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Un Prophète astral

[Traduction de l'article « An Astral Prophet » (Revue Lucifer, Juin 1890), de H. P. Blavatsky.]

Tout Anglais cultivé a entendu parler du Général Yermoloff, l'un des plus grands héros militaires de notre temps ; s'il connaît un tant soit peu l'histoire des guerres du Caucase, il n'ignore certainement pas les exploits de l'un des principaux conquérants du pays aux forteresses imprenables où Shamil et ses prédécesseurs ont défié, pendant des années, l'habileté et la stratégie des armées russes.

Quoiqu'il en soit, l'étrange événement relaté ici par le héros du Caucase lui-même peut intéresser les étudiants en psychologie. Ce qui suit est une traduction mot à mot d'un extrait de l'ouvrage russe La Guerre du Caucase, de V. Potto. Dans le volume II, au chapitre intitulé La période de Yermoloff (p. 829-832), on lit ces lignes :

« Les derniers jours du héros s'écoulèrent en silence et imperceptiblement à Moscou. Le 19 avril 1861, il mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, assis dans son fauteuil favori, une main sur la table et l'autre sur son genou ; quelques minutes auparavant, il tapait encore le plancher du pied, selon sa vieille habitude. »

II est impossible de mieux exprimer les sentiments éprouvés par la Russie à l'annonce de sa mort qu'en citant la rubrique nécrologique du Quotidien du Caucase (en langue russe), qui ne se perd pas en commentaires inutiles.

« Le 12 avril, à 11h. 45, à Moscou, le Général d'Artillerie célèbre dans toute la Russie, Alexis Petrovitch Yermoloff, rendit son dernier soupir. Son nom est connu de tous les Russes ; il est associé aux plus brillantes heures de gloire de la nation : Valutino, Borodino, Kulm, Paris, et le Caucase transmettront à jamais le nom du héros, qui fît la fierté de l'armée et de la nation russes. Nous n'énumérerons pas ici les services de Yermoloff. Son nom et ses titres sont ceux d'un vrai fils de la Russie, au sens fort du terme. »

C'est un fait curieux que sa mort n'échappa pas à sa propre légende, d'un caractère étrange et mystique. Voici ce qu'un ami intime de Yermoloff écrivit à son sujet :

« Je lui rendis visite à l'occasion de mon départ de Moscou, pour lui dire au revoir, et je ne pus cacher mon émotion au moment de le quitter.
— N'aie pas peur, me dit-il, nous nous reverrons ; je ne mourrai pas avant ton retour.

« Cela se passait dix-huit mois avant sa mort.

— Dieu seul est le Maître de la vie et de la mort ! observai-je.

— Quant à moi, je t'affirme catégoriquement que je ne mourrai pas d'ici un an, mais quelques mois après, me répondit-il. Viens avec moi.

« Et, à ces mots, il m'emmena dans son bureau, où il prit une feuille de papier dans un secrétaire fermé à clé et me la tendit, en demandant :

— À qui appartient cette écriture ?

— À toi, dis-je.

— Lis donc ce qui est écrit.

« Je m'exécutai.

« C'était une sorte de mémorandum, un recueil de dates, qui commençait au moment où Yermoloff avait été promu au rang de Lieutenant-Colonel, et qui notait, comme dans un programme, tous les événements importants qui allaient se produire dans sa vie, qui en était pleine. Il m'accompagna dans ma lecture, et lorsque j'atteignis le dernier paragraphe, il masqua de la main la dernière ligne. « Tu n'as pas besoin de lire cela, » dil-il, « cette ligne indique l'année, le mois et le jour exact de ma mort. J'ai écrit tout ce que tu as lu avant que ces choses n'arrivent, et elles se sont réalisées jusque dans les moindres détails. Voici comment je fus amené à les écrire.

« Alors que j'étais encore un jeune Lieutenant-Colonel, je fus envoyé, pour m'occuper d'une affaire, dans une petite ville de district. Mon logement se résumait à deux pièces, l'une pour les domestiques et l'autre pour mon usage personnel. On ne pouvait entrer dans ma chambre qu'en traversant celle des domestiques. Un soir, tard dans la nuit, alors que j'écrivais, assis à mon bureau, je sombrai dans une rêverie, quand soudain, levant les yeux, je vis un inconnu debout devant le bureau ; il appartenait aux classes populaires, à en juger par ses vêtements. Avant que je n'aie eu le temps de lui demander qui il était ou ce qu'il voulait, l'étranger me dit : « Prenez votre plume et écrivez. » Me sentant pris par l'influence d'un pouvoir irrésistible, j'obéis en silence. Il me dicta alors tout ce qui allait arriver dans ma vie, en concluant par la date et l'heure de ma mort. Il disparut après le dernier mot. Quelques minutes s'écoulèrent avant que je ne reprenne pleinement conscience et que je bondisse de mon siège pour me précipiter dans la pièce voisine, que l'étranger avait dû nécessairement traverser. Ouvrant la porte, je vis mon secrétaire en train d'écrire à la lumière d'une chandelle, et mon planton endormi sur le sol, en travers de la porte d'entrée, qui était bien fermée et verrouillée. Quand je demandai au secrétaire : « Qui était-ce, qui vient juste de venir ici ? », il me répondit, très étonné : « Personne. » Je n'ai jamais, jusqu'à ce jour, raconté ceci à quiconque. Je savais d'avance que certains me suspecteraient d'avoir inventé toute l'histoire, tandis que d'autres me considéreraient comme victime d'hallucinations. Personnellement, je pense que tout ceci est un fait indéniable, objectif et palpable, dont la preuve se trouve ici-même, dans ce document écrit. »

« La dernière date inscrite se révéla exacte, après la mort du Général. Il mourut l'année, le jour et l'heure prédits.
« Yermoloff est enterré à Orel. Une lampe perpétuelle, faite d'un morceau d'obus, brûle devant sa tombe. Dans la fonte du projectile ont été gravés d'une main maladroite les mots suivants : « Les soldats caucasiens qui servirent au Gounib. » (1) . La flamme perpétuelle est l'expression du zèle et de la reconnaissance des soldats de deuxième classe de l'Armée du Caucase, qui ont collecté parmi eux la somme nécessaire, en la prélevant sur leur maigre salaire (kopeck après kopeck, en fait !). Ce simple souvenir est plus apprécié et admiré que le plus riche des mausolées. Il n'y a aucun autre monument à la mémoire de Yermoloff en Russie. Mais les rochers hauts et fiers du Caucase forment un piédestal impérissable sur lequel tous les véritables Russes contempleront à jamais la majestueuse image du Général Yermoloff, nimbée d'une auréole de gloire éternelle. »

Examinons maintenant la nature de l'apparition. Il ne fait aucun doute que chaque mot du récit, clair et concis, du Général Yermoloff soit exact. C'était un homme éminemment pragmatique, sincère, lucide, qui ne présentait pas la moindre trace de mysticisme, un vrai soldat, homme d'honneur et loyal. De plus, cet épisode de sa vie a été attesté par son frère aîné, que le présent auteur et sa famille connurent personnellement pendant de nombreuses années, durant leur séjour à Tiflis. Tout ceci apporte une certaine garantie d'authenticité au phénomène, attesté en outre par le document manuscrit laissé par le Général, qui porte la date précise de sa mort. Qu'en est-il maintenant du mystérieux visiteur ? Les spirites verront là, bien sûr, une Entité désincarnée, un « Esprit matérialisé ». Ils prétendront que seul un Esprit humain pourrait prédire toute une série d'événements et lire aussi clairement le Futur. Nous disons la même chose. Mais étant d'accord sur ce point, nous ne le sommes pas pour tout le reste ; en effet, alors que les spirites diraient que l'apparition était celle d'un Esprit distinct et indépendant de l'Ego supérieur du Général, nous maintenons, pour notre part, précisément le contraire et affirmons qu'il s'agissait bien de son Ego. Examinons calmement pourquoi.

Quelle est la raison d'être, l'explication rationnelle d'une telle apparition prophétique, et pourquoi vous ou moi, par exemple, devrions-nous, après notre mort, apparaître à un parfait inconnu, pour le plaisir de lui annoncer ce qui va lui arriver ? Si le Général avait reconnu, dans le visiteur, un parent cher, son propre père, sa mère, son frère ou un ami intime, venant, lui donner un avertissement bénéfique, bien que cela eût constitué une bien mince preuve, néanmoins, il y aurait eu là de quoi soutenir une telle théorie. Mais il n'en fut rien : il s'agit simplement d'un « étranger, un homme appartenant aux classes populaires, à en juger par ses vêtements » . S'il en est ainsi, pourquoi l'âme désincarnée d'un pauvre commerçant, ou d'un ouvrier, se serait-elle donné la peine d'apparaître à un simple étranger ? Et si l' « Esprit » ne fit que revêtir une telle apparence, pourquoi donc tout ce déguisement, cette mystification post mortem ? Si l'on avance que de telles visites ont lieu suivant le bon vouloir de l' « Esprit », que de telles révélations peuvent se produire au gré d'une Entité désincarnée, et indépendamment de toute loi établie réglant les rapports entre les deux mondes, comment pourrait-on expliquer que cet « Esprit » particulier se mette à jouer les Cassandre avec le Général pour lui dire son avenir ?

II n'y a absolument aucune explication à cela. Soutenir ce point de vue ne fait qu'ajouter un élément absurde et négatif à la théorie de la « visite des Esprits », et couvrir d'un peu plus de ridicule le domaine sacré de la mort. La matérialisation d'un Esprit immatériel — un Souffle divin — prônée par les spirites va de pair avec l' « anthropomorphisation » de l'Absolu mise en avant par les théologiens. Ce sont ces deux affirmations qui ont creusé un abîme presque infranchissable entre les Occultistes théosophes et les spirites, d'une part, et entre les théosophes et les chrétiens des Eglises, d'autre part.

Voici maintenant comment un Occultiste théosophe expliquerait la vision, selon la philosophie ésotérique. Il commencerait par rappeler au lecteur que la Conscience supérieure qui est en nous, avec ses lois et conditions de manifestation sui generis, est encore presque entièrement terra incognita pour tous (spirites inclus) et surtout pour les hommes de science. Il rappellerait ensuite l'un des enseignements fondamentaux de l'Occultisme, en déclarant que, d'une part, l'Ego immortel individuel possède une omniscience divine dans sa nature et sa sphère d'action propres et, d'autre part, qu'il ne connaît dans l'Eternité ni passé ni futur, mais un éternel PRESENT. Cet enseignement une fois admis, ou simplement postulé, il apparaît tout naturel que la totalité de l'existence de la personnalité que cet Ego anime, de sa naissance jusqu'à sa mort, soit aussi clairement visible aux yeux de celui-ci, qu'elle est invisible et cachée à la vision limitée de sa forme mortelle temporaire. Par conséquent, voici ce qui a dû se produire, d'après la Philosophie occulte.

Le Général Yermoloff expliqua à son ami que, travaillant à sa table à une heure avancée de la nuit, il sombra brusquement dans une rêverie : levant les yeux, il aperçut un étranger debout devant lui. En fait, cette rêverie fut très probablement un assoupissement soudain, provoqué par la fatigue et un excès de travail, au cours duquel se produisit une action mécanique, d'un caractère purement somnambulique. Devenant subitement consciente de la Présence du SOI Supérieur, la personnalité — l'automate humain endormi — tomba sous le contrôle de l'Individualité, et la main, qui avait été occupée pendant plusieurs heures à écrire, reprit mécaniquement sa tâche. A son réveil, la personnalité pensa que le document placé devant elle avait été écrit sous la dictée d'un visiteur dont elle avait entendu la voix, alors qu'en réalité elle n'avait fait qu'enregistrer les pensées intimes — ou la connaissance, dirons-nous — de son propre « Ego » divin, qui est un Esprit prophétique du fait qu'il est omniscient. La « voix » de celui-ci n'avait été que la traduction par la mémoire physique, au moment du réveil, de la connaissance mentale en rapport avec la vie de l'homme mortel reflétée par la conscience supérieure sur la conscience inférieure. Tous les autres détails enregistrés par la mémoire sont également justiciables d'une explication naturelle.

Ainsi, l'étranger, qui lui apparut portant des vêtements de pauvre petit commerçant ou d'ouvrier, et qui sembla lui parler en dehors de lui-même appartient, tout comme la « voix », à cette classe de phénomènes bien connus que nous nommons les associations d'idées et les réminiscences dans nos rêves. Les images et les scènes que nous voyons pendant le sommeil, les événements que nous croyons traverser pendant des heures, des jours, voire des années, dans nos rêves, tout ceci se déroule, en réalité, en moins de temps qu'un éclair au moment du réveil et du retour à la pleine conscience. La physiologie nous apporte de nombreux exemples d'un tel pouvoir et d'une telle rapidité de l'imagination. Bien que nous nous inscrivions en faux contre les conclusions matérialistes de la science moderne, personne ne peut nier les faits que ses spécialistes ont patiemment et soigneusement enregistrés au cours de longues années d'expériences et d'observations, et ces faits corroborent notre point de vue. Le Général Yermoloff avait passé auparavant plusieurs jours à enquêter dans une petite ville, et ce travail officiel l'avait probablement amené à examiner des douzaines de personnes des classes pauvres ; ceci explique que son imagination — aussi vive que la réalité — lui ait suggéré la vision d'un petit commerçant.

Tournons-nous d'abord vers les expériences et les explications d'une longue succession de philosophes et d'Initiés, parfaitement versés dans les mystères du Soi intérieur, avant d'imputer à des « esprits de disparus » des actions et motifs que l'on ne saurait expliquer d'aucune manière raisonnable.
H.P.B.

Notes :

(1)  « Gounib » est le nom de la dernière forteresse des Circassiens, sur laquelle le célèbre Murid Shamil, Prêtre-Souverain des Montagnards, fut vaincu et capturé par les Russes, après des années de lutte désespérée. Gounib est un rocher géant, que l'on avait cru longtemps imprenable, mais qui fut finalement pris d'assaut et escaladé par les soldats russes, au prix d'un énorme sacrifice de vies humaines. Cette victoire mit virtuellement un terme à la guerre du Caucase, qui avait duré plus de soixante années, et en assura la conquête. (N. d. R.).

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