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"Les Rêves et l'Éveil Intéreur", Les bases d'un yoga du sommeil

par H. P. Blavatsky  et W.Q. Judge

Une authentique vie spirituelle doit intégrer chaque phase de l'existence. Aussi, depuis la plus haute Antiquité, les Sages ont-ils inclus dans leur enseignement une véritable discipline de préparation au sommeil : dans sa Vie de Pythagore, par exemple, Jamblique rappelle que le Maître de Samos a prescrit à ses élèves diverses pratiques spécifiques destinées à les aider à aborder les heures du repos nocturne de la manière la plus fructueuse pour leur progrès spirituel.

Dans son approche de la vie intérieure, la Théosophie n'insiste pas tant sur des règles de conduite particulière que sur des principes servant à inspirer l'action de chacun. Relativement à la vie de rêve — dont nous perdons généralement tout le bénéfice — elle offre les bases de ce qu'on appellerait de nos jours un « yoga du sommeil », en montrant pourquoi l'expérience de la conscience pendant la nuit est importante et comment il serait possible d'en tirer un bien meilleur parti, le but visé étant, à la longue, d'atteindre une permanence de l'éveil conscient jusque dans les phases les plus profondes du sommeil, avec la possibilité d'y maintenir l'exercice de la volonté. Ces principes généraux ne s'assortissent d'aucune « technique » détaillée ; à chacun de découvrir la méthode la plus convenable — en n'oubliant pas l'essentiel, souligné à maintes reprises dans les extraits précédents : l'objectif de toute discipline spirituelle n'est pas de faire des expériences merveilleuses, ni d'acquérir des pouvoirs, mais d'épanouir l'être dans ses potentialités les plus cachées, à des niveaux d'où toute préoccupation égoïste et personnelle est exclue.

Les textes réunis dans cette dernière partie comprennent d'importants articles de W.Q. Judge qui font ressortir l'unité de la conscience manifestée dans ses divers plans d'activité, et suggèrent de quelle manière un pont pourrait être jeté d'un plan à l'autre afin de favoriser cette permanence de l'éveil de l'individu, avec la possibilité de ramener de plus en plus efficacement à la mémoire de veille le contenu d'expérience puisé à la racine de notre Soi profond — notre source inépuisable d'omniscience — dans la phase du sommeil sans rêve.

A. La signification d'OM

Cet article fut publié en mai 1894, dans Oriental Department papers par W. Q. Judge. Il témoigne du soin pris par ce grand théosophe du XIXème siècle à faire connaître au public occidental les textes essentiels de la littérature de l'Inde (1).

L'article offre d'abord une traduction intégrale de la Mândûkya Upanishad. Ce document très fameux (et souvent cité), analysant les diverses phases d'activité de la conscience, a été commenté par de grands instructeurs spirituels comme Shankarâcharya, le maître du Vedânta advaïta. Après un court extrait de la Chândogya Upanishad, en rapport avec la précédente, le commentaire qui fait suite vise à sensibiliser le lecteur à l'enseignement inépuisable de ces grands livres de la littérature universelle, et à en dégager des leçons pratiques.

MÂNDÛKYA UPANISHAD  

L'inaltérable OM est le Tout
Voici son étendue : ce qui a été, ce qui est, ce qui sera.
Ce qui est au-delà des trois temps
C'est aussi OM.
Car tout ceci est l'Eternel [Brahman]
Et ce Soi est l'Eternel ;
Et ce Soi a quatre degrés.

Lorsqu'il est établi dans la vie de veille [jagrata],
Percevant ce qui est extérieur,
Septuple, avec dix-neuf bouches,
Jouissant des choses grossières,
Et qu'il est manifesté comme le Feu de la terre,
C'est son premier degré.

Lorsqu'il est établi dans la vie de rêve (svapna),
Percevant ce qui est intérieur,
Septuple, avec dix-neuf bouches,
Jouissant des choses subtiles,
Et qu'il est manifesté comme le Lumineux,
C'est son second degré.

Lorsque, trouvant le repos,
II ne désire aucun désir et ne rêve aucun rêve,
II est établi dans la vie sans rêve (sushupti), v Réalisant l'union
Et trouvant une connaissance ininterrompue,
Bienheureux, il jouit de la béatitude,
Avec la connaissance comme bouche,
II est manifesté comme intuition,
C'est son troisième degré.
C'est là le Souverain Suprême,
L'Omniscient,
Le Régent intérieur,
La matrice de toutes choses,
C'est lui qui émane et réabsorbe toutes les créatures.

L'état dans lequel il n'y a pas de perception intérieure,
Ni de perception extérieure,
Ni les deux à la fois,
Ni connaissance ininterrompue,
Dans lequel il n'y a ni perception,
Ni non-perception,
Cet état qui est invisible, intangible,
Insaisissable, non caractérisé, inimaginable, innommable,
Dans lequel le Soi est à lui-même sa propre preuve,
Et en qui le quintuple monde cesse d'exister,
Cet état paisible,
Béni, sans dualité,
Est appelé le quatrième degré [turîya].
Il doit être connu comme le Soi.

***

Ce Soi est comme l'immuable OM
Et comme ses mesures.
Les degrés du Soi sont comme les mesures,
Les mesures sont comme les degrés ;
Ces mesures sont : A—U—M.

Le Feu de la Terre
Etabli dans la vie de veille
Est comme la lettre « A »,
La première mesure,
Parce qu'elle évoque
Position première et obtention.
Il obtient la réalisation
De tous les désirs
Et devient premier
Celui qui sait ainsi.

Le Lumineux
Etabli dans la vie de rêve,
Est comme la lettre « U »,
La deuxième mesure,
Parce qu'elle évoque
Elévation et liaison entre les deux.
Il élève la connaissance dans sa continuité
Et n'a pas de progéniture ignorante de l'Eternel
Celui qui sait ainsi.

L'Intuitif,
Etabli dans la vie sans rêve,
Est comme la lettre « Ma »,
La troisième mesure,
Parce qu'elle évoque
Celui qui mesure et est de même nature.
Il mesure toutes choses
Et devient de même nature
Celui qui sait ainsi.
Non mesurée
Est la quatrième,
L'intangible,
Dans laquelle le quintuple monde a trouvé le repos,
Brillante et sans dualité.
Ainsi OM est comme le Soi.
Par le Soi il gagne le Soi.
Celui qui le connaît ainsi.

CHÂNDOGYA UPANISHAD (III. 18)

Le Mental doit être considéré comme l'Eternel,
Ceci du point de vue du microcosme.
Par ailleurs, du point de vue du macrocosme,
L'Ether lumineux est l'Eternel.
Tel est l'enseignement concernant les deux,
Le microcosme et le macrocosme.

Cet Eternel a quatre degrés.
La Voix créatrice est un degré.
La vitalité est un degré.
La vue est un degré. L'ouïe est un degré.
Ainsi en est-il dans le microcosme.

Par ailleurs, dans le macrocosme,
Le Feu de la Terre est un degré.v L'Air est un degré.
Le Soleil est un degré.
L'Eternel Espace est un degré.
Tel est l'enseignement concernant les deux,
Le microcosme et le macrocosme.

La Voix créatrice est un des quatre degrés de l'Eternel.
Elle rayonne et resplendit à travers le Feu de la Terre
Comme sa lumière.
Il rayonne et resplendit de renommée,
De gloire et d'éternelle lumière,
Celui qui sait ainsi.

La vitalité est un des quatre degrés de l'Eternel.
Elle rayonne et resplendit à travers l'Air
Comme sa lumière.
Il rayonne et resplendit de renommée,
De gloire et d'éternelle lumière,
Celui qui sait ainsi.

La vue est un des quatre degrés de l'Eternel.
Elle rayonne et resplendit à travers le Soleil
Comme sa lumière.
Il rayonne et resplendit de renommée,
De gloire et d'éternelle lumière,
Celui qui sait ainsi.

L'ouïe est un des quatre degrés de l'Eternel.
Elle rayonne et resplendit à travers l'éternel Espace
Comme sa lumière.
Il rayonne et resplendit de renommée,
De gloire et d'éternelle lumière,
Celui qui sait ainsi.

VIE DE VEILLE - VIE DE RÊVE - VIE SANS RÊVE

Traduire est toujours une tâche ardue, qui le devient doublement quand on aborde les Upanishad. En effet, chaque mot, formulé d'abord comme le symbole éclatant de quelque grande réalité ressentie par le coeur, possède ici une saveur et une couleur propres — un halo de pensée qui l'a rendu lumineux dans le mental de ceux qui en tout premier lieu conçurent ou entendirent le symbole.

Mais une fois traduit — et à moins que le choix du terme qui en rend le sens ne soit des plus heureux — toute la saveur et tout l'arôme du mot initial et toute la profondeur de la réalité qui s'y cache peuvent être perdus. Nous ne pouvons restituer leur vrai sens aux mots traduits qu'en tissant autour d'eux le même vêtement de pensée et en les dotant des mêmes couleurs et de la même vie, jusqu'à ce que progressivement nous arrivions à une traduction vraiment conforme à l'original.

Cela est particulièrement vrai en rapport avec la Mândûkya, la plus courte et la plus concise des Upanishad. Chaque mot regorge d'histoire, de pensée. Si bien qu'aucune des traductions ne peut redonner plus qu'un aperçu terne et imparfait de l'original.

Elle se présente d'une manière naturelle en deux parties distinctes : l'une relative à l'Éternel apparaissant quadruple et l'autre à son quadruple symbole OM. Le début de la première partie traite de l'unité de l'Éternel, le Soi de tous les êtres. Par le pouvoir que Shankara, l'Instructeur, appelle l'illusion ineffable, sans commencement, cet Éternel apparaît sous quatre modes ou formes de conscience : vie de veille, vie de rêve, vie sans rêve et enfin pure Divinité. La vie de veille est la vie de ce monde. La vie de rêve est la vie du monde intermédiaire entre la terre et le ciel. La vie sans rêve est la vie céleste. Et la pure Divinité est la vie de l'Éternel lui-même, libérée de la dernière ombre d'illusion.

Des quatre modes, ou états de conscience, le plus bas et le plus extérieur est la vie de veille où l'Éternel, reflété dans le Soi, rayonne et resplendit comme le Feu de la Terre, selon les termes étranges d'une autre Upanishad. Dans cette vie physique extérieure, c'est le corps physique qui est le véhicule et le vêtement du Soi, et la diversité infinie de la vie physique animale est résumée ici en une demi-douzaine de mots. Le Soi perçoit extérieurement « mangeant avec dix-neuf bouches les choses extérieures », entrant en rapport avec le monde extérieur par l'intermédiaire des dix-neuf pouvoirs : les cinq pouvoirs de perception qui « entendent, voient, sentent, touchent et goûtent », les cinq pouvoirs d'action qui « parlent, prennent, jouissent, expriment et mettent en mouvement », les cinq pouvoirs vitaux et les quatre pouvoirs internes : l'âme qui erre, l'âme qui doute, l'âme qui affirme et la soi-conscience physique ; pour résumer : cinq pouvoirs de perception, cinq pouvoirs d'action, cinq pouvoirs vitaux et quatre pouvoirs internes : « dix-neuf bouches » en tout.

Dans le symbole mystique OM, cette vie extérieure des sens est représentée par la première lettre, ou première mesure. Ceci nous donne tout de suite une clé pour la cinquième réponse du Maître védique, dans l'Upanishad des Questions [Prashna Upanishad] :

«  S'il médite sur OM, sur une mesure, il renaît rapidement dans le monde. Il vient au monde humain et jouit de la grandeur. »

Méditer sur une mesure du symbole OM signifie donc vivre complètement la vie extérieure des sens, la vie du monde physique naturel. Et le Maître védique nous dit que ceux qui vivent ainsi renaissent rapidement dans le monde des hommes. Cette vie de veille représentée par la première mesure d'OM est le premier mode ou état de conscience, le premier degré du Soi qui est l'Éternel. C'est la vie où l'on voit le jour ; c'est aussi la vie extérieure entière d'une seule naissance, un jour de la vie de l'Éternel.

Puis, vient le passage à la vie de rêve, le second degré ; en se référant encore aux paroles du Maître védique :

«  De même que les rayons du soleil couchant sont réabsorbés dans son cercle lumineux et se répandent à nouveau quand il se lève, de même tout ceci est réabsorbé dans le cercle plus élevé et plus lumineux qu'est le Mental. De telle sorte que l'homme dès lors n'entend pas, ne voit pas, ne sent pas, ne goûte pas, ne parle pas, ne prend pas, ne jouit pas, n'exprime pas, ne bouge pas. On dit qu'il dort. Ainsi, ce Lumineux, le Mental, jouit de la grandeur dans le rêve. Les choses vues, il les revoit, les choses entendues, il les entend à nouveau. Les choses perçues sont à nouveau perçues. Tout ce qui a été vu et non vu, tout ce qui a été entendu et non entendu, tout ce qui est réel et irréel, il voit tout cela et comme le Tout il le voit. »

Dans la vie de rêve, le Soi entre en rapport avec le monde du rêve dans un vêtement que le mental a façonné en prenant le corps pour modèle. Un corps de rêve doué de pouvoirs actifs, perceptifs, vitaux et internes que l'imagination a façonné d'après le modèle extérieur. Il dort, dit-on ; et ce n'est pas seulement le sommeil d'une seule nuit, mais le long sommeil de la mort qui sépare une naissance d'une autre naissance. Dans la syllabe mystique OM, ce sommeil est la seconde lettre, la deuxième mesure.

«  Et celui qui médite sur deux mesures d'OM gagne le Paradis, le monde situé entre la terre et le ciel. C'est le monde lunaire, et après avoir joui de la clarté du monde lunaire, il renaît. »

Est-il besoin de dire qu'ici le monde lunaire est pris comme un symbole, qu'il s'agit en fait du monde de rêves changeants et de lumière réfléchie, dont l'âme jouit au Paradis, où elle est encore éloignée d'un degré de la vraie lumière, celle du soleil spirituel  

Après avoir joui de la grandeur dans cet état, elle renaît. Le Soi, dans ses vêtements de rêve et de sensation, se réveille à l'aube d'un jour nouveau. Tel est le Paradis du rêve ; le deuxième vêtement du Soi, le deuxième degré de l'Éternel. Voici encore ce qu'enseigne le Maître védique :

«  Mais quand le Mental est absorbé par l'Étincelant, il ne rêve aucun rêve ; alors en lui s'élève la béatitude. Et ainsi que les oiseaux viennent se reposer dans l'arbre, ainsi tout vient se reposer dans le Soi Supérieur. Car ce Soi est à la fois celui qui voit, touche, entend, sent, goûte, connaît, agit. »

C'est la vie sans rêve, le troisième degré du Soi. Dans la vie au-delà du rêve, le Soi n'entre plus en rapport avec le monde extérieur dans un vêtement façonné à l'image du corps, il ne perçoit plus par le quintuple accès des sens, il n'agit plus par la quintuple voie des pouvoirs. Les pouvoirs perceptifs sont réunis en un seul, le pur pouvoir de la connaissance, « à la fois celui qui voit et qui entend, celui qui goûte et qui touche ». Les pouvoirs actifs sont réunis en un seul, le pur pouvoir de la volonté. Ainsi, dans la vie sans rêve, le Soi « trouve l'unité et a une connaissance pure ». Et aussi « il jouit de la béatitude ».

«  Car enfin, si l'un de nous considérait à part une de ces nuits où il aurait dormi assez profondément pour ne rien voir, même en songe, s'il la comparaît ensuite aux autres nuits et journées de sa vie, et s'il devait décider, réflexion faite, combien il a eu, en somme, de journées et de nuits meilleures que celle-là, j'imagine que tout homme, — et je ne parle pas ici seulement des simples particuliers — mais le grand roi en personne les trouverait bien peu nombreuses relativement aux autres. Par conséquent, si la mort est un sommeil de cette espèce, j'estime que c'est un grand profit. » (2)

Ainsi, dans la vie sans rêve, le Soi est « bienheureux, il jouit de la béatitude ». II est pure volonté et a une pure connaissance comme intuition. Dans cette vie sans rêve, dit Shankara, l'Instructeur, son vêtement n'est tissé que de l'ineffable illusion qui cache au Soi son Unité absolue avec l'Éternel. Et ce ténu tissu d'illusion, le vêtement causal (3), comme il le nomme, « dure tout au long du cycle entier des naissances et des renaissances, émanant mainte et mainte fois les corps inférieurs dans lesquels le même Soi apprend ses leçons, dans la vie de rêve et dans la vie extérieure ». C'est pourquoi, selon les termes de l'Upanishad, il est « la matrice de toutes choses, celui qui émane et réabsorbe toutes les créatures ». Ce troisième mode de conscience est symbolisé par la troisième mesure d'OM.

«  Si un homme médite sur les trois mesures, et si à l'aide de cet OM immuable il médite sur l'Esprit suprême, alors, revêtu de l'Étincelant, du Soleil, il rejette tout péché, comme le serpent rejette sa mue. »

Et de même que le monde lunaire est le paradis changeant des émotions, brillant d'une lumière réfléchie, de même le Soleil est le luminaire fixe du Soi-qui-perçoit.

Et ce Soi-qui-perçoit repose dans le Soi Supérieur immuable, qui est le quatrième degré de l'Éternel. Ici, au-dessus des vagues de l'océan des naissances et des renaissances, au-delà des trois temps — ce qui fut, ce qui est, ce qui sera — la vie divine du Soi est accomplie dans la paix de l'éternité. Ici, la volonté et la sagesse sont une. Il n'y a pas de séparation entre celui qui connaît et ce qui est connu. Il n'y a donc pas de connaissance, mais il y a encore l'essence divine et parfaite de toute connaissance. Il n'y a pas de séparation entre la volonté et ce qui est voulu, entre celui qui agit et l'objet de l'action. Il n'y a donc ni volonté, ni action, et pourtant, il y a encore l'essence divine et parfaite de toute volonté et de toute action ; car le Soi est devenu un avec l'Éternel, il a renouvelé son unité immémoriale avec l'Éternel, et il n'y a pas de place pour la limitation ou la séparation, ni pour autre chose que l'Éternel.

Ainsi, l'Éternel quadruple en apparence, le Soi quadruple en apparence, c'est ce qui est l'Éternel.

L'Éternel se manifeste selon quatre modes : le premier est le monde extérieur, le second, le monde intérieur entre la terre et le ciel, le troisième, le monde divin, celui du ciel, le quatrième est son propre Soi divin ineffable.

Et le Soi se manifeste selon quatre modes : le premier est la vie extérieure, la vie de veille, la vie d'un seul jour, d'une seule naissance ; le second est la vie de rêve, d'une seule nuit, ou d'une simple période de paradis entre deux naissances ; le troisième est la vie sans rêve, la vie au-delà des rêves de la nuit et des rêves du paradis, et le quatrième est la Vie Divine en tant qu'Éternel.

Et ces quatre modes de l'Éternel, et ces quatre modes du Soi qui est l'Éternel, leur quadruple apparence et leur unité réelle sont symbolisés par l'OM mystique et ses mesures. C'est là une partie de la signification du symbole mystique OM, le thème de la Mândûkya Upanishad.

Mais nous ne trouverons le sens réel et ultime de cet enseignement des quatre modes de conscience et des quatre degrés du Soi que lorsque nous aurons reconnu qu'ils sont vraiment quatre grandes phases de développement, quatre grandes étapes sur le sentier de la vie que l'âme doit emprunter pour son voyage de retour vers l'Éternel. La première, la vie extérieure, ou vie de veille, est la vie de l'homme animal innocent, où le Soi divin caché sous le vêtement le plus épais et le plus dense apprend les leçons éternelles, acquiert les pouvoirs éternels par la nature extérieure, et prend contact avec les réalités permanentes cachées dans le ciel et la montagne, dans le rocher et le fleuve, dans le soleil et la tempête. Cet homme animal innocent vit sans réfléchir, meurt sans appréhension, et renaît sans rêve de paradis pour reprendre sa tâche. Sa vie physique animale est absolument innocente et admirable tant qu'elle ne fait pas d'obstacle à un mode de vie du Soi plus élevé et plus divin.

Puis le second degré, le grand rêve, commence quand le mental naissant apprend à déchiffrer le sens des étoiles et des océans, des fleuves et des rochers ; la vie de la pensée et de l'émotion, de l'imagination et de la peur, de la religion et de la poésie, se construit progressivement à l'aide de symboles puisés dans les fleurs, dans les orages, dans les vagues ensoleillées de la mer, dans l'ironie paisible des étoiles.

Alors commence la vie humaine, la vie d'espoir et de crainte, d'amour et de haine, de désir et de déception, la vie de ce monde extérieur et du paradis : un rêve lumineux, un rêve qui dure des âges.

Après le rêve vient l'éveil, l'éveil qui émerge de l'espoir et de la crainte, de l'amour et de la haine, du désir et de la déception, des réjouissances de ce monde et du paradis.

Mais qu'est-ce que cet éveil, après le beau rêve de la vie ? Au lieu de l'espoir et de la crainte — l'espoir de gagner et la crainte de perdre — il y a la possession parfaite ; au lieu de l'amour et de la haine — l'amour et son ombre terrible : la séparation, la haine et son ombre terrible : la peur —il y a l'unité parfaite qui ne connaît pas la séparation, qui se rit des ombres transparentes de l'espace et du temps. Au lieu des réjouissances de ce monde et du paradis, il y a la présence perpétuelle de l'essence divine des deux, la vie perpétuelle dans un monde dont parlent les voyants, au-dessus de l'océan de la naissance et de la renaissance. Telle est la véritable vie sans rêve. Et si un homme devait comparer cette vie sans rêve aux autres nuits et journées de son existence, je pense qu'il serait obligé d'avouer que cette vie sans rêve est de loin meilleure et plus heureuse ; et ceci non seulement pour un simple particulier mais aussi pour le grand roi en personne.

Le secret de l'Éternel est qu'il existe un éveil à partir du rêve ; mais non pas un éveil brutal à de dures réalités. Car aussi beau que soit le rêve, la réalité est plus belle encore ; seuls les voyants peuvent en parler et encore ne le font-ils que par bribes. Dans la salle de nos rêves, les lampes finiront par s'éteindre, les pauvres fleurs coupées de leurs racines s'étioleront et se faneront ; mais en revanche, nous aurons le soleil éternel, l'air frais des sommets, la joie silencieuse des collines éternelles. Cependant le rêve nous accompagne encore et dans la prime aurore, avant le lever du soleil, il y a un bref moment de nostalgie pour les ombres qui vont s'évanouir dans la pleine lumière du jour.

Telles sont les trois mesures. Sans mesure est la quatrième, l'insaisissable, dans laquelle le quintuple monde a cessé, propice et sans dualité. Par le Soi, il atteint le Soi celui qui le connaît ainsi.

B. Les trois plans de la vie humaine

Cet article fait une suite logique au précédent, bien qu'il soit d'une date antérieure. Il a été publié dans la revue The Path (en août 1886) par Judge, sous le pseudonyme Eusebio Urban. Même si les états de conscience y sont désignés par les mots sanskrits utilisés dans l'hindouisme, l'enseignement proposé dans ce texte s'adresse directement à l'homme moderne, indépendamment de toute appartenance religieuse : il donne les principes d'un yoga du sommeil accessible également aux Occidentaux.

Jagrata, Svapna, Sushupti :
veille, rêve, sommeil sans rêve

Je parle ici de l'homme en général. L'Adepte, le Maître, le yogi, le Mahâtma, le Bouddha, vivent tous dans plus de trois états pendant qu'ils sont incarnés sur cette terre, et ils sont pleinement conscients de chacun d'eux, tandis que l'homme ordinaire n'est conscient que du premier — l'état de veille — si l'on prête au mot conscient sa signification actuelle.

Tout théosophe sérieux devrait savoir combien ces trois états sont importants, et surtout combien il est essentiel de ne pas perdre dans svapna la mémoire des expériences faites en sushupti, ni, dans jagrata, celle des expériences faites en svapna, et vice versa.

Jagrata, notre état de veille, est celui dans lequel nous devons réaliser notre régénération et arriver à la pleine conscience du Soi intérieur, car le salut n'est possible dans aucun autre état.

Quand un homme meurt, il peut accéder à la condition suprême, d'où aucun retour n'est possible contre son gré, ou passer à d'autres états (ciel, enfer, avitchi (4), devachan (5), etc.) qui le ramènent inévitablement à l'incarnation. Mais il ne peut atteindre l'état suprême à moins d'avoir gagné la perfection et de s'être régénéré — à moins de s'être élevé, pendant son incarnation dans un corps, jusqu'aux hauteurs lumineuses et merveilleuses où se tiennent les Maîtres. Cette réalisation si sincèrement désirée ne peut jamais être obtenue si, à un moment donné de son évolution, l'être ne fait pas lui-même les premiers pas conduisant à l'accomplissement final. Ces pas peuvent et doivent être faits. Et, dans le tout premier pas, se trouve la possibilité du dernier, car des causes une fois générées produisent éternellement leurs effets naturels.

La connaissance et la compréhension des trois états dont j'ai parlé au début constituent l'un de ces pas.

Jagrata agit sur svapna en induisant rêves et suggestions et ou bien dénature les instructions qui lui viennent de l'état supérieur, ou bien aide l'être humain à rapporter un souvenir plus exact des expériences mentales vécues pendant la vie de rêve, en développant en lui le calme et la concentration. À son tour, svapna agit sur l'état de veille (jagrata) par les suggestions, bonnes ou mauvaises, données à l'homme dans ses rêves. L'expérience et les religions abondent en preuves dans ce sens. Dans le légendaire Jardin d'Eden, le rusé serpent murmura à l'oreille du mortel endormi des suggestions le poussant à violer le commandement divin à son réveil. Dans le livre de Job, on lit que Dieu instruit l'homme pendant son sommeil, dans les rêves et les visions de la nuit. L'état introspectif commun à tous les êtres, et la vie de rêve des personnes les plus ordinaires n'exigent aucune preuve pour être admis. J'ai connaissance de plusieurs cas où l'homme a été entraîné à commettre des actes contre lesquels se révoltait sa nature supérieure, à la suite d'incitations reçues en rêve, parce que l'état impur de ses pensées de veille avait infecté ses rêves, en ouvrant la porte aux mauvaises influences. Par la loi naturelle d'action et de réaction, l'individu avait empoisonné à la fois jagrata et svapna.

Il est donc de notre devoir de purifier et de garder limpides ces deux plans.

Le troisième état, commun à tous, est sushupti, qui a été traduit par l'expression « sommeil sans rêve », qui est cependant inadéquate car, bien que dépourvu de rêves, c'est un état où, par l'intermédiaire de la nature supérieure, même les criminels entrent en communion avec des êtres spirituels et accèdent au plan spirituel. C'est en fait le grand réservoir spirituel grâce auquel est tenue en échec la terrible impulsion qui entraîne l'homme à une vie de mal. Et comme cette communion est involontaire chez ces malfaiteurs, les effets qui en découlent sont toujours salutaires.

Afin de mieux saisir le sujet, il nous faut examiner avec quelque détail ce qui arrive quand on s'endort et qu'on rêve, pour entrer ensuite en sushupti . À mesure que les sens extérieurs s'engourdissent, le cerveau se met à faire réémerger des images qui reproduisent actions et pensées de l'état de veille, puis l'homme ne tarde pas à s'endormir. Il se trouve alors dans un plan d'expériences aussi réel que celui qu'il vient de quitter, bien que d'un genre différent. En gros, nous pouvons séparer cet état de rêve (svapna) d'une part de l'état de veille, par une sorte de cloison imaginaire, et, d'autre part de sushupti , par une deuxième cloison. Le rêveur erre dans cette région jusqu'à ce qu'il commence à s'élever au-dessus d'elle pour pénétrer le plan supérieur. Là, aucune perturbation provenant de l'action du cerveau ne se fait sentir, et dès lors l'être prend part au « Banquet des Dieux » (6), dans la mesure où sa nature le lui permet. Mais il doit revenir à l'état de veille et, pour cela, il n'y a pas d'autre voie que celle qu'il avait empruntée pour le quitter ; étant donné que sushupti s'étend dans toutes les directions et que svapna, en dessous de ce plan, s'étend également dans toutes les directions, il n'y a aucune possibilité pour l'être de revenir directement de sushupti à jagrata. Et ceci est vrai même si au retour il ne reste aucune mémoire d'aucun rêve.

L'homme en général, qui n'a pas de pouvoir de concentration (dépourvu qu'il est de tout foyer intérieur de pensée, en raison de la dispersion et de la confusion de son mental), a finalement rendu son champ, ou état, de svapna complètement confus, si bien qu'en le traversant les expériences utiles et ennoblissantes venant de sushupti se trouvent mélangées et déformées, et ne lui apportent pas l'effet bienfaisant que l'homme, comme une personne éveillée, a le droit et même le devoir de recevoir. Ici encore, nous voyons l'effet persistant - préjudiciable ou bénéfique — que peuvent avoir la conduite et les pensées de l'homme à l'état de veille.

Il est donc clair que ce qu'il lui faudrait essayer d'accomplir est une purification et une vivification de l'état de svapna telles que la confusion et le pouvoir déformant qui le caractérisent actuellement finissent par disparaître, afin de devenir capable, en revenant à l'état de veille, de garder une mémoire plus vaste et plus lumineuse de ce qui s'est passé en sushupti . On peut parvenir à cette réalisation par un développement de la concentration sur des pensées élevées, sur des buts nobles, sur tout ce qu'il y a de meilleur et de plus spirituel en soi à l'état de veille. Le résultat optimum ne peut s'obtenir en une semaine ou une année, voire même en une seule vie, mais, une fois que l'on a commencé, la perfection de la culture spirituelle sera atteinte dans quelque incarnation future.

Par cette méthode, un centre d'attraction est établi dans l'homme, pendant son état de veille, et toutes ses énergies y affluent, si bien qu'on peut se représenter ce centre comme un foyer dans l'homme éveillé. En ce point focal — si on l'observe de ce plan-ci — convergent en direction de svapna les rayons de l'homme éveillé tout entier, en le faisant passer à l'état de rêve dans une condition de plus grande lucidité. Par réaction, il se crée un second foyer dans svapna et, par ce relais, l'être peut accéder à sushupti dans un état non dispersé. En revenant, il traverse svapna en profitant de ces points d'appui, et là, du fait de la confusion moins grande qui y règne, il regagne son état de veille habituel en possession (dans une certaine mesure, du moins) des effets bienfaisants et de la connaissance provenant de sushupti . La différence entre l'homme qui n'est pas concentré et celui qui l'est réside en ceci : le premier passe d'un état à l'autre, à travers les cloisons imaginaires dont nous avons parlé, comme du sable à travers un tamis, tandis que l'homme concentré opère ce transfert comme de l'eau conduite dans un tuyau, ou comme les rayons du soleil réfractés dans une lentille. Dans le premier cas, chaque filet de sable représente une expérience différente, une série particulière de pensées confuses et désordonnées, tandis que l'homme recueilli quitte l'état de veille et y revient en possession d'expériences claires et ordonnées.

Les quelques idées exposées ici ne visent pas à épuiser le sujet mais, dans la limite de leur portée, elles nous semblent correctes. Ce sujet est excessivement vaste et d'une très grande importance, et les théosophes sont vivement engagés à purifier, à élever et à concentrer les pensées et les actes de leurs heures de veille, de manière à cesser de passer continuellement, et en vain, nuit après nuit et jour après jour, par les alternances de ces états naturels disposés avec sagesse pour notre expérience, sans en devenir plus éclairés, ni plus aptes à aider leurs semblables. Car c'est de cette façon que nous pourrons, comme par le fil ténu de l'araignée, atteindre le libre espace de la vie spirituelle.

Eusebio Urban

En rapport avec les idées exprimées dans cet article, on peut citer un commentaire de «Julius» dans le Path (II, pp. 219-20 oct. 1887) qui fait suite à un rêve relaté plus haut (p.129) :

Dans le sommeil profond sans rêve, nous partons vers d'autres sphères et d'autres conditions de l'être où nous trouvons des idées, etc., et le chemin en sens inverse passe par de nombreux états, qui ont tous leurs habitants naturels et leurs obstructions propres. Ajoutez à cela qu'il y a deux façons de monter et de descendre : la voie directe et la voie indirecte. Ce qui fait qu'il peut y avoir beaucoup de perte et de mélange en parcourant ces deux routes. Notez que je parle de faits réels, et non d'une façon sentimentale.

À un correspondant qui demandait des éclaircissements sur « les deux façons de monter et de descendre — la voie directe et la voie indirecte » — Judge proposa la réponse suivante :

(Path, II, nov. 1887 (7))

Le duvet de chardon est entraîné de-ci de-là à chaque souffle de vent — décochée par l'arc puissant, la flèche vole droit au but.

La voie indirecte est celle du duvet de chardon : en général, l'astral, qui sort quand le corps s'endort, le fait d'une façon diffuse — c'est-à-dire dans un état passif — sans la force adéquate pour le conduire ou pour maîtriser des forces invisibles. Il flotte à la merci de chaque courant de l'astral, récoltant ici et là comme un papillon, mais prenant le bon comme le mauvais indistinctement. Il peut atteindre de hautes sphères mais il y a plus de chances qu'il reste aux niveaux les plus proches du monde physique. Telle est la voie que chacun suit pendant le sommeil, et là se font les rêves. C'est l'état passif où règne le désir — on le traverse parfois à l'état de conscience de veille — mais il échappe à tout contrôle et on ne peut se fier à ce qu'il apporte.

La voie directe est celle de la flèche qui part de l'arc. Cette fois, l'astral vole droit à la sphère qui détient la connaissance qu'il doit recevoir. Il le fait en obéissant à une force irrésistible — la Volonté — la Volonté en accord avec la loi divine. C'est un aller et retour sans écarts, sous l'impulsion de cette force, qui ne ramène des sphères intermédiaires pratiquement rien d'autre que ce qui est le but de cette recherche. La chose se passe dans le sommeil sans rêve et la connaissance acquise n'est pas communiquée en un rêve. Cette voie est parcourue à l'état conscient, car c'est la voie de l'étudiant en Occultisme. À moins que l'homme ait une pensée et un motif purs, il est incapable de faire usage de la véritable volonté, et son astral va où le conduisent d'autres volontés ou d'autres forces. Il s'arrête en chemin quand interviennent d'autres forces, gagne de l'information de la sphère où il se trouve et ramène parfois un horrible mélange d'images hétéroclites.

En définitive, où conduisent ces deux voies ? L'une conduit à Théosophia — l'illumination — quand on la parcourt à l'état de veille ou pendant le sommeil du corps. L'autre à la préoccupation de soi — la façon ordinaire de vivre, avec ses conceptions erronées — et, s'il s'agit d'une démarche occulte, à l'amour des phénomènes psychiques et au spiritisme.

Elles mènent à des sphères comprises dans les limites de l'astral, car le corps astral ne saurait passer au-delà. C'est seulement lorsque l'âme se libère de l'astral et des corps matériels qu'elle peut s'élever à des sphères supérieures. Ces voies conduisent aussi aux planètes, aux étoiles et à d'autres mondes, du fait que tout cela peut se trouver dans les limites de l'astral de ce globe

C. Le souvenir des expériences de l'Ego

Ce dernier article a été publié, comme ci-dessus sous le pseudonyme Eusebio Urban, dans la revue The Path (V, juin 1890). Il développe l'idée que l'Ego réel de l'homme — appelé ici le « soi supérieur » par opposition au « soi inférieur », le moi personnel—possède un langage propre ; il faut que ce dernier soit décodé correctement par l'intermédiaire d'instruments psychiques harmonieusement accordés à ses vibrations subtiles pour que les messages de l'Ego parviennent intégralement à la conscience cérébrale au moment du réveil. D'où la nécessaire discipline de purification du mental et du cœur.

Beaucoup de gens trouvent étrange que nous ne nous souvenions pas des expériences du soi supérieur pendant le sommeil. Mais, tant que nous demanderons : « Pourquoi le soi inférieur ne se rappelle-t-il pas ces expériences ? » nous n'obtiendrons pas de réponse. La question comporte une contradiction, car le soi inférieur n'ayant jamais eu les expériences dont on voudrait qu'il se souvienne ne peut en aucune façon se les rappeler.

Quand le sommeil nous gagne, le moteur et l'instrument de la personnalité inférieure s'arrêtent et ne peuvent plus rien faire, en dehors de ce que nous pouvons appeler des actes automatiques. Le cerveau n'est plus utilisé et par conséquent il n'existe pas de conscience pour lui jusqu'au moment du réveil. Libéré des chaînes physiques et de sa dure tâche quotidienne consistant à vivre et travailler au moyen des organes physiques, l'Ego va jouir alors des expériences que lui offre ce plan d'existence qui est plus particulièrement le sien.

Sur ce plan, l'Ego utilise une méthode et des procédés de pensée qui lui sont propres, et il perçoit les idées qui lui appartiennent par des organes différents de ceux du corps. Tout ce qu'il voit et entend (s'il nous est permis d'employer ces termes) apparaît renversé par rapport à notre plan. Le langage qu'il emploie est, pourrait-on dire, étranger, même si on le compare au langage intérieur que nous employons en étant éveillés. Lorsqu'il reprend finalement possession du corps, tout ce qu'il a à dire à son compagnon inférieur s'exprime nécessairement en une langue étrange et, pour le corps, cela constitue un obstacle à sa compréhension. Nous entendons les mots mais ne captons ça et là que des éclairs de leurs significations. C'est un peu comme un voyageur qui arrive dans une ville étrangère avec une connaissance très limitée de la langue : il ne peut saisir que quelques termes parmi la multitude des phrases et des mots qu'il entend et ne comprend pas.

Nous devons donc apprendre le langage de l'Ego de façon à ne pas échouer dans la traduction convenable que nous aurons à en faire. Car, dans tous les cas, le langage propre au plan que traverse l'Ego la nuit est étranger au cerveau que nous utilisons pendant la veille, et doit toujours être traduit par ce cerveau afin de pouvoir s'en servir. Si l'interprétation est incorrecte, l'expérience de l'Ego ne sera jamais complètement transmise à l'homme inférieur.

Mais alors, pourrait-on se demander, existe-t-il vraiment un langage de l'Ego, avec des sons propres et des signes correspondants ? Evidemment non car, s'il en était ainsi, les chercheurs sincères qui, depuis d'innombrables années, s'étudient eux-mêmes les auraient déjà consignés. Il ne s'agit pas ici d'un langage au sens ordinaire du mot. On pourrait plutôt le décrire comme une communication d'idées et d'expériences au moyen d'images. Ainsi, pour l'Ego, un son peut être représenté par une couleur ou une figure géométrique, et une odeur par une ligne vibratoire ; un événement historique est susceptible d'apparaître non seulement comme une image, mais aussi comme une ombre ou une lumière, ou encore comme une odeur écœurante ou un parfum suave ; le vaste monde minéral peut manifester non seulement ses plans, ses angles et ses couleurs, mais aussi ses vibrations et ses clartés. D'autre part, l'Ego a la faculté — dans un but qui lui est propre — de réduire son champ de perception des dimensions et des distances et, ainsi, en se limitant pendant un instant à la capacité mentale d'une fourmi, de transmettre aux organes physiques le souvenir d'un abîme, alors qu'il s'agit d'un trou minuscule, ou d'une forêt gigantesque, au lieu de l'herbe des champs. Ce sont là quelques exemples offerts à la réflexion, mais qu'on ne saurait prendre comme des descriptions rigoureuses et immuables.

Au réveil, dans le cadre de notre propre vie quotidienne et de nos expressions de langage et de pensée, nous éprouvons une grande difficulté à traduire correctement ces expériences. Le seul moyen qui puisse nous amener à les utiliser avec profit est de nous rendre perméables, pour ainsi dire, aux influences du Soi Supérieur et de vivre et penser de manière à pouvoir nous rapprocher d'une réalisation du but de l'âme.

Cela nous renvoie infailliblement à la pratique de la vertu et à la recherche de la connaissance, car ce sont les vices et les passions qui obscurcissent constamment notre perception du sens de ce que l'Ego essaie de nous communiquer. C'est la raison pour laquelle les sages inculquent la vertu. N'est-il pas évident que si les êtres vicieux pouvaient traduire le langage de l'Ego il y a longtemps qu'ils l'auraient fait ? Et ne savons-nous pas tous que c'est uniquement parmi les hommes vertueux que se rencontrent les Sages ?

EUSEBIO URBAN.

D. La voie supérieure d'accès à la connaissance

Pour enseigner leurs disciples, les véritables Maîtres de la vie spirituelle utilisent naturellement la même voie intérieure que celle qu'emprunte le Soi-Ego pour influencer la conscience de l'homme terrestre. Une suggestion dans ce sens s'est déjà présentée à propos de l'expérience de la vision relatée (C. Rêves liés à l'éveil de l'être intérieur - VI -). Un texte de la plume de Mme Blavatsky (8) est très révélateur à ce propos. Il souligne à quel point le disciple doit avoir éliminé de sa nature tous les obstacles de la personnalité et s'être harmonisé avec la pensée du Maître pour que l'enseignement de ce dernier puisse lui parvenir sans altération. On découvre également le caractère incomparable de cette méthode d'instruction.

La connaissance parvient dans des visions, d'abord en rêve puis sous forme d'images présentées à l'œil intérieur au cours de la méditation. C'est ainsi que me fut enseigné tout le système de l'évolution, avec les lois de l'être et tout ce que )e sais d'autre — les systèmes de la vie et de la mort, les opérations de karma. Pas un mot ne me fut dit de tout cela de la manière ordinaire, si ce n'est peut-être à titre de confirmation de ce qui m'était ainsi donné — rien ne me fut enseigné par écrit. Et la connaissance ainsi obtenue est si claire, si convaincante, si indélébile dans l'impression qu'elle fait dans le mental, que toutes les autres sources d'information, toutes les autres méthodes d'enseignement qui nous sont familières se réduisent à moins que rien en comparaison avec celle-ci. L'une des raisons qui me font hésiter à répondre sans beaucoup de précautions à certaines questions qu'on me pose est la difficulté qu'il y a à exprimer dans un langage suffisamment précis des choses qui me sont données en images, et que je saisis par la Raison pure — comme l'appellerait Kant.

Les Maîtres ont une méthode synthétique d'enseignement : les grandes lignes générales sont données en premier, puis c'est un aperçu du mode de travail suivi, ensuite sont mis en lumière les grands principes et les notions les plus larges et finalement commence la révélation des points de détail.

Pour conclure, rien ne semble plus opportun que de citer quelques extraits de la Voix du Silence (9) qui rappelleront au lecteur certains des points essentiels à garder en mémoire pour tirer le meilleur parti des textes présentés dans cet ouvrage.

Un premier passage (pp.21-22) souligne que la véritable connaissance — qui est l'héritage de l'homme totalement éveillé — n'est accessible que dans la sphère spirituelle de l'être, appelée ici  « Salle de Sagesse ». Comme il est apparu maintes fois précédemment, l'homme ne peut atteindre ce niveau, avec une pleine conscience et une volonté active, qu'en franchissant la zone intermédiaire du psychisme, où s'expérimentent rêves, visions, etc. C'est dans cette « Salle d'apprentissage » que pénètre et s'attarde le plus souvent le débutant qui s'élève au-dessus de la « Salle d'Ignorance » de la simple vie terrestre des sens. Ces trois Salles évoquent naturellement les plans physique, psychique et spirituel de l'expérience humaine, auxquels correspondent les états de conscience globalement désignés en sanskrit par jagrat, svapna et sushupti (10). On notera que le véritable Maître — celui qui donne naissance à la vraie Vie — ne se trouve pas dans le monde souvent trompeur et illusoire (« mâyâvique ») du psychisme, dont les dangers pour l'ignorant sont clairement évoqués.

D'autres passages de ce beau livre, « dédié au petit nombre » par Mme Blavatsky, rappellent les grandes constantes de la vie intérieure, que doivent sans cesse guider la compassion et la lumière de l'Être éternel qui est au cœur de l'homme.

Le nom de la première Salle est IGNORANCE, Avidyâ.

C'est la salle où tu as vu le jour, où tu vis et où tu mourras.

La seconde Salle a pour nom :Salle d'APPRENTISSAGE. Là ton Âme trouvera les fleurs de la vie,
mais sous chaque fleur un serpent lové.

Le nom de la troisième Salle est SAGESSE ; au delà s'étendent les eaux sans rivage d'AKSHARA, l'indestructible Source d'Omniscience.

Si tu veux traverser en sûreté la première Salle, ne laisse pas ton mental s'abuser et prendre les feux du désir qui y brûlent pour la lumière solaire de la vie.

Si tu veux traverser en sûreté la seconde Salle, ne t'arrête pas à respirer le parfum de ses fleurs stupéfiantes. Si tu veux te libérer des chaînes karmiques, ne cherche pas ton Guru dans ces régions mâyâviques.

Les SAGES ne s'attardent pas dans les champs de plaisir des sens.

Les SAGES ne prêtent pas attention aux voix charmeuses de l'illusion.

Cherche celui qui doit te donner naissance dans la Salle qui est au delà, la Salle de Sagesse, où toutes les ombres sont inconnues et où la lumière de la Vérité resplendit d'une gloire inaltérable.

 [...]

Si, par la Salle de la Sagesse, tu veux atteindre la Vallée de Béatitude, disciple, ferme bien tes sens à la grande et terrible hérésie de la séparativité qui te coupe du reste.

[...]

Sème des actions de bonté et tu moissonneras leurs fruits. L'inaction dans un acte miséricordieux devient action dans un péché mortel.

Ainsi parle le Sage.

T'abstiendras-tu d'agir ? Ce n'est pas ainsi que ton âme obtiendra sa liberté. Pour gagner le Nirvâna il faut atteindre la Soi-Connaissance, et la Soi-Connaissance est l'enfant d'actions aimantes.

Sois patient, Candidat, comme celui qui ne craint pas l'échec, ne courtise pas le succès.

Fixe le regard de ton âme sur l'étoile dont tu es un rayon, l'étoile flamboyante qui brille dans les profondeurs sans lumière du Toujours-être, les champs illimités de l'Inconnu.

Sois persévérant comme celui qui dure à jamais.Tes ombres vivent et se dissipent ; ce qui en toi vivra toujours, ce qui en toi connaît — qui est en effet Connaissance — n'appartient pas à la vie fuyante : c'est l'Homme qui a été,
qui est et qui sera, pour qui l'heure ne sonnera jamais.

OUVRAGES CITÉS DANS LE TEXTE

Textes Théosophiques, 11 bis, rue Kepler, 75116 Paris. 01 47.20.42.87

  • H. P. BLAVATSKY :
    • en anglais :
      • The Secret Doctrine
      • Transactions of the Blavatsky Lodge Theosophical Glossary
    • en français :
      • La Clef de la Théosophie
      • La Voix du Silence
      • Raja Yoga ou Occultisme (choix d'articles)
  • W.Q. JUDGE :
    • en français :
      • La Bhagavad-Gîtâ
      • Notes sur la Bhagavad-Gîta
      • Les Aphorismes du Yoga de Patañjali
      • Les Lettres qui m'ont aidé
      • Cahiers théosophiques N° 58, 70, 71, 103, 139, 142.
    • Revues citées et pouvant être consultées à la Bibliothèque de la Loge Unie des Théosophes, même adresse :
      en anglais :
      • The Theosophist
      • The Path

Notes

  • (1) On doit aussi à Judge une traduction de la Bhagavad-Gîtâ (publiée en 1890) ainsi que des Notes sur la Bhagavad-Gîtâ (en collaboration avec Robert Crosbie) disponibles en traduction française (Éd. Textes Théosophiques) et disponibles sur le site. (N.d.T.).
  • (2) Paroles attribuées à Socrate par Platon dans l'Apologie de Socrate (40 d), Platon. Œuvres complètes, « Les Belles Lettres », Paris, 1966 (N.d.T.).
  • (3) Dans la littérature théosophique : le corps causal, ou kârana sharira (N.d.T.).
  • (4) Mot évoquant un état d'enfer (N.d.T.).
  • (5) Voir note à ce sujet : I-34 (N.d.T.).
  • (6) Selon le mot de Platon (N.d.T.).
  • (7) Cahier Théosophique « Réponses à des lecteurs -l », n° 142, pp. 4-5 (N.d.T.).
  • (8) Fragment publié dans la revue The Theosophist vol. XXXI, mars 1910, p. 685 (N.d.T.).
  • (9) Ce livre a été publié en anglais par Mme Blavatsky, en 1889, sous forme de trois traités extraits d'un recueil d'enseignements « à l'usage journalier des disciples », le Livre des Préceptes d'Or (dont l'origine est à rapprocher de celle des « Stances de Dzyan », sur lesquelles est basée la Doctrine Secrète). Traduction française éditée par Textes Théosophiques (N.d.T.) - Disponible sur le site.
  • (10) Au moment de la mort, la conscience qui s'éloigne du plan terrestre (jagrat) passe également par des phases qui correspondent au rêve (svapna) et à la contemplation céleste ( sushupti ). De même, dans la véritable méditation inspirée par la Voix du Silence : le disciple s'efforce de transférer sa conscience d'éveil jusqu'à la « Salle de Sagesse » ( sushupti ), en traversant les sphères psychiques (svapna) avec une pensée et une intention concentrées sur l'unique objectif spirituel qu'il poursuit (N.d.T.).
 

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