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  • Le combat des dernières années

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Aperçus biographiques de William Q. Judge ( 1851 - 1896 ) (5)

5. Le combat des dernières années

1. Le court répit avant l'orage

La disparition de la grande animatrice du Mouvement théosophique eut (transitoirement) l'effet salutaire de resserrer les liens de solidarité et d'amitié parmi les membres de la S.T., sans pour autant éliminer les germes de dissension entre les personnes humaines.

Déjà, Olcott avait quelque raison de prendre ombrage de l'influence grandissante de Judge. Lors d'un voyage à Londres, en juillet 1891, celui-ci aurait remis à son aîné certains messages des Maîtres à son intention. Mais le doute à propos de leur authenticité se serait éveillé chez cet aîné, imbu de son personnage. Dès lors, comme il le déclara plus tard, il perdit son respect pour Judge.

En réalité, depuis quelque temps, Olcott se sentait menacé dans ses prérogatives de Président de la S.T.. En 1888, inquiet du projet de formation d'une Section Ésotérique qui échapperait à sa compétence, il s'y était d'abord opposé mais avait finalement donné son accord en apprenant que cette création avait été ordonnée à H.P.B. par les Maîtres eux-mêmes. Plus tard, la place de Judge et d'Annie Besant (qui après la mort de H.P.B. se partagèrent la direction extérieure de cette Section) leur donnait une indéniable auréole d'autorité spirituelle. Désenchantement pour Olcott ? Dans ses mémoires, il nota : « Tout ce qui était possible fut fait pour réduire ma position à zéro — ou faire de moi un fantoche. Aussi pris-je les devants en démissionnant » .

À ce propos, les faits méritent d'être rapportés, vu que Judge y fait allusion dans ses Lettres. En janvier 1892 — moins d'un an après le décès de Mme Blavatsky — Olcott, inquiet de rumeurs dirigées contre lui, se disant malade et fatigué, renonça à la présidence de la S.T. en faveur de Judge que tout désignait à cette fonction si elle devenait vacante. D'ailleurs, la majorité des membres lui était favorable à l'époque. Annie Besant qui, à ce moment, était à la tête de la Blavatsky Lodge, fondée à Londres par H.P.B. (le 19 mai 1887), s'exprima nettement en sa faveur dans une circulaire adressée aux membres de cette Loge, le 11 mars 1892 :

« [...] William Quan Judge est la personne la plus convenable pour guider la Société, et celle qu'en toute justice on ne saurait omettre dans nos considérations. Il n'est pas seulement le Vice-Président, et l'un des Fondateurs : il fut l'ami jamais démenti et le collègue de H.P. Blavatsky, de 1875 jusqu'à sa mort. Étant par sa naissance fils du vieux pays, il a gagné la confiance de la Section Américaine par son travail fidèle, et recueillera sans aucun doute son soutien unanime.»

Ce soutien lui fut effectivement accordé, le 25 avril 1892 à Chicago, lors du Congrès annuel des Branches de cette Section. En juillet de la même année, la Section Européenne vota également à l'unanimité pour l'élection de Judge comme Président.

De son côté, cependant, Judge demandait instamment à Olcott de revenir sur sa décision. Il a expliqué à ses collègues américains les raisons qui lui inspiraient cette démarche ; en particulier : reconnaissance due à Olcott pour ses services passés, nécessité de préserver l'image de la S.T., etc (17).

Avec le temps, toutefois, Olcott se ravisait, mettait certaines conditions à l'élection de Judge, en lui demandant de renoncer d'abord à son poste de Secrétaire Général de la Section Américaine. Finalement, il télégraphiait à Judge, le 30 août, que sa santé s'étant rétablie il annulait sa démission. Il assura par ailleurs avoir entendu un jour la voix de son Maître le réprimandant à propos de sa décision — ce qui avait dû l'amener finalement à changer d'avis.

L'année 1893 fut marquée par un événement d'une grande importance historique, démontrant l'impact du Mouvement théosophique aux États-Unis : l'invitation faite à la Société Théosophique à participer au Parlement des Religions, à Chicago. Cette manifestation, à laquelle se joignirent aussi Annie Besant et divers délégués de différentes Sections de la S.T., se solda par un incontestable succès pour la Théosophie. À ce moment, la popularité de Judge était à son zénith. Pourtant s'accumulaient déjà les nuages annonciateurs de l'orage.

2. Le procès contre Judge

Venue à la S.T. en 1889, Annie Besant, intelligence vive, et oratrice de grand talent, avait promptement gagné la notoriété aux côtés de H.P.B. dont elle était devenue en quelque sorte la femme de confiance à Londres. Deux ans après, la grande Occultiste étant décédée, elle accédait déjà à un poste de grande responsabilité au sein de la Section Ésotérique aux côtés de W.Q. Judge, son aîné, dont elle reconnaissait alors l'autorité. Dès lors, le succès ultérieur de l'entreprise théosophique dans le monde dépendait de l'harmonie complète qui régnerait entre ces deux chefs de file, représentant ce qu'il y avait de plus sacré dans le Mouvement : le lien vivant avec la Loge des Maîtres.

En 1893, Annie Besant n'était en probation que depuis 4 ans. Très exposée aux sollicitations et aux tentations de pouvoir, de par sa position exceptionnelle, des épreuves de taille — parfois très insidieuses — l'attendaient encore.

Grande responsabilité réclame vigilance encore plus grande. L'année 1893 fut malheureusement celle où Annie Besant tomba sous l'influence magnétique du prof. G.N. Chakravarti, un brâhmane d'Allahabad, qui était venu avec les membres de la S.T. au Parlement des Religions. De retour de Chicago, Annie Besant fît escale à Londres qu'elle quitta en octobre 1893 pour regagner l'Inde -où elle retrouva finalement Chakravarti, au début de 1894. L'ascendant de cet homme, doué de pouvoirs psychiques (18), fut fatal pour Annie Besant — et pour le lien de confiance l'unissant à Judge, lequel aurait dû cependant rester pour elle le frère aîné et l'unique compagnon de route la devançant sur la voie du disciple. La plus élémentaire fraternité (sinon les règles intérieures de la Section Ésotérique) aurait dû empêcher la cadette de mettre en cause publiquement cet aîné sans une franche concertation préalable avec lui, et sans une très sérieuse réflexion sur les conséquences inévitables d'une telle agression.

Mais, la méfiance s'installant, au contact de membres résolument hostiles à Judge, la rupture devenait imminente. Le scandale ourdi pour balayer le bras droit de H.P.B. du monde théosophique tournerait court cependant, mais la S.T. en sortirait très affaiblie.

L'occasion de ce bouleversement semble avoir été fournie par un mécontent du nom de Walter Old (récemment expulsé de la Section Ésotérique) qui vint à Adyar, en fin décembre 1893, et produisit, pour se disculper, des « preuves » matérielles démontrant que Judge avait fait un usage frauduleux du nom et de l'écriture des Maîtres pour favoriser des objectifs personnels. Sur demande expresse d'Annie Besant, qui séjournait alors avec Chakravarti, à Allahabad, Olcott, déjà prévenu contre son collègue américain, se décida à passer à l'action. Le 7 février 1894, il mit Judge au pied du mur, en lui donnant à choisir entre deux choses : l) démissionner de toute activité officielle — auquel cas il suffirait d'une explication publique générale, 2) se présenter devant un Comité ad hoc, réuni selon les statuts de la Constitution de la S.T. pour juger de l'affaire — mais cette fois les minutes du procès seraient rendues publiques en détail. Imperturbable, Judge opta pour la seconde alternative.

À la demande d'Olcott, Annie Besant dégagea six chefs d'accusation. En gros, Judge avait trompé son monde en prétendant avoir reçu constamment des Maîtres instructions et messages, de 1875 à l'heure présente ; et il avait envoyé à divers individus communications, lettres et ordres, comme s'ils venaient des Maîtres, avec leur propre écriture.

3. Le plaidoyer de Judge

Devant le « tribunal » théosophique réuni à Londres, Judge embarrassa fort ses accusateurs en faisant remarquer que le Comité réuni n'avait pas compétence pour juger du présent cas. Le Vice-Président (Judge) n'était pas coupable d'inconduite officielle et le jugement allait se porter sur un terrain où se trouveraient compromises certaines des positions de principes de la S.T.. C'était l'impasse. On dut se ranger à l'avis de Judge et renoncer aux accusations. Olcott fit une déclaration historique où il affirmait :

« Pour sa défense, M. Judge dit qu'il n'est pas coupable des actes dont on l'accuse ; que les Mahâtmas existent, sont en rapport avec notre Société et en liaison personnelle avec lui, et à l'appui de ses affirmations, il se déclare prêt à citer maints témoins et documents à titre de preuves. Vous voyez immédiatement où cela nous conduirait : dès que nous entrerions dans ces questions, nous violerions l'esprit le plus essentiel de notre pacte fédéral, sa neutralité en matière de croyance. Ainsi, personne mieux que moi ne connaît le fait de l'existence des Maîtres, cependant je démissionnerais de mon poste sans hésitation si l'on devait amender la Constitution pour faire un dogme de cette croyance : chacun de nos membres est aussi libre de rejeter leur existence et de la nier que moi de l'accepter et de l'affirmer. Ainsi donc, je déclare comme mon opinion que cette enquête ne doit pas être poursuivie plus loin : nous ne saurions sous aucun prétexte enfreindre nos propres lois. »

Ainsi, la face était sauve, in extremis. Pour sa part, Annie Besant reconnut qu'une certaine haine contre Judge avait inspiré l'action des premiers accusateurs. Mais la déclaration qu'elle fit (le 12 juillet 1894 au Congrès Européen de la S.T.) ne blanchissait pas son aîné de tout soupçon de malhonnêteté :

«[...] Je considère M. Judge comme un Occultiste, possédant une considérable connaissance et animé d'une profonde et inlassable dévotion au service de la S.T.. Je crois qu'il a souvent reçu des Maîtres et de Leurs Chélas des messages le guidant et l'aidant dans son travail. Je crois qu'il a parfois reçu pour d'autres personnes des messages, par un moyen ou un autre que je vais mentionner dans un moment, mais non sous la forme d'une écriture tracée par le Maître lui-même, ou par précipitation directe : et que, dans ces conditions, M. Judge s'est cru autorisé à consigner lui-même, dans le modèle d'écriture adopté par H.P.B. pour les communications provenant du Maître, le message reçu psychiquement, et à le remettre à la personne destinataire en lui laissant croire à tort qu'il s'agissait d'une précipitation directe, ou d'un écrit du Maître lui-même [...]. »

Quant à Judge, il rejeta toute accusation de faux. Il déclara être un agent des Mahâtmas, et avoir effectivement reçu d'eux des messages, sans jamais chercher à induire cette croyance chez les autres.

En fait, l'important n'était-il pas dans le contenu d'instruction apporté par le message, plutôt que dans les techniques employées par les Maîtres pour transmettre leurs communications ? Ces techniques — sur lesquelles Judge n'a pas eu à s'étendre devant le Comité censé le « juger » — relèvent de l'occultisme pratique et non de la discussion savante. Elles avaient été décrites, au moins dans les grandes lignes, par les Maîtres eux-mêmes dans leur correspondance confidentielle avec A.P. Sinnett. Point essentiel : dans la majorité des cas — sauf s'il fallait transmettre un message très important et très secret — ces lettres n'étaient pas écrites de la main du Mahâtma mais transmises, par une sorte de télépathie, à un disciple, souvent très éloigné, qui matérialisait le message sur un papier, en utilisant l'écriture adoptée par le Maître — non en imitant cette écriture, comme le ferait un faussaire, mais en mettant en œuvre ce qu'on appellerait aujourd'hui un programme (astral) spécifique, capable de reproduire à volonté cette écriture, sans que la main du disciple en trace les lettres. Il va sans dire que ce genre de « télécopie » occulte se faisait sous le contrôle permanent du Maître, qui n'aurait pas permis à son chéla le moindre abus.

Ces détails ne furent révélés qu'en 1923, lors de la publication des fameuses Lettres des Mahâtmas à A.P. Sinnett. S'ils avaient été largement connus du temps de Judge, les responsables du Mouvement auraient pu éviter l'inutile effervescence qui allait maintenant briser l'unité de la S .T..

4. La rupture inévitable

« II n'y a pas de fumée sans feu » ont dû penser bien des membres qui, insatisfaits de l'avortement de la procédure contre Judge, réclamaient des faits — un procès en règle. Il fallait que Judge, le successeur désigné à la présidence de la S.T. eût un casier judiciaire vierge, ou qu'il se désiste. Une fois installée, la méfiance est tenace : d'anciens amis se retournèrent contre Judge, même parmi ceux qui s'étaient rangés à ses côtés.

Finalement l'affaire s'envenima : le 21 septembre 1894, Walter Old, l'instigateur de la dénonciation, envoya sa démission, en déclarant refuser les décisions du Comité. Pire, il fut à l'origine de la publication, dans la Westminster Gazette, de la série complète des documents du « procès Judge » que lui avait confiés Olcott. La presse devenait un tribunal public où l'affaire prenait d'inquiétantes dimensions. Judge répondit aux attaques des journaux de Londres (Westminster Gazette) et de New York (le Sun) (19) mais le mal était désormais irréparable : la scission de la S.T. devint un fait accompli lorsque, le 28 avril 1895, la Section Américaine (à l'exception de quelques Branches) fit sécession (20), imitée un peu plus tard par une importante fraction des membres d'Europe et d'Australie, qui rejoignirent la nouvelle Société, étroitement regroupée autour de Judge.

Plus tard, des théosophes bien pensants reprochèrent à Judge cette séparation : sous la pression des événements, et dans un climat de méfiance, voire d'agressivité contre lui et la majorité de ceux qui le soutenaient, l'autonomie de la Section Américaine avait été la seule réponse possible face à la papauté qui s'installait de l'autre côté de l'Océan. Mais Judge entendait bien que cette indispensable autonomie ne signifie pas rupture du monde théosophique en deux hémisphères opposées — ce qui n'était pas facile à accepter dans les faits pour ceux qui maintenant mesuraient l'étendue des dégâts causés par cette folle et misérable aventure.

5. La fin d'un calvaire

La santé de Judge n'avait jamais été florissante. Au cours d'un déplacement en Amérique du Sud (en 1876), il avait contracté la fièvre de Chagres, maladie incurable qui allait progressivement affaiblir sa résistance physique. Finalement, la tuberculose s'installa, avec tout un cortège de souffrances qui ne laissaient presque aucun répit au corps miné par le mal. Ce qui n'empêchait pas l'indomptable travailleur de faire face à toutes les tâches, voire d'ouvrir sans cesse de nouvelles voies pour propager la Théosophie dans le monde.

À Chicago, au Parlement des Religions, il était presque incapable de se faire entendre au-dessus d'un murmure, mais on le voyait debout à son poste, comme l'âme vivante du Mouvement en Amérique. Il savait que la mort de ce corps qu'il avait emprunté était prochaine et il mettait en œuvre toute sa volonté pour tenter de franchir l'échéance fatale. Pendant un temps, le mal cessa d'empirer — on l'eût cru arrêté ; mais les attaques dont il était maintenant l'objet, du cœur même de cette Société qu'il défendait de toute son énergie, eurent finalement raison de la résistance du grand lutteur. Au début de 1896, il se mit à décliner très vite mais sans jamais se plaindre : le samedi 21 mars, il s'éteignit à New York, entouré de sa femme, d'une infirmière et d'un ami tout dévoué, E.T. Hargrove. Ce dernier, qui l'avait accompagné au long de ces derniers jours de lutte épuisante, eut la chance de recueillir de sa bouche l'ultime message qu'il adressait à ses compagnons théosophes. L'avant-veille de sa mort, alors que le jeune homme veillait seul le malade dans son sommeil, soudain le corps prostré se redressa et le combattant, que ses amis appelaient le « Rajah » , manifesta sa présence, en parlant d'une voix qui s'imposait par sa puissance. Entre autres, il avertissait ceux qui continueraient la lutte : « II faudrait du calme. Tenez bon. Allez doucement... » . Dernier conseil de prudence et de persévérance, avant de quitter le monde.

C'est ainsi qu'un jour de printemps, dans la sérénité de ses derniers instants, le « plus grand des exilés » rencontra la mort — « éloquente, juste et puissante » .

II n'avait pas 45 ans.

Les éditeurs
Paris, le 21 mars 1996

NOTES

  • (17) Voir Lettres qui m'ont aidé, vol. 2, lettre 20.
  • (18) Elle avait cru, grâce à lui, être mise en rapport avec son Maître, dont il lui avait fait entendre la voix. Informé de cette situation, Judge n'avait pu intervenir directement.
  • (19) Voir « Réponse de M. Judge au rédacteur du Sun » , article de mise au point publié dans le numéro du 3 déc. 1894 de ce journal, avec la lettre adressée peu avant à la Westminster Gazette, pour faire justice des calomnies étalées sous le titre « Isis Very Much Unveiled » ( = « Isis fort dévoilée » ).
  • (20) Le lendemain de cette séance mémorable, tenue à Boston, le Dr A. Keightley, s'adressant à une foule de délégués et de visiteurs de tous les États-Unis, fit lecture d'une « Réponse par William Q. Judge aux accusations d'emploi frauduleux du nom et de l'écriture des Mahâtmas » , qui réglait de façon magistrale, et dans le détail, chacun des points litigieux du « procès Judge » . Cette réponse et celle qui fut adressée au Sun sont disponibles en anglais dans une brochure publiée par la Theosophy Co. sous le titre : Two Replies by William Q. Judge.

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