun élément de certitude dans les conditions opératoires - condition préalable nécessaire à toute véritable expérimentation scientifique. Cela provient en grande partie de ce que nos cercles ne reposent sur aucun principe constructeur (...) Nous n'avons même pas maîtrisé les élémentaires vérités connues et appliquées par les Anciens, comme par exemple l'isolement des médiums. "
" Nous avons été si occupés de chasse aux merveilles que nous avons à peine rangé les phénomènes par catégories, ou proposé une seule théorie pour expliquer la production du plus simple d'entre eux (...) Nous n'avons jamais considéré la question en face : quelle est l'intelligence à l'œuvre ? C'est là le grand défaut, la plus fréquente source d'erreur et, sous ce rapport, nous pourrions apprendre avec avantage des Anciens. Il y a, parmi les spirites, la plus grande aversion à admettre la possibilité de la vérité de l'occultisme. Sous cet angle, ils sont aussi difficiles à convaincre que l'est le monde étranger au spiritisme. Les spirites partent d'une idée fallacieuse : tous les phénomènes sont produits par l'action d'esprits humains décédés ; ils n'ont pas exploré les pouvoirs de l'esprit humain incarné, ils ignorent jusqu'où cet esprit peut agir, les limites qu'il peut atteindre et tout ce qu'il sous-tend " .
Notre position ne saurait être mieux définie. Si le spiritisme a un futur, il est entre les mains d'hommes comme Mr Stainton Moses.
Notre tâche est achevée - plût au ciel qu'elle eût été mieux accomplie ! Cependant, malgré notre manque d'expérience dans l'art de composer un livre, et la sérieuse difficulté qu'il y a à écrire dans une langue étrangère (60), nous espérons avoir réussi à dire certaines choses qui resteront dans la pensée des esprits réfléchis. Les ennemis de la vérité ont été ici tous énumérés, et tous passés en revue. La science moderne, impuissante à satisfaire les aspirations des humains, fait du futur un néant, et prive l'homme de tout espoir. Dans un certain sens, elle ressemble au Baital Pachisi (61), le vampire hindou de l'imagination populaire, qui vit dans les cadavres et ne se nourrit que de la pourriture de la matière. La théologie de la chrétienté, quant à elle, a été usée jusqu'à la corde par les esprits les plus sérieux de l'époque. Elle apparaît, dans son ensemble, comme portée à ébranler, plutôt qu'à soutenir, la spiritualité et la bonne morale. Au lieu d'exposer les règles de la loi et de la justice divines, elle n'enseigne qu'elle-même. À la place d'une Déité toujours vivante, elle prêche le Malin, et le rend indiscernable de Dieu, lui-même ! " Ne nous induis pas en tentation " , telle est l'aspiration des chrétiens. Qui donc serait ici le tentateur ? Satan ? Non, car la prière ne lui est pas adressée mais à Dieu, ce génie tutélaire qui a endurci le cœur de Pharaon, qui a mis un mauvais esprit en Saül, envoyé des messagers trompeurs aux prophètes, et tenté David pour le faire pécher - c'est lui, le Dieu de la Bible d'Israël !
Notre revue des multiples croyances religieuses professées à travers les siècles par l'humanité fait ressortir de la façon la plus certaine qu'elles ont toutes dérivé d'une seule source primitive. On dirait qu'elles ne furent toutes que des modes différents pour exprimer l'aspiration ardente de l'âme emprisonnée à entrer en rapport avec les sphères supérieures. Tout comme le rayon de lumière blanche est décomposé par le prisme en les diverses couleurs du spectre solaire, de même le rayon de lumière divine, en traversant le prisme à trois faces de la nature humaine, s'est brisé en fragments de couleurs variées, qu'on a appelés RELIGIONS. Et comme les rayons du spectre, par des transitions imperceptibles de nuances, se fondent l'un dans l'autre, de même aussi les grandes théologies qui sont apparues à différents degrés de divergence à partir de la source originelle ont été reliées entre elles par des produits mineurs - schismes. Écoles, rameaux secondaires - apparus d'un côté ou de l'autre. En combinaison, leur agrégat représente une seule vérité éternelle ; séparées, elles ne sont que des nuances particulières de l'erreur humaine, et les signes de son imperfection. Le culte des pitri (62) védiques est en train de devenir bientôt le culte de la partie spirituelle du genre humain. Il suffit de la perception correcte des choses objectives pour que l'on découvre finalement que le seul monde de réalité est le monde subjectif.
Ce qui a été dénommé avec mépris paganisme était la sagesse de l'Antiquité, saturée de la Déité. Et le judaïsme et ses rejetons - le christianisme et l'islâm - ont tiré tout ce qu'ils renferment d'inspiration spirituelle de cet antécédent ethnique. Le brâhmanisme pré-védique et le bouddhisme constituent la double source d'où ont surgi toutes les religions, et le nirvâna, l'océan vers lequel elles tendent toutes.
Pour les nécessités de l'analyse philosophique, point n'est besoin de prendre en considération les énormités qui ont noirci le cours historique de bien des religions du monde. La vraie foi est l'expression vivante de la divine charité, ceux qui célèbrent le culte à ses autels ne sont que des hommes. En feuilletant les pages souillées de sang de l'histoire ecclésiastique, nous trouvons que quel que fût le héros et de quelque costume qu'aient été revêtus les acteurs, l'intrigue de la tragédie a toujours été la même. Mais la Nuit Étemelle était en chacune, et derrière chacune, et nous passons de ce que nous voyons à ce qui est invisible à l'œil des sens. Notre désir fervent a été de montrer aux âmes vraies comment elles peuvent soulever le rideau et, dans l'éclat de cette Nuit devenue Jour, contempler, d'un regard que rien ne peut éblouir, LA VÉRITÉ SANS VOILE.
Cahier Théosophique 176, 177
© Textes Théosophiques, Paris
© Tous droits réservés pour la traduction Dépôt Légal – 17061996-24283 ; 24281